Q
u’un chef d’Etat, en l’occurrence le roiJuan Carlos d’Espagne, et un hymnenational soient hués divise logiquementl’opinion. Mais que la télévision publi-que nationale espagnole (TVE) censured'abord cette réalité avant d'en présenter une version manipulée, comme le 13 mailors de la finale de la Coupe d'Espagne defootball entre l'Athletic de Bilbao et le FCBarcelone, ne résout apparemment rien,bien au contraire.Le moment était très attendu, mais per-sonne n'a pu le voir en direct sur TVE. Latélévision nationale établissait en effetsoudain une connexion avec Bilbao (Paysbasque) et Barcelone (Catalogne), pour y« mesurer l'ambiance », au moment pré-cis où résonnait à Valence, au stade Mes-talla, les premiers accords de l'hymnenational, la Marche royale, couverts par une formidable vague de huées et de sif-flets.Le gigantesque camouflet visait tantl'hymne que le roi Juan Carlos et lareine Sofia, debout dans la tribune d'hon-neur. Peu avant, la police avait retiré uneénorme toile rouge déployée du haut dupremier étage des gradins du stade. Elleclamait en lettres blanches «
We arenations of Europe. Good-bye Spain
».L'hymne symbole de la nation et le cou-ple royal, conspué dès son entrée dans latribune sans que TVE n'en rende compte,étaient ainsi insultés par une multitude denationalistes et indépendantistes basqueset catalans, supporteurs de leur club res-pectif nettement majoritaires parmi lesquelque 50.000 spectateurs venus assis-ter en terrain neutre, au soir du 13 mai àValence, à la finale de la Coupe d'Espa-gne, dite Coupe du roi. Le FC Barcelone laremporta sur le score de 4 buts à 1.TVE ne diffusa qu'en différé, à la mi-temps, des images du stade au momentoù y retentissait l'hymne national. La direc-tion de la télévision publique s'excusait de« l'erreur humaine » ayant empêché deles transmettre en direct. Mais dans laversion diffusée après plus de 45 minu-tes de retard, l'hymne national résonnaitde façon cristalline, comme si n'avaient jamais existé les huées attestées notam-ment par le reportage de la radio privéeCadena Ser, la plus écoutée d'Espagne.Dans le tumulte, un reporter de cette radioestimait en direct que l'hymne nationalétait alors «
le plus sifflé de l'histoire
».
Directeur des sports deTVE destitué
TVE semble donc, quoiqu'elle le nie« catégoriquement », avoir recouru à lacensure, puis à la manipulation. Le dis-cours de démocratisation des médiaspublics tenu par le gouvernement socia-liste de José Luis Rodriguez Zapateros'en trouve déforcé. Même des Espa-gnols royalistes estiment ce retour à uneméthode franquiste plus grave que l'af-front infligé au roi Juan Carlos.L'accusation de censure est formu-lée par des associations de téléspecta-teurs et par des médias aussi différentsque l'influent quotidien de centre gau-che
El Pais
et son concurrent de centredroit
El Mundo
. L'ampleur de l'indignationmédiatique, renforcée par les commentai-res virulents de milliers d'internautes, criti-ques à la fois de la censure et de l'outragenationaliste, a débouché le 14 mai sur ladestitution de Julian Reyes, directeur dessports de TVE. Faire sauter ce fusible suf-fira-t-il à endiguer un scandale qui frappetant la crédibilité des médias publics espa-gnols que le crédit d'une institution royalesurprotégée ?
« Les sifflets avec lesquels des dizai-nes de milliers de supporteurs de l'Athletic[de Bilbao] et du Barça [le FC Barcelone] ont accueilli hier au stade Mestalla le roi et l'hymne national... révèlent un problèmede fond qu'on ne résout évidemment pasen l'occultant »,
écrit l'éditorialiste d'
El Mundo
. Selon lui,
« il est clair qu'existele danger [d'une fracture de l'Espagne] et qu'il faudra l'affronter ».
Avant la finale, le président du FC Bar-celone, Joan Laporta, l'avait présentéecomme un match entre équipes de deux« pays » [la Catalogne et le Pays bas-que, ndlr].
Latin Reporters
Par écrit et sur une vidéo, par-lant face à la caméra, RodrigoRosenberg, avocat renommé de47 ans abattu le 10 mai à coupsde feu à Ciudad de Guatemala,pressentait son assassinat eten accusait anticipativement leprésident de la République, lesocial-démocrate Alvaro Colom,sa femme Sandra de Colom etplusieurs proches collaborateursdu chef de l'Etat. L'émoi média-tique et politique est considéra-ble.
«
Bonjour. Mon nom est RodrigoRosenberg Marzano. Lamentable-ment, si en ce moment vous voyezou lisez ce message, c'est parce que j'ai été assassiné par le président AlvaroColom, avec l'aide de Gustavo Alejos
[secrétaire privé de la présidence, ndlr]
et de Gregorio Valdez »
[l'un des respon-sables du financement de la campagneélectorale qui porta en 2007 Alvaro Colomà la présidence du Guatemala, ndlr].Cette phrase explosive est la premièrede la vidéo accusatrice de 18 minutesenregistrée le 6 mai par Rodrigo Rosen-berg, quatre jours avant son assassinat.La distribution de la vidéo à l'initiative deproches de la victime débutait lundi 11mai lors de son enterrement. Quelquesheures plus tard, elle atterrissait sur lesite Internet de plusieurs journaux gua-témaltèques.Le porte-parole de la présidence, Fer-nando Barillas, démentait aussitôt l'accu-sation, l'attribuant à une
« conspiration »
pour déstabiliser le pays. Alvaro Colomlui-même, premier président de gauchedepuis 1954 au Guatemala, adressait lesoir un message télévisé à la nation, lapriant de ne pas suivre
« des gens qui, demanière malintentionnée, génèrent desfaits pour créer l'ingouvernabilité ».
Le chef de l'Etat a offert
« l'appui incon-ditionnel »
de son gouvernement pour identifier
« les véritables responsables dece crime ».
Il a sollicité la participation àl'enquête de la Commission internationalecontre l'impunité au Guatemala (CICIG).Opérant sous la responsabilité d'un com-missionnaire désigné par le secrétairegénéral de l'ONU, la CICIG aide les auto-rités guatémaltèques dans la lutte contreles corps clandestins de sécurité et con-tre les groupes criminels qui menacent leslibertés fondamentales.
« La raison de ma mort est unique-ment et exclusivement d'avoir été jus-qu'au dernier moment l'avocat de Khalil Musa et de sa fille Marjorie Musa, qui furent lâchement assassinés par le pré-sident Alvaro Colom, avec le consente-ment préalable de sa femme Sandra deColom et avec l'aide de Gregorio Val-dez et Gustavo Alejos »,
assène enguise d'explication Rodrigo Rosenbergdans son message écrit et filmé. L'in-fortuné avocat impute ainsi au chef del'Etat deux autres crimes perpétrés quel-ques jours avant son propre assassinat.Il affirme dans son double message pos-thume que Khalil Musa, qui était membredu conseil de direction de la Banque dedéveloppement rural (Banrural), entitésemi-publique, fut assassiné pour se refu-ser à couvrir
« les affaires illégales et mil-lionnaires qui se négocient chaque jour àBanrural »
. Ces affaires, ajoute RodrigoRosenberg, comprennent
« le blanchi-ment d'argent, le détournement de fonds publics pour des programmes inexis-tants de la femme du président, Sandrade Colom, et le financement d'entrepri-ses utilisées comme écran par le narco-trafic ».
Juriste réputé dans le monde acadé-mique et assesseur de plusieurs socié-tés, Rodrigo Rosenberg faisait du vélodimanche matin à proximité de sa rési-dence dans un quartier privilégié de lacapitale du Guatemala lorsqu'il fut abattupar des inconnus circulant à bord de deuxvéhicules.L'éditorialiste du quotidien guatémaltè-que
Prensa Libre
estimait le 12 mai quece crime politico-mafieux
« a créé la crise politique la plus grave de l'actuelle démo-cratie, car jamais auparavant un président de la République élu librement n'avait étédésigné comme étant impliqué de façondirecte ou indirecte dans un assassinat,ainsi que son épouse, l'un des princi- paux collaborateurs du chef de l'Etat et des personnalités de Banrural, institu-tion bancaire utilisée pour de nombreu-ses transactions du gouvernement ».
Le renoncement au moins temporaired'Alvaro Colom à la présidence, afin degarantir la neutralité de l'enquête, estréclamé par le général retraité Otto PerezMolina, candidat de droite à la présiden-tielle de 2007 (47 % des voix au secondtour) pour le Parti Patriote.
Latin Reporters
LaGrandeÉpoque
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16 – 31 MAI 2009
3
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