1 – 15 JUIN 2009
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LaGrandeÉpoque
2International
www.lagrandeepoque.com
A
près les différentesétapes de la natio-nalisation des res-sources naturellesdu pays, l’heure semble êtrevenue, dans le plan bienorganisé d’Hugo Chavez,pour la transformation radi-cale de son pays et la créa-tion de «
l’homme nouveau
»socialiste : des camions dugouvernement ont, fin desemaine dernière, déchargéplus de 2,5 millions d’ouvra-ges dans tout le pays :
Mou-vements sociaux au 21
e
siècle
,
Une histoire de l’éducation argentine 1966-2004
et
La toiled’Araignée de l’Empire
, qui n’est pas un livre de science-fiction maisune charge contre la politique étrangère des Etats-Unis.«
C’est magnifique, c’est le processus de la révolution en action
»,commente Justo Rico, 38 ans, cité par le quotidien
The Guardian
, alorsque d’autres Vénézuéliens lèvent les épaules et passent leur cheminaussi vite que possible.Dix ans après son accession au pouvoir, cette scène illustre la pola-risation du Venezuela d’Hugo Chavez, scindé entre des soutiens pres-que fanatiques et une opposition de plus en plus remontée contrel’érosion des libertés et l’État de non-droit.Le week-end dernier, Chavez fêtait aussi les 10 ans de l’émissiontélévisée hebdomadaire entièrement consacrée à lui-même – «
Alo Presidente
» – qu’il a parfois occupéepour huit heures d’affilée, les programmes de la chaîne ne reprenantqu’une fois que le président estime avoir suffisamment parlé. Chavezen a profité pour battre son propre record de marathon télévisuel enprenant l’antenne quatre jours consécutifs. Quatre jours d’antenne illus-trant que le «
nouvel homme
» socialiste vénézuélien passe par lesmédias – et aussi, disent les distributions de livres obligatoires, à tra-vers l’art et la culture.Rêve des régimes communistes d’une manière générale ainsi quedu national-socialisme allemand, la révolution culturelle vénézuéliennesemble donc se préparer avec les mêmes ingrédients autrefois utili-sés : le culte du « cher leader », la ferveur populaire, et les flammes desautodafés. Plus de 60.000 livres (incluant les œuvres «
capitalistes
»d’Antoine de St-Exupéry) ont été retirés des bibliothèques du pays, indi-que le
Miami Herald.
Aujourd’hui, des équipes gouvernementales appelées «
escadronsde lecture
» inondent Caracas et les principales villes du pays de copiesdes cent livres «
à lire obligatoirement
» – parmi eux, les ouvrages deKarl Marx, du juriste Andrés Bello (auteur du code civil chilien qui a servide référence en Amérique du Sud au milieu du XIX
e
siècle), du théori-cien Rodolfo Quintero (un dirigeant syndical fondateur du « Central uni-taire des travailleurs du Venezuela » dans les années 60)«
La révolution culturelle a été fondamentale dans l’union des peu- ples d’Amérique Latine et dans le renforcement de l’instinct anti-colo-nial de la région
», explique le ministre de la Culture cubain, Abel Prieto,invité d’honneur à Caracas.Les opposants au gouvernement accusent Hugo Chavez de dirigerson pays, le géant sud-américain du pétrole, sur la route du commu-nisme et de la tyrannie. Une inquiétude que semble confirmer la volontémaintes fois affichée de Chavez de fermer Globovisión, la dernière télé-vision d’opposition du pays, coupable de «
terrorisme médiatique
»,c'est-à-dire de l’avoir critiqué.Jeudi 28 mai, Chavez a ainsi menacé d’agir personnellement si lesautorités nationales ne punissaient pas la chaîne. Comme générale-ment ces dernières années dans chaque action comparable, le prési-dent de Globovisión est poursuivi sur le chef d’inculpation inédit d’avoir« stocké trop de voitures Toyota », motif dans lequel seules des âmeschagrines verront un détournement politique de la justice vénézué-lienne.«
Si ce qui doit arriver n’arrive pas, alors j’agirai comme je l’ai déjàfait
», a indiqué Chavez dans les médias d’État, cités par l’agence Reu-ters. C’est évidemment un ordre direct de changement de la ligne édi-toriale de Globovisión, sous peine d’interdiction comme dans le cas dela RCTV il y a deux ans : la licence de la chaîne privée, la plus grandedu pays, n’avait pas été renouvelée, conduisant à sa disparition – ellen’existe plus aujourd’hui que sur Internet.
L’heure des purges
Car le
Comandante-Presidente
se voit investi de la mission de net-toyer la nation, y compris en éliminant les alliés d’autrefois qui nesuivraient pas aveuglément sa route. Edouardo Manuitt, ancien gouver-neur pro-Chavez, est par exemple en fuite afin d’éviter un procès pourcorruption, procès subitement intenté après qu’il se soit présenté dansune élection contre le candidat soutenu par Chavez.Manuel Rosales, en course contre Hugo Chavez aux élections prési-dentielles de 2006, a dû se réfugier au Pérou après avoir été égalementaccusé de corruption.Plus notable encore a été l’arrestation de Raul Baduel, l’ancien chef de l’armée, en avril cette année. Car depuis février, Hugo Chavez tentede reprendre la main sur l’armée. Les chefs d’État-major ont été chan-gés en mars et le ministre de la Défense, Gustavo Rangel Briceno, aété limogé.M. Baduel, qui a permis à Chavez de conserver le pouvoir en faisantéchouer le coup d’État contre lui en 2002, s’est distancié de lui en 2007en s’opposant ouvertement – et avec succès à l’époque – à une modi-fication de la Constitution devant entre autres permettre au présidentvénézuélien d’être réélu à vie. M. Baduel a alors été, lui aussi, accuséde détournement de fonds.«
Je ne quitterai pas cette prison
», indique M. Baduel au
New-York Times
depuis la prison militaire de Ramo Verde, «
tant que Chavezn’aura pas quitté la présidence du Venezuela
».D’après le
New-York Times
, ce sont plus de 800 gradés de l’arméevénézuélienne qui ont ainsi été mis à pied en 2008 du fait de doutes surleur fidélité au pouvoir.
L’esprit chaviste
Avec déjà des jeunesses chavistes habillées d’uniformes rouges, lepays peut-il basculer vers un fanatisme généralisé ? Une enquête citéepar
The Guardian
se veut rassurante en indiquant qu’au-delà des cliva-ges politiques, les Vénézuéliens ne restent unis que par des passionsbénignes : les comédies musicales, le base-ball et la fiesta.Les fondations d’une « révolution culturelle » sont pourtant posées.Les militaires doivent aujourd’hui saluer avec la même phrase que lessoldats cubains : «
patrie,socialisme ou la mort
»et un studio de produc-tion de films a été ouvertpar Hugo Chavez, dontle slogan est « lumières,caméra, révolution. »Avec les fonctionnai-res du gouvernementcomme principaux pre-miers clients de la distri-bution des livres «
à lireabsolument
», la popula-tion générale a peut-êtreencore quelques bouf-fées d’air libre à respirerau Venezuela. Elle voit avec curiosité l’effacement de toutes les réfé-rences coloniales, remplacée par des allégories bolivariennes. Le nomde Christophe Colomb, «
envahisseur européen
» est ainsi banni pourfaire place à Simon Bolivar ou au héros de l’indépendance FranciscoMiranda. Mais on n’a pas encore vu de pilori sur une place de villagepour les contre-révolutionnaires – ce qui n’est peut-être qu’un manqueque le gouvernement va vite s’efforcer de combler.
Ambitions nucléaires, Iran en arrière-plan
Ces évolutions du pouvoir vénézuélien vers l’autocratie doivent-ellesêtre considérées comme inquiétantes pour la communauté internatio-nale ? En perdant George W Bush, Hugo Chavez a sans doute perduce qui lui permettait d’unir autour de lui tout une partie de l’Amériquedu Sud.Mais le programme nucléaire vénézuélien, considéré comme fantai-siste quand il a une première fois été évoqué en mai 2005, est ranimépar le positionnement alléché de la France et de la Russie, les deuxpays n’ayant, semble-t-il, pas d’inquiétude particulière quant aux fortesrelations entre Caracas et Téhéran.En septembre 2008, la Russie et le Venezuela ont ainsi établiun groupe de travail pour la construction d’un réacteur nucléaire auVenezuela, qui implique Atomstroyexport, l’entreprise chargée de laconstruction du réacteur Bushehr en Iran, indique le Carnegie Endow-ment Center.Deux mois après, l’agence RIA Novosti indiquait que la visite à Cara-cas du président russe Dimitri Medvedev avait été l’occasion de lasignature d’un accord-cadre établissant «
une coopération en fusionthermonucléaire, sécurité nucléaire, construction et opération de réac-teurs nucléaires
».Ces ambitions nucléaires sont à analyser dans le contexte de l’in-défectible soutien de Caracas aux FARC de Colombie, et de l’explo-sion des dépenses militaires vénézuéliennes, qui ont doublé avec parexemple plus de 3,5 milliards d’euros de contrats pour de l’armementrusse – avions de chasse, sous-marins, plus de 100.000 fusils d’as-saut AK47…De plus, le Venezuela a toujours soutenu le programme nucléaire ira-nien et ne fait pas mystère de coopérer avec Téhéran dans le domaine :les 50.000 tonnes estimées de ressources en uranium que Caracasn’a pas exploitées jusqu’à aujourd’hui ont stimulé des rumeurs sur unepossible extraction et export vers l’Iran, rapporte le
Washington Times
.La collaboration dans le domaine des « minéraux stratégiques » avecTéhéran pourrait en être la base. D’une manière plus générale, leséchanges commerciaux avec Téhéran sont passés d’un million de dol-lars en 2004 à plus de 50 millions en 2006, rapporte le
Carnegie
.
Happy birthday
Dix années après son accession au pouvoir, Hugo Chavez a doncprofondément transformé son pays, sur un modèle cubain. Après lanationalisation du secteur pétrolier et des télécommunications en 2007,la sidérurgie et les banques ont été étatisées en 2008. Et depuis mai2009, ce sont les services et activités liées aux hydrocarbures qui sontpassées sous contrôle du gouvernement. «
Nous sommes en train delibérer la patrie, de construire le socialisme avec les travailleurs
», affir-mait Chavez, cité par l’AFP.Les travailleurs cependant ont du souci à se faire : dans la mêmepériode, le nombre d’homicides a augmenté de 140 %, ce qui fait duVenezuela un pays deux fois plus dangereux que le Mexique, pour-tant souvent cité pour son nombre de morts violentes. D’après l’institutde sondage Latinobarometer, le Venezuela est aujourd’hui le seul paysd’Amérique du Sud où le crime est mentionné comme le plus importantproblème national et personnel.Les explications sont diverses : inaction et corruption de la justice,trafic de drogue multiplié par dix d’après l’agence américaine sur lesstupéfiants qui accuse à mots couverts le gouvernement venezuéliend’en profiter directement.Mais pour le site foreignpolicy.com, la raison est aussi à chercherdans les messages distillés par Hugo Chavez, en particulier dans «
AloPresidente
» : justification de la violence contre les opposants au gou-vernement, autorisation de violer la loi pour faire avancer la révolutionsocialiste. L’impunité croissante des pro-Chavez conduit le Venezuelasur un chemin déjà pris par les grandes dictatures du vingtième siècle.
A
URÉLIEN
G
IRARD
L’éducation au Venezuela.
THOMAS COEX/AFP/Getty Images
Les jeunesses chavistes en action.
MARTIN BERNETTI/AFP/Getty Images
Hugo Chavezfait sarévolutionculturelle
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