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« QUE LES GUERRES S¶APAISENT » : LA PACIFICATIONDE LA SOCIÉTÉ FÉODALE PAR L¶ÉGLISE
Les historiens Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot
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affirment que les efforts de pacification desecclésiastiques au Moyen Âge classique ont eu un impact majeur et durable sur les murs des guerriersnobles. Certes, les évêques ne dépréciaient pas la virilité de cette classe sociale ; ils leur enseignaient àmettre leur force au service du bien, c¶est-à-dire de la protection de la veuve et de l¶orphelin commel¶on dit communément. Pour lui, la transformation des seigneurs brigands en chevaliers fut la granderéussite médiévale de l¶Église catholique romaine. Même s¶il continua à y avoir beaucoup deviolence, l¶idéal chevaleresque a finit par conformer ceux qui le partagent.Diamétralement opposé à cette thèse est celle soutenue par Norbert Elias
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. Il explique la violence deschâtelains médiévaux par leur situation sociale et psychique très particulière, laquelle faisait en sortequ¶ils s¶imposaient très peu d¶autocontrainte physique. Les structures et les tensions de la sociétéfaisaient en sorte que c¶était une nécessité vitale pour le chevalier de lutter. Il n¶était pas simplementquestion pour l¶homme noble d¶aimer ou de ne pas aimer le combat, sa vie était elle-même un combat permanent. Il passait sa jeunesse à s¶y préparer, et une fois atteint l¶âge adulte, on le faisait chevalier etil se battait jusqu¶à sa vieillesse ou sa mort. Son domicile était à la fois une base d¶attaque et dedéfense. La seule contrainte qui pesait sur cet homme était celle que pouvait lui imposer un homme plus puissant, d¶où le peut d¶autocontrainte qu¶il s¶imposait. Pour survivre il fallait battre les autres etne pas être battu, c¶était la loi du plus fort. Dans son univers, la guerre était l¶état normal. Cettefamiliarité avec la violence faisait en sorte que le les actes de cruauté n¶entraînaient pas l¶ostracismesocial, d¶où la distance intellectuelle qui séparait le guerrier moyen de l¶ecclésiastique. D¶après Elias,le clergé ne réussit jamais à pacifier la chevalerie. Pour lui, l¶influence de la foi sur les murs estnégligeable. La croyance dans la toute-puissance d¶un Dieu qui punie ou récompense, n¶ont jamais, ensoi, un effet « civilisateur » ou modérateur de l¶affectivité. C¶est plutôt le contraire, la religion esttoujours aussi « civilisée » que la société ou la couche sociale qui la pratique. Norbert Elias soutientque la chevalerie cessa seulement d¶être une nuisance lorsque les royaumes se centralisèrent et qu¶ellefut placée sous le commandement direct de la royauté, puis surtout lorsque la haute noblesse sesédentarisa à la cour du souverain.
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Jean-Claude BARREAU et Guillaume BIGOT,
Toute l¶histoire du monde ± De la préhistoire à nos jours
, Paris, ArthèmeFayard, 2005, p. 121-122.
2
Norbert ELIAS,
 La civilisation des murs
, Paris, Calmann-Lévy, 1973, p. 331.
 
 
Dominique Barthélémy, professeur à la Sorbonne, adhère quant à lui à une vision à mi-chemin entreces deux positions
3
. Il allègue que la « Trêve de Dieu », interdiction faite aux guerriers de combattre pendant les fêtes liturgiques et les fins de semaines, était peu respectée. Il rappelle que la bataille deBouvines s¶est déroulé un dimanche (27 juillet 1214). Vu d¶une certaine façon, l¶Église auraitchristianisé la guerre car elle n¶a pas réussi à imposer la paix. L¶efficacité de l¶Église n¶est pascomplètement nulle, mais elle demeure limitée. Barthélémy explique qu¶une institution ne peutaccomplir que ce que la société lui laisse faire. Dans le contexte de l¶époque, le clergé réussissait mieuxquand son action correspondait à une demande sociale et il optait pour une retraite stratégique lorsqu¶ilse heurterait à une forte résistance. Malgré les tentatives de pacification, la société médiévale demeureimprégnée de la morale de l¶honneur et de la vengeance nobiliaire.Quoi qu¶il en soit, c¶est l¶Église qui, dans le désordre post-carolingien, a mis en place les premières balises ayant pour but de limiter la violence. Ensuite, la monarchie capétienne a repris le flambeau en prenant peu à peu le contrôle de la situation, ceci entraînant une modification des murs.La situation et d¶insécurité endémique engendrée par les guerres privées des petits seigneurs féodauxétait « vécue comme un cauchemar par l¶Église
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». Les chroniques de l¶époque « sont la plupart dutemps rédigées par des clercs. Les appréciations, les jugements qu¶ils contiennent reflètent en généralles sentiments des faibles, de ceux qui vivent sous la menace continuelle de la caste des guerriers
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. » Non seulement est-elle sensible aux souffrances des humbles dont elle croit être le guide, mais les lieuxde culte sont fréquemment profanées et les clercs molestés ou assassinés. L¶Église ressent aussi le besoin de se protéger. Elle va donc prendre plusieurs mesures pour structurer la chevalerie et unifier lanoblesse autour d¶un idéal de justice et de paix.
La Paix de Dieu
Le clergé entreprit d¶abord d¶imposer des limitations à la violence en convoquant des grandesassemblées où les seigneurs s¶engageaient par serment et sous l¶égide d¶un saint à modérer leursardeurs. Ces assemblées prendront le nom de « Paix de Dieu ». La première Paix de Dieu est décrétéeau concile de Charroux en 989, deux ans après que Hugues Capet ait été sacré roi de France. Elle jettel¶anathème sur ceux qui, dans la guerre, s¶attaquent aux gens sans défense. Suite au concile deCharroux, des assemblées similaires se tiennent à Narbonne et au Puy«
3
Dominique BARTHÉLÉMY, « Le grand rêve de la paix »,
 L¶Histoire
, no 283, janvier 2004, p. 78.
4
Pierre GRUMBERG, « La chevalerie entre rêve et réalité »,
Cahiers Science & Vie
, no 117, juin-juillet 2010, p. 77.
5
Norbert ELIAS,
op. cit.
, p. 325.
 
 
Le mouvement remonte ensuite vers la Bourgogne, où il rencontre l¶influence deCluny. Celle-ci sera décisive dans la diffusion des idées de paix. La célèbre abbaye bourguignonne exploite son influence auprès des puissants. Ceux-ci, quels que soientleur volonté de pouvoir leur désir de richesse, n¶en demeure pas moins préoccupés par le salut de leur âme. Ils ont peur des prêtres, qui peuvent les excommunier, c¶est-à-dire les retrancher de la communauté des croyants
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.Les puissants commencent aussi à prendre conscience des conséquences potentielles de leur comportement. Si la paysannerie trouve auprès de l¶Église un relais à ses plaintes, les révoltes risquentde se multiplier.Ces assemblées de paix deviennent presque coutumières, se reproduisant annuellement dans denombreuses régions. Les diocèses sont officieusement responsables de leur organisation. Les paysans yviennent en foule avec leurs armes dérisoires, les seigneurs s¶y rendent sur leurs montures.L¶atmosphère est toujours tendue. Le clergé, qui a pris l¶initiative du rassemblement, orchestre unemise en scène comme il sait bien le faire. Un saint est mobilisé. Présent par ses reliques (dans lamentalité catho-médiévale), il préside l¶assemblée et inspire crainte et discipline. L¶exaltation mystiquel¶emporte toujours sur la méfiance mutuelle.Le point culminant et l¶issue d¶une assemblée est le serment imposé à ceux dont la profession est de porter des armes. On exige qu¶ils jurent de s¶abstenir d¶attaquer la personne des clercs, les églises etune surface définie par un rayon de trente pas autour du bâtiment. En cas d¶opération militaire, leshabitants pourront y trouver refuge. On obtient des seigneurs qu¶ils n¶attaquent pas les faibles (pauvres,femmes, enfants), et qu¶ils ne dépouillent pas les paysans de leurs récoltes et de leur le bétail (sauf s¶ilsdépendent déjà d¶eux). Pour permettre le retour à la sécurité des communications et du commerce, onleur impose aussi de ne pas perpétrer d¶exactions contre les marchands
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.La Paix de Dieu a une certaine efficacité, mais ne suffit pas, à elle seule, à ramener l¶ordre. Lescontrevenants subissent l¶excommunication, mais l¶Église ne peut pas se permettre de s¶aliéner lanoblesse. Dans une position malaisée, elle n¶a d¶autre choix que d¶accorder le pardon aux fautifsrepentants ou feignants la repentance. Dès qu¶un seigneur participait à une nouvelle cérémonie, il étaitamnistié de tout ce qu¶il avait fait auparavant
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. Cette amorce de réglementation de la guerre introduisitnéanmoins le principe de respect des non-combattants.
6
Nadeije LANEYRIE-DAGEN
et al.
, « La Paix de Dieu »,
 Mémoire de la France
, Paris, Larousse, 2003, p. 110.
7
 
 Ibid.
, p. 111.
 
8
Dominique BARTHÉLÉMY,
loc. cit.
, p. 78.
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