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Samedi21mars2009
CAHIERDU« MONDE »DATÉSAMEDI21 MARS2009,N
O
19954.NEPEUTÊTREVENDUSÉPARÉMENT
T
out à la fois élan intellec-tuel et révolution maté-rielle, le mouvement desLumières se présente pardéfinition comme un combatcontrelesforcesobscures:ils’agitnon seulement d’abattre supersti-tions et préjugés, mais encore, ausenspropre,defairereculerlanuit.Qui veut raconter cette batailledécisivenesauraitsecontenterderetracer le destin de telle idée,l’aventure de telle théorie : aucontraire, l’essentiel est de s’atte-leràune
 Histoiredeschosesbanales
,pourreprendreletitred’unouvra-ge classique (Fayard, 1997) Daniel Roche retraçait, entreautres, le difficile avènement del’éclairage urbain dans la FranceduXVIII
e
siècle.C’est l’époque où l’administra-tion essaie de domestiquer leszones urbaines susceptiblesd’échapper à son autorité. Aussil’Etats’efforce-t-ildemettrelavilleencartes,del’aménagerdefaçocequ’ellenenourrisseplusledésor-dre. Il multiplie les règlements, ilaménage l’espace, il fait graver lenomdesruesetmobiliseseshom-mes pour en éclairer le moindrerecoin. Or ceux-ci doivent essuyerles quolibets, les coups des habi-tants:
« Le peuplecomprenaitbientoutcequ’ilyperdait,
écrivaitArlet-teFargedansunebelleétudeintitu-lée
Vivre dans la rue à Paris au XVIII 
e
 siècle
(Gallimard/Julliard,1979).
 Sonespacetotalementdéchif- fréparlesautoritésn’allaitplusêtrequ’unespacemort,oùsefondredeve-naitpresqueimpossible
(…).
Unerueéclairéeestuneruesurveillée,etper- sonnenes’ytrompe. »
 Ainsilaconquêtedelanuitfut-elle un processus ambivalent, qui visait certes à substituer la raisonauxténèbres,maisaussiàétendrelecontrôleexercésurlesterritoirespopulaires. Cette ambiguïté seretrouve dans la synthèse publiéeaujourd’hui par Alain Cabantous. Adosséeàuneamplerecherchecol-lective, et notamment aux travauxdesesétudiants,son
 Histoire de lanuit 
seconcentresurlesdeuxder-nierssièclesdel’Europemoderne,de1600à1800.
« Enormespéchés »
Puisant dans les archives judi-ciaires, les journaux de voyage oula littérature, il assume deuxoptionsquistructurentfortementle livre : d’une part, il n’envisagepas la nuit comme un simple
« enversdujour »
maiscommeunespace-temps à part entière, dotéde ses caractéristiques propres ;d’autre part, il se tient à l’écartd’unedémarchepurementinstitu-tionnelle, pour bâtir une histoiresocialeetculturelledes
« sensibili-tésàl’égarddunocturne »
.Eglises, Etats, villes, commu-nautés : tout au long des XVII
e
etXVIII
e
siècles, donc, les diversesinstances du pouvoir ont tenté demaîtriserlachargeexplosived’unenuit que l’imaginaire communassociespontanémentàdescréatu-resinquiétantes:criminels,sorciè-res,comploteurset autresperson-nages diaboliques. Assimilant deplusenplusl’obscuritéaux
« énor-mes péchés »
, les autorités catholi-ques prendront par exemple leursdistances avec certaines activitésdes confréries (notamment cellesdespénitents)etferontleurpossi- ble pour éradiquer toute forme depratique religieuse après le cou-cherdusoleil.Acommencerparles veillées et les mariages nocturnes,fréquents dans le monde rural : ilfaut
« terminer les dévotions avec le jour et fermer les églises aussitôt après »
,recommandaitLeCamus,évêque de Grenoble, à la fin duXVII
e
siècle. Mieux : l’Eglise alla jusqu’à
« retourner »
d’anciennestraditions en leur substituant descérémoniesdévotesquilesdétour-naient de toute débauche. Demême,préciseCabantous,lespou- voirspublicsnefirentpasqu’éclai-rer les rues ou quadriller les espa-ces urbains. Ils multiplièrent lesilluminations destinées à divertirlesfoulesetàsignifierlapuissanceduRoi,sa
« capacitéàaccaparerlanuit »
.Sil’accèsàlalumièredemeure biensûrinégalselonqu’onhabiteen ville ou à la campagne, ouselon le groupe social auquel onappartient, si les usages qui ensontfaitsdiffèrententrehommeset femmes, entre jeunes et vieuxaussi, la fin de l’époque modernen’enéquivautpasmoinsàladéfai-te des
« heures noires »
, commeenattestealorsladiffusiondesloi-sirs nocturnes, depuis la flânerie vespérale jusqu’au carnaval, enpassant par la
coffee house
à l’an-glaise. Après avoir été soumise à unesuspiciongénéralisée,àune
« stig-matisation ordonnée »
, la nuit setrouvedésormaiscélébréecommeun prolongement du jour.C’est-à-dire comme un momentpacifié,ordonné,dominé.Unenuit blanche,enquelquesorte.
a
 JeanBirnbaum
Littératures : Emmanuel Carrère, Milan Kundera, Arthur Phillips...
 
p. 3, 4 et 5
Essais : Claude Lanzmann, le roman d’une vie
p.
6Rencontre : Jean-Pierre Dupuy, philosophe de l’Apocalypse
p. 8
Pourquoiils écrivent enfrançais
La conquête de la nuit
 J
ournéeinternationaledelafrancophonie(le20mars)etSemainedelalanguefrançai-se(du16au23mars)ussi-ront-ellesàmodifierl’imagequelesFrançaissefontdeleurlangue ?Unpeupartout,desarti-clesfatalistesdonnentleton:« Français,lereculconstant »(Sky-netblog,28avril2007),« Lamortdelaculturefran-çaise »(
Time
,21novembre2007),« L’Occi-dentetsaculturenefascinentplus »(
Téléra-ma
,1
er
octobre2008)…Pourtant,silefrançaissem- bleperdredesoninfluencedanslemonde,forceestdeconstaterqu’auprèsdesécrivainssoncapitaldeséductionresteentier.Lephéno-mènen’estd’ailleurspasnouveau.Beckett,Cioran,Ionesco,Arrabal,PanaïtIstratiet,plusprèsdenous,MilanKunderaouFrançoisCheng:tousontabandonnéleurlanguematernellepourcellede Molière. Aujourd’hui,cetengouementperdureetparaîtmêmes’ampli-fier.Unseulexemple ?Lesprixlit-téraires2008.LeGoncourtàAtiqRahimi,leRenaudotàTiernoMonembo,leprixThéophileGau-tierdel’AcadémiefrançaiseàSey-musDagtekin…illustrentbienlefaitquepenseretinventerenfran-çaiscontinued’attirerdesécrivainsoriginairesdumondeentier–enl’espèced’Afghanistan,deGuinéeoumêmedelapartieturqueduKur-distan… Aquoiilfaudraitajouterl’Améri-que(JonathanLittellouDavidI.Grossvogel),l’Argentine(HectorBianciottiouSilviaBaronSuper- vielle),Cuba(EduardoManet),laGrèce(VassilisAlexakis),laSlové-nie(BrinaSvit),laRussie(AndreïMakine),l’Allemagne(Anne Weber),leJapon(AkiShimazaki),laSuède(BjornLarsson),leDane-mark(PiaPetersen),l’Italie(CarloIansiti),laRoumanie(AndreiVie-ru),laChine(YingChen)…etl’onestloind’épuisertouslesexemples.Pourquoirenonce-t-onunjouràsalanguematernellepourbâtiruneœuvreenfrançais ?Paramour ?Parnécessité ?Parcequelescir-constancesvousypoussent ?Oularichessedel’idiome ?Oulesgrandsauteursdela« langued’accueil » ?
« Audépart,jenemeposaispaslaquestion
,expliqueAtiqRahimi.Syn-guéSabour
estsortidirectementen français.Jusque-là,j’avaisécritmeslivresenpersan,maislà,jetouchaisunsujettaboudansmalanguemater-nelle.Or,jenevoulaispasprésenter lafemmeafghanecommeunobjecaché,sanscorpsniidentité.Jesouhai-taisqu’elleapparaissecommetouteslesautresfemmes,empliededésirs,de plaisirs,deblessures.Lefrançaism’adonnécetteliberté. »
FlorenceNoiville
 Lirelasuitepage2
Histoiredelanuit XVII
e
-XVIII
e
siècle
d’AlainCabantous
Fayard,394p.,26 ¤.
SÉVERINMILLET
 
2
0123
Samedi 21 mars 2009
Retrouvez « Le Monde des livres »,l’émission présentée chaque semainesur LCI par Florence Noiville. Invitéde la semaine :
Emmanuel Carrère
pour
 D’autresviesquelamienne
(POL).Diffusion : jeudi 19 mars à 13 h 40.Rediffusions : vendredi 20 à 15 heu-res, samedi 21 à 16 h 30 et diman-che 22 à 13 h 10. Aussi accessible surLemonde.fr et Lci.fr (l’intégrale desémissions est consultable sur www.wat.tv/explorer/2000960).
0123
des Livres
Sur LCI
Numérique
 Antoine Gallimard, PDG des édi-tions Gallimard, et Hervé de LaMartinière,PDGdugroupeLaMar-tinière, ont décidé de s’associerpourladistributiondulivrenuméri-que,viauneplate-formecommunedéveloppée avec le concours de lasociéquébécoise De Marque.Cette plate-forme, qui devrait voirlejouràl’automne2009,estouver-te
«àceuxquisouhaiterontlarejoin-dre»
,ont-ilsprécisédansunetribu-ne commune, publiée lundi16 marsdans
 LesEchos.
Bouquins
Plus de 500 volumes publiés chezRobert Laffont, près de3 000 titres à son catalogue et13 millions d’exemplaires ven-dus : telles sont les performancesde la collection « Bouquins » entrente ans d’existence. Elle estdevenue
« une bibliothèque idéa-le »,
selon les vœux de son fonda-teur Guy Schoeller. Sous la direc-tion de ses deux successeurs,Daniel Rondeau et Jean-Luc Bar-ré, la prestigieuse collection, quiavait republié des œuvres majeu-resdupatrimoinelittéraire(Hugo,Dumas, Kipling…), s’est ouverteauxquestionsd’actualité,sociales,économiquesetscientifiques.
Livreaudio
Sous l’impulsion de la Suède, lesministres des finances de l’Unioneuropéenneontacceptéderéintro-duirelelivreaudiodanslalistedesproduitspouvantbénéficierd’uneTVAàtauxréduità5,5 %.Lelivreaudio est actuellement assujetti àuneTVAà19,6 %enFrance,com-melelivrenumérique.Cettebaissedevrait permettre aux éditeurs deréduire leurs prix de vente et dedynamiser un marché qui resteencoretrèsembryonnaire.
Michel-Ange
La fondation Marilena Ferrari-FMRadécidédedonnerunexem-plaire de l’ouvrage
Michel-Ange,la main docte
, dont le prix(100 000 euros)l’établitcommelelivre le plus cher du monde, à laBibliothèque nationale de France.Tiréà33 exemplairesetd’unpoidsde20,7kg,celivreapourcouvertu-reunereproductiondela« Viergeàl’escalier »enmarbredeCarrare.
Prix
Prix
des libraires
: DominiqueMainard,
Pour vous
(Joëlle Los-feld);prix
delacritiqueaméricai-ne
:RobertoBolaño,
 2666
(Chris-tianBourgois) ;prix
Cazes-Lipp
:Françoise Wagener,
Je suis néeinconsolable, Louise de Vilmorin
(Albin Michel) ; prix
FranceCulture/Télérama
: Antoine Bel-lo,
Les Eclaireurs
(Gallimard) ;prix
Essai France Télévisions
:Dominique Fernandez,
Ramon
(Grasset) ;prix
RTL/Lire
:Olivier Adam,
Des vents contraires
(L’Oli- vier) ; prix
 Aujourd’hui
:ShlomoSand,
Comment le peuple juif fut inventé 
(Fayard) ; prix
Goncourtdupremierroman
:Jean-Baptis-teDelAmo,
Uneéducationlibertine
(Gallimard) ; prix
grand publicdu Salon du livre
: Paco IgnacioTaïbo II,
Des morts qui dérangent 
(Payot-Rivages) ; prix
Nomad’s
:Raymond Depardon et Paul Viri-lio,
Terre natale
(Fondation Car-tier) ;prix
 littéraireFrance-Qué- bec
: Christine Eddie,
Les CarnetsdeDouglas
(Héloïsed’Ormesson).
VousêtesnéeenAllemagne,oùvousavezvécujusqu’àl’âgede18 ans.Vousécrivezenallemanetenfrançais.Dansquellescir-constancesêtes-vousvenueau français ? 
 J’ai appris le français au lycée,après l’anglais, donc assez mal.Lorsque je suis venue m’installerenFrance,jeparlaissuffisamment bienpourdemandermonchemin,maisjemeservaisencored’undic-tionnaireneserait-cequepourlirele journal. Adolescente, j’écrivaisdestextes (enallemand,bien sûr),etj’aicontinuéàParis.Lemomentoù j’aicommencé à écrire en fran-çaisestarrivéseulementauboutdecinqousixansdevieenFrance.Cen’étaitpasunedécisionquej’avaisprise, mais une chose qui est arri- vée de façon assez naturelle etinconsciente, de la même façonqu’auborddelamer,unefoisentrédans l’eau, on nage plutôt que decontinueràmarcher.Quandonvitdansunpaysassezlongtemps(àcondition,bienenten-du,den’êtrenicomplètementisoléni reclus dans une communautéétrangère), à un certain moment,les mots qui vous viennent à l’es-prit,àl’oralcommeàl’écrit,sontlesmotsdelalanguelocale.Ilyaeuunmoment où ma langue maternelles’était tellement éloignée de moiqu’ilm’auraitfalluuneffortsupplé-mentaire pour m’y retransporter.Enmêmetemps,j’avaisetjeconti-nue d’avoir le sentiment que monusagelittéraire,nonutilitairedelalangue n’était pas légitime et nepourraitjamaisl’être,puisquejeneréussirais jamais à m’appropriercomplètementlefrançais.Lesenti-ment d’imposture qu’éprouventsouvent les écrivains se doublechez moi d’un autre, d’ordre lin-guistique.
Commentpassez-vousd’unelan- gueàl’autre ? 
 J’établis toujours deux versionsd’un même livre, une française etuneallemande.Audébut,c’étaitla version française que j’écrivais enpremier, maintenant, c’est l’alle-mandecar,lesannéespassant,j’airenoué un lien plus étroit avec malangued’origine.Jecroisqu’étran-gementellem’intimidaitaudépartplus que le français, dont j’avaisuneconnaissancemoinsprofonde.Ladeuxièmeversiond’untexteestunetraductiontrèslibre,sansobli-gation de fidélité. Il m’arrive parexemple d’ajouter des phrases,d’en couper, d’en modifier ; sou- vent, cela me permet de revenir àl’original et de le corriger. La tra-ductionestunelectureàlaloupe,etsetraduiresoi-mêmeestuneentre-priseparticulièrementimpitoyablepuisquetouteslesfaiblessesd’unephrasevoussautentàlafigure.
Qu’est-cequecelameten jeu ? 
 Jenesuispasunepsychanalystedes langues, et je crains que leseffets profonds des deux languesquejepratiquenem’échappentengrande partie. L’identité que véhi-cule une langue est d’ailleurs plusperceptibleàl’oral:onnepeutpas bienparlerl’italiensansdevenirunpeu italien soi-même, c’est-à-diresansadopterunepartdelafaçondepenser,delamimiqueetdelages-tuelleitaliennes.Al’écrit,onrésistemieuxàcettegestuellequi,dansunlivre,prendlaformedu«style ».Jeneveuxpasmelaisserimposerunstyle par aucune de mes deux lan-gues. Alors je lutte, et c’est à quiauralatêtelaplusdure.
a
ProposrecueillisparFl.N.
I
ls n’ont pas vraiment choisi lefrançais,c’estplutôtlefrançaisqui les a choisis. Ils viennentd’AlgeroudeBeyrouth,deDjiboutioudeSaïgon,dePort-au-PrinceoudeFort-de-France…etincarnentcequ’ilestconvenud’appelerlalittéra-turefrancophone.Maiscetteappel-lation a-t-elle encore un sens ?C’estlaquestionqueposaitlecollo-quequis’esttenuàTallahassee,du12 au 14 février, sous la houletted’Alec Hargreaves, le directeur dudynamique département de fran-çais de l’Université de Floride(FSU). Le thème : « La littératuremondeenfrançais »,unsujetqui,àlasuite dumanifesteparu dans
 Le Monde
en mars 2007, continue defaire abondamment parler de luioutre-Atlantique. Les invités : Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi,AnnaMoï,MichelLeBris, AzouzBegag,JeanRouaud…Un constat ? Ce qui s’écrit enfrançaisestdevenuuntouthétéro-gèneet éclaté, quelque chose d’in-ternationalavec
« destentaculessur les cinq continents ». « Autrefois
,rappelleJeanRouaud,
lalittérature française, c’était le
Lagarde etMichard,
un découpage par siècle,du Moyen Age à nos jours, avec des gensqui,commeBeckettouAdamov,avaient adopté le français, mais enlaissant leur bagage historique à la frontière.Aujourd’hui,leschosesont changé.OùclasserunnatifduCongoqui, tel Alain Mabanckou, écrit en français tout en enseignant à Los Angeles ? Il faut préparer les espritsà recevoir autrement la littérature française
.
Accepter qu’elle soit unarchipeletcesserdelapenseràpartir d’uncentreoud’unnoyaudur. »
Les Anglo-Saxons renchéris-sent.
«Voyezcequ’ontfaitlesBritan-niques avec Rushdie, Kureishi, Ishi- guro,MonicaAli,ZadieSmith
,noteDominic Thomas, le directeur dudépartementd’étudesfrançaisesetfrancophones à UCLA (UniversitédeCalifornieàLosAngeles).
 Ilsont cassél’idéequ’ilpuisseexisteruncen-treetdespériphéries.Ilsontimposécequ’ilsappellentl’“angloworldlitera-ture”,c’est-à-direunelittératureglo-bale,àl’échelledumonde.LesFran-çaisdevraients’eninspirer 
.
»
« Thèmescontemporains »
Une idée simple mais qui ne vapasdesoi.
« Pensezàcettephrasede Michelet : “La France commenceavec la langue française”,
rappelle Jean Rouaud.
Tout l’enjeu, c’est delibérerlalanguedesonpacteaveclanation. C’est parce que ce pacte est délié que des gens d’un peu partout  peuvents’emparerdecettelangue. »
PourlesAnglo-Saxons,l’appro-che est séduisante. La productiond’outre-France vient à leurs yeuxrevitaliser une littérature qu’ilsconsidèrentunpeufacilementcomme
« repliéesurelle-même »
et«
envoied’asphyxie»
(CharlesFors-dick,universitédeStirlingenGran-de-Bretagne). Surtout, elle redon-ne du lustre aux départements defrançais des universités américai-nes.
« C’est grâceà la francophoniequenotredépartementdefrançaissemaintient,
explique Fazia Aitel, duClaremont McKenna College.
Lesétudiants sont passionnés par la France plurielle, l’immigration, ladiscrimination positive, le multicul-turalisme.Cesontdesthèmescontem- porainsetquileurparlent.C’estaus- silanouveautédecettelittérature,et les ponts qu’elle offre avec d’autrescours,quilesintéressent. »
La francophonie sauvée parl’Amérique?Lesécrivainsditsfran-cophones, qui se sentent souventmal aimés en France, font en effetrecettesurlescampusaméricains.Là,ilssont présentés,étudiés, cer-tains faisant même l’objet de thè-ses.Pendantcetemps,dececôté-cide l’Atlantique, on compte sur lesdoigtsdelamainleschairesdelitté-raturefrancophonePour corriger ce déséquilibre,l’écrivain Michel Le Bris, qui estaussilefondateurdufestivalEton-nants Voyageurs, a décidé de lan-cerenmaiunenouvellerevue,
Gul-liver 
, qui sera justement le journaldelalittératuremondeenfrançais.Bimestrielle et structurée commele
 NewYorker 
,elledevraitêtretiréeà 30 000 exemplaires. Quels enserontlesauteurs ?MichelLeBrissourit :
« Le réseau des écrivains en françaiscouvrelaplanète :ilnesera pas difficile de faire remonter des papiersdumondeentier ! »
a
Fl. N.
 Suitedelapremièrepage
Echapperauxrigiditésdesalan-gue d’origine, c’est aussi ce querecherche la romancière vietna-mienne Anna Moï.
« En vietna-mien, il n’y a pas un mot pour dire“vous”ou“tu”.Sij’écrissurunefem-me, je suis obligée de dire “petite sœur”.Sij’aienvied’inventerunehis-toireoùcettefemmeaimeunhomme plusjeunequ’elle,c’estimpossible,lalangue ne le prévoit pas. Certes, leconformisme est inscrit dans la lan- guemême(àtraverslespronomsper- sonnels, par exemple). Mais ce qui meparalyse,ceseraitplutôtmonpro- pre rapport à cette langue, danslaquelle j’ai été élevée, et “bien éle-vée”. Je fuis ma bonne éducation enmigrant vers d’autres langues. Plus jem’enéloigne,plusjepeuxêtreicono-claste et dire l’indicible. »
L’ItalienCarloIansitineditpasautrechose:
« Ecrire en français, c’est pour moi être ailleurs, c’est se détacher d’une famille, d’un pays, d’une vie qu’onn’a pas choisis ; aujourd’hui cettelangue ne m’est plus étrangère, elleme donne le sentiment de pouvoir inventermonexistence. »
Etpuisilya,semble-t-il,laplas-ticité particulière du français, quipermet de
« plier les mots dans un sensoudansunautre »
.Contraire-ment au danois – une quasi
« novlangue »
,qui
« s’appauvrit »
etne
« s’interrogepas »
–,
« lefran-çaisnefigejamaislesensd’unterme
,explique la romancière Pia Peter-sen.
 Encela,ilreflètebienlamenta-lité d’un peuple toujours enclin àcontester, interroger, réagir… Unelangue indocile, c’est toujours atti-rantpourunécrivain… »
« Goûtdudéfi »
Beaucoup d’auteurs souli-gnent aussi son « universalité ».
« MontesquieuouVoltairefontsou-vent parler l’étranger 
, note FouadLaroui,qui,néauMarocetinstal-lé aux Pays-Bas, écrit ses romansenfrançaisetsespoèmesennéer-landais.
 J’aitoutdesuiteperçucelacomme une invitation. Quand j’ai vuquelesPersansoulesHuronspar-laient français, je me suis dit :“pourquoipasmoi ?”C’estcecerclevertueux qui est intéressant : pluslesétrangersécriventdanscettelan- gue,pluselledevientuniverselle. »
N’empêchequ’autempsdel’an-glaisroi,cechoixresteparadoxal.Surtout quand, comme JonathanLittell,on peut opter pour l’unoul’autre. Dans ce cas, c’est souventla proximiavec les grandsauteursquifaitladifférence.SiLit-tellavouluêtrepubliéchez Galli-mard,c’estparceque,dit-il,
« tou-te (s)a culture littéraire est issue decefonds »
.Demêmepourl’univer-sitaireaméricainDavidI.Grossvo-gel, qui a choisi d’écrire son pre-mierromanenfrançaisparcequ’ilportait sur Proust et que marcherenfrançaissurlestracesdugrandMarcel représente pour cefin let-tré le nec plus ultra. C’est aussipour l’
« aimer dans sa langue »
que Carlo Iansiti, biographe de VioletteLeduc,achoisid’appren-drelefrançais–
« parsoucid’osmo- se avec mon sujet, par goût du défi. Dupariaussi »
.Et quel pari ! On mesure malles embûches qui attendent cestransfuges de la langue. Que dedoutes, de « plantages », que detravail aussi ! Arrivée à Paris àl’âge de 20 ans, Pia Petersenn’avait jamais eu les moyens des’inscrire dans une alliance fran-çaise.
« J’ai pris
Le Rouge et leNoir
et, chaque jour, je soulignaisdix mots que j’apprenais par cœur, sanssavoirs’ils’agissaitd’unverbeou d’un nom. Petit à petit, j’ai puassocier le sens et le son. Je me suisinscrite en philo à la Sorbonne. L’examen était anonyme. Je l’ai réussi, je me demande encore com-ment… »
FrançoisCheng,luiaus-si, a souvent raconté ses annéespassées à étudier méthodique-mentlalangueàtraverslalittéra-ture, siècle par siècle, auteuraprèsauteur…Des difficultés qui se transfor-mentparfoisenavantages.Andreï Vieru,quiauraitpuécrireenrusse,sa langue maternelle, ou en rou-main, celle de ses études, mais afinalement tranché pour le fran-çais,note que cettelangue luiper-met
« d’imposerunecertainedistan-ce »
entre l’auteur et ses écrits :
« Ne pas se laisser contaminer par euxconstitueunidéallittérairequel-que peu oublié depuis deux ou trois siècles... Sanscompterquelesbarriè-res que vous devez franchir quand vous écrivez dans une langue d’em- prunt vous prémunissent contre la graphomanie, qui fait partie, pour moi,desmaladieshonteuses ! »
Lerôledeslycéesfrançais
Danscertainscas,commepourla Hongroise Eva Almassy, touts’est fait sans effort.
«A 15 ans, je suis venue pour danser des danseshongroises et à 22, je suis revenuecommeréfugiée,sanslerichedéguise-mentdemesrobesfolkloriques.Sansnonplusdenotionsbienpousséesdela langue. »
Son apprentissages’est fait
« à son insu », « sur letas (un tas de livres de la bibliothè-que municipale) »,
avec Proust,notamment, comme professeur.Maisaujourd’hui,dit-elle,«
lalitté-raturefrançaisedumomentnem’at-tire pas beaucoup »
. Eva Almassy manque
« d’appelextérieur,d’ému-lation »
:
« Vous n’imaginez pascomme cela me fait mal de ne pas pouvoir être plus fière que ça de la France ! »
 Autant d’écrivains, autant deparcours.Maiscequetousmettenten évidence, c’est un formidableappétitpourlalanguefrançaise.LaFrance y répond-elle comme elledevrait ? Pas sûr. A l’instar d’AtiqRahimi, passé par le lycée franco-afghandeKaboul,oud’AnnaMoïàSaïgon, nombre d’écrivains souli-gnentlerôle fondamentaldeséta- blissements scolaires français àl’étranger, beaucoup déplorantqu’ils soient souvent, ainsi que lesinstituts et alliances, en perte de vitessedansleurpays.
« Quandon y pense,
note Pia Petersen
 , aucunécrivainnechoisitdechangerdelan- guepourécrireendanois.Ouenrus- se, ou en grec. Si j’étais la France, jem’interrogerais… »
a
Fl.N.
 Semainedelalanguefrançaise,du16au 23 mars(www.semainelf.culture.fr), Journéeinternationaledelafrancophonie,le 20mars(20mars.francophonie.org).
 Anne Weber : « Une chose arrivéede façon naturelle et inconsciente »
 /à l a u n e
Quand les Américains célèbrent la France d’ailleurs
n
Surlemonde.fr
Retrouvezl’agendadu« Mondedeslivres »
Pourquoi ils écrivent en français
Nombre d’auteurs étrangers ont fait ce choix. A chacun ses raisons
SÉVERINMILLET
 
0123>
Samedi 21 mars 2009
3
Dansunlivrebouleversant,EmmanuelCarrères’approcheauplusprèsdelaconditionhumaine
C
’estavec
 Pavillons38
et
CaïnetAdèle
(JCLattès,2005,2007,etLeLivredepoche),deuxthrillerseffroyable-mentefficacesquimettaientenscè-neunepsychiatreauxprisesavecunredoutableserialkillerqueRégisDescotts’estfaitconnaîtredupublic.Aujourd’hui,safascina-tionpourlesétatslimites–ilpréfè-reparlerde
« fragilitédel’êtrehumain »
conduitcetancien journalisteetconcepteurdejeux vidéoàremonterletemps.Unemanièrepourluid’êtrelàoùl’onnel’attendpas.C’estdoncàlafinduXIX
e
siècle,soitauxprémicesdelapsychiatrie,qu’ilachoisideplacerl’intrigued
’Obscura
:unthrillerhistoriquefoisonnantdepersonnagesetderebondissements,quijouedemul-tiplesressorts:sentimentaux,sociaux,médicaux…Etsurtoutpic-turaux.Eneffet,letueurensériesurlapisteduquelselanceJeanCorbel,unjeunemédecingénéra-liste,aunmodeopératoiretrèspar-ticulier :ilreproduit,àpartirde véritablescadavresetavecuneminutietoutemacabre,lestableauxdeManet(
 LeDéjeuner  surl’herbe
,
 LeJoueurdefifre
ouencorel’
Olympia
)avantdelespho-tographierenétatdedécomposi-tion…Cefaisant,RégisDescottlieentreeuxdessujetsquilepassion-nent:lapeinture,laphotographieetlafolie.
« L’idéederemonterauxoriginesdelapsychiatrie,
expliqueleroman-cier,
m’estvenuelorsdesrecherchesentreprisessurmeslivresprécédents. Là,jesuistombésurlestextesde Pineletd’Esquirol,pionniersenlamatière.Ilsdécrivaientdescaseffrayantsdansunelanguesuperbe. Enoutre,leXIX 
e
 siècle,périoderévo-lutionnaireenmatièred’art,d’in-dustrie,descienceetdemédecine,est unepériodequejeconnaisbienpar  salittérature. »
D’ailleurs,pourcapterl’espritdel’époque,leromancierareluDumas,Zola,Poe(
« danslatraductiondeBaudelai-re »
),Huysmans(
 Arebours
),JeanLorrain(
 MonsieurdePhocaste
)ouencoreVilliersdel’Isle-Adam.Ils’estaussidocumentésurlapein-ture,lestransports,laprostitutionoulacliniquedudocteurBlanche(aliénistemondainquisoignaNer- valouBaudelaire),undeshautslieuxdulivre.Commelemontrentlesnombreusesdescriptionsclini-quesquiparsèmentlerécitsans jamaisl’appesantir,RégisDescotts’estimmergédansdestextesmédicauxdetoutessortes(traitésdedermatologie,demédecinelégale…).
« Apartirdumoment jechoisissaiscommehérosunméde-cingénéraliste,jedevaisêtrecapablededécrirelesconsultations,lessymp-tômesdelatuberculose,delasyphi-lisouduscorbut,etdefairedesordonnances. »
« Chercheurd’or »
Cettelongueimmersiondanslestexteslittérairesetmédicauxn’estpassansincidencesurl’écri-turedeRégisDescott.Elleluidon-neuneprécision,uneéléganceetunetenueinédites,ainsiqu’unsensdelamétaphoreetdelacou-leursaisissant.Surcedernierpoint,leromanciernecachepasl’apportdecesdocuments:
« La photographiecouleurn’existantpasencore,lesmédecinsavaientrecoursàdesdescriptionstrèsdétailléeset imagées,avecunlargechamplexi-calquej’aiutilisépourdonneruneunitéchromatiqueàmonrécit. »
Lorsqu’onévoqueencoreavecl’écrivainlaqualitédereconstitu-tionhistoriquedesonlivre,ilsou-rit:
« Celam’amuselorsqu’onmeditcela,carquesavons-nousdecetteépoque,sinoncequ’onapulireouvoirdanslesmusées ?Encedomai-ne,letravailduromanciers’appa-renteàceluid’unillusionniste. »
Etd’un
« chercheurd’or »
,commel’expliqueRégisDescott:
« Cequi aétéfabuleuxdanscesrecherches,c’estlamanièredont,peuàpeu,tou-tesmesintuitionssesontconfir-mées. »
 AinsiduchoixdeManet,dontiladécouvertque
 LeDéjeuner  surl’herbe
futuntempsexposédanslacliniquedudocteurBlan-che.Ouencore,cetteautre
« pépi-te »
trouvéedansundiscoursderemisedediplômeétablissantunparallèleentreletravaildupeintreetceluidumédecin.Ouletexted’Esquirolsurle
« dégénérésupé-rieur»
.Unefoislesliensétablis,RégisDescotts’estlancédansl’écritured’unplandeprèsde90pages(soit1/5desonroman).
« Ilestimpossi-bledecomposercetyped’intrigue sansunetrameprécise.Quandjecommenceàécrire,j’essayedem’y tenir,maiscelas’avèredifficiledèsquelespersonnagesprennentvie. Alors,aprèsl’écriture,resteletravail leplusdélicat,celuidumontage. »
Untravailfastidieuxdontriennetransparaîtdansceromanqui,dèsl’abord,instilleangoisseeteffroiparlanaturedesmeurtres,maisaussitroubleetmystèrelors-qu’Obscuraapparaîtdanslecabi-netdeJeanCorbel.Obscura :uneprostituéedontlabeautésulfureu-sen’estpassansrappeleraujeunemédecincelledeSibylle,sacompa-gne.Quiplusest,lesdeuxfemmesressemblentétrangementàVictori-neMeurent,lemodèlequiposapour
 LeDéjeunersurl’herbe
etl’
Olympia
Laressemblancen’échapperapasautueurensérie.Maiscela,onlaisseralesoinauxlecteursdeledécouvrirdansceromanpassionnant.Ou,commeledéfinitavanttoutRégisDescott,ce
« romand’amour »
…auxcharmes vénéneux.
a
ChristineRousseau
P
resque toujours, écriresignifieprendreunrisque.Etunrisqueénorme:celuide s’exposer, de partagersonintimité,dedirela
vérité 
,mêmesouslecouvertdelafiction.Lavéri-: révolutionnaire ! Tous lesromans, tous les récits, pourvuqu’ils soient nécessaires, peuvententraîner leurs auteurs dans cegenredepérils.Maiscertainsd’en-treeuxfont,enquelquesorte,«sau-terlabanque ».Ceux-là s’aventurent très loin.Ilss’envontdansdesrégionsobscu-res,làoùlapeuretlesoucidebien-séanceontfaitreculerleplusgrandnombre. A la force du langage, ilsfouillent et fouillent encore, creu-sant au plus profond de ce qui faitl’êtrehumain.Commeceuxd’Em-manuel Carrère, qui appartient àcette espèce audacieuse, ils évo-luent sur une corde raide : un pasde trop, à gauche ou à droite, etcrac ! c’est le pathos ou le ridicule.Ladégringolade.Danssesprécédentslivres,déjà,cetécrivainde52 anss’étaitdépla-cé,avecforceetsuccès,surdester-rainsdangereux:lavied’unassas-sin(
 L’Adversaire
,POL,2000)oucel-le de sa famille (
Un roman russe
,POL, 2007), sans jouer avec desidentitésdefaçade.Etvoiciqu’avec
 D’autres vies que la mienne
, c’est lamêmehistoire,maisenplus témé-raire.Nonparlamatière,pourtant brûlante (il s’agit, une fois encore,de l’existence réelle de personnesréelles),maisparleton:àrebrous-se-poildesonépoqueetdetoutunpan de la littérature, EmmanuelCarrèreosequitterl’abrid’unecer-taine forme de cynisme. Loin del’ironie,delafroideur,dudésespoir,il a l’incroyable prétention de vou-loircernerlaviedanssonentier:cequiséparelesindividus,maisaussiet peut-être avant tout ce qui lestientensemble –ce qui enfait uneseulehumanité.Pourciterl’expres-siondupsychanalystePierreCaze-nave (que l’auteur aimerait, dit-il,
« être digne »
de reprendre à soncompte), il s’agit d’éprouver
« une solidaritéinconditionnelleaveccequelaconditiond’hommecomported’in- sondable détresse ».
Le désir inouïdesauverquelquechose,parlalitté-rature. Et le talent d’y parvenir,dansunlivrebouleversant.Unescènedonnelescontoursdecette entreprise, au début du récit.Lenarrateur(luisedéfinitcommeécrivainmaisn’estpasnommé,tan-dis que les autres protagonistes lesont,aumoinsparleursprénoms)setrouvesuruneplageduSriLan-ka, un jour de décembre 2004. Letsunami, qui vient de ravager lescôtes,alaissésurlagrèvedescentai-nes de victimes hagardes, en plusdescadavresquigisenticietlà.Par-mi les rescapés, une femme, une Anglaise appelée Ruth, qui refuseobstinément de quitter les lieux.Elle attend Tom, son jeune époux,quiaétéemportéparlavague.Etnepourra partir tant qu’elle n’aurapasconstatésamort,desespropres yeux – elle ne veut même paspro-noncer le mot. Autour d’elle, desinconnuscompatissantstententdelaraisonner,maisrienàfaire.Eux,pourtant,insistent,ilss’acharnent:
« NoussommestousautourdeRuth,
écrit Carrère,
réunis par l’idée que pourelle,ilyaencoremoyendefairequelque chose. De l’arracher au videdevant lequel elle se tient immobile, sansnousvoir.Delasauver.»
L’essencedel’ordinaire
Cette expression,
« arracher auvide»
,estpeut-êtrecequidéfinitlemieux l’entreprise d’EmmanuelCarrère.Enapprochantdetrèsprès
«d’autresvies»
quelasienne,l’écri- vain les
« sauve »
– et la sienneavec. Pas seulement celle de Ruth,maiscelledeJuliette,lasœurdesaproprecompagne,morted’uncan-cer à 33 ans. Celle de Patrice, lemari de Juliette, et d’Etienne, sonamietcollègueautribunaldeVien-ne, où elle était juge. Celles de sesparents, de ses trois petites fillesqui, peut-être, ne se souviendrontpasd’elle,etmêmecelledesesvoi-sins, dans le village sans grâce oùellehabitait.Pour comprendre, l’auteur aécouté les survivants. Des heuresdurant. Et leur a laissé, ensuite, ledroit(fortinhabituelpour unécri- vain)dereliresontexteavantparu-tion, puis de le modifier, s’ils le jugeaientnécessaire.Quitteàinclu-re,entreparenthèses,certainesdesnotes ajoutées dans la marge parEtienne, son principal interlocu-teur.C’estdirel’aspectproprementextraordinaire de ce livre, qui vise,pourtant, à saisir l’essence mêmedel’ordinaire.Car, en dehors de l’imprévu, letsunami,lamaladie,l’accident,Car-rèreattrapeavecminutielamatièrelaplusbanale,laplusquotidienne.Sonsoucide«sauver »nes’appli-quepasseulementàlapartieremar-quable des vies. Il ne fait donc pasl’impasse sur les descriptionsminuscules,surcertainslieuxcom-muns (quitte, une fois ou deux, à basculer tout de même dans lepathos, notamment quand il évo-que sa toute petite fille) et mêmesurlecaractèretechniquedel’exis-tence, à la fois dans le domainemédicaletjuridique.Ilfautavoiruncertain courage, quand on estromancier, pour entrer dans ledétail des lois sur le surendette-ment (Scrivener, Neiertz, Bor-loo…), dont Etienne et Juliette seservaient pour sauver, à leur tour,despauvresdelafaillite.Du courage, mais surtout de lapuissanceetuneformidablevitali-ténarrative.Car
 D’autresviesquelamienne
est l’inverse d’un livreennuyeux – c’est même une sortede
« page turner »
, comme disentles Anglais : un ouvrage qu’on nepeut lâcher avant le dernier mot,quellequesoitl’heure.Aufildesesobservations,desesréflexions(surlamaladieetl’influencedupsychis-me, par exemple), de son affinitéaveclessujetsqu’ilabordeetfinale-ment de sa merveilleuse porosité,Emmanuel Carrère fait beaucoupplusqueraconter.Iltransformelemonde en littérature. Comme unexcellent portraitiste, il restituemieuxquelerefletexactd’uneper-sonneoud’unesituation:sonima-gevraie.
« Ilyadestrucsaveclesquelsjene suisabsolumentpasd’accord,maisjeme garderais bien de te dire lesquelsdepeurquetuytouches,
luiditEtien-neàlafindulivre.
 J’aimequecesoit tonlivreet,globalement,j’aimeaussi le type qui porte mon nom dans tonlivre. »
La bonne littérature, c’estun poncif, ne se fait pas avec de bons sentiments. Pas plus qu’avecdelagénérosité.Maispasnonplussanselle–pascomplètement.
a
RaphaëlleRérolle
 Régis Descott ou la folie à l’œuvre
l’atelier d’écriture
«Hélène,jel’aidit,aperduauretourlepapiersurlequelelleavaitnotél’adressedeRuthetTom.Nousneconnaissonspasleurnomdefamille,ilsembledoncdifficiledesavoircequ’ilssontdevenus.Aumomentoù j’écrisceci,plusdetroisansontpassé.S’ilss’ensonttenusàleurplan,ilsdoiventhabiterlamaisonqueTomaconstruitedesesmainsetavoirunenfant,peut-êtredéjàdeux.Parlent-ilsquelquefoisdela vague ?Decesjournéesterriblesoùchacunacrul’autremortetsaproprevieengloutie ?Est-cequenousfaisonspartiedeleurrécitcommeeuxdunôtre ?Queserap-pellent-ilsdenous ?Nospré-noms ?Nosvisages ?Leursvisa-gesàeux,jelesaioubliés.HélènemeditqueTomavaitlesyeuxtrès bleusetqueRuthétaitbelle.Ellepenseàeuxparfois,etsapenséeserésumeàespérerdetoutsoncœurqu’ilssontheureuxetvieillirontensemble.Biensûr,espérantcela,c’estànousdeuxqu’ellepense. »
l i t t é r a t u r e s
/
Un mondemerveilleuxpeupléde personnagesfabuleux.
Gabrielle Napoli,
 La Quinzaine littéraire
D’autresviesquelamienne
d’EmmanuelCarrère
POL,314p.,19,50¤.
 AlbumdephotosretrouvéàBandaAtjehaprèsletsunamidedécembre2004.
GaryKnight/VII
Obscura
deRégisDescott
 JCLattès,398p.,20 ¤.
Extrait
« D’autres viesque la mienne », page 65
Ces viesarrachéesau vide
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