Lelivre
A
la suite des Etats-Unis et du Japon, leRoyaume-Uni s’estengagé dans une
«politique monétai-renonconventionnel-le»
.MervynKing,legouverneurdela Banque d’Angleterre, a cepen-dant mis en garde le gouverne-ment britannique contre les dan-gersdenouvellesmesuresderelan-ce budgétaire. Les politiques sui-viesparlesbanquescentralesrepré-sentent-elles la principale menaceenverslastabilitémonétaire?Selon les prévisions du Fondsmonétaire international (FMI), ledéficit public britannique attein-dra9,5%duproduitintérieurbrut(PIB)cetteannéeet11%en2010,cequienferaleplusimportantparmiles pays du G20. Cette augmenta-tion du déficit, qui n’était que de2,7%duPIBen2007,estlacontre-partiedel’effondrementducréditausecteurprivé,estiméà8,9%duPIBentre2007et2009.Comme le demandait fin marsmoncollègueSamuelBrittan,chro-niqueur au
Financial Times
, pour-quoi devrions-nous nous effrayerd’une augmentation temporairedu déficit budgétaire ? La dettepubliquenette du Royaume-Uni –quidevraits’éleverà61%duPIBcet-teannée–restebieninférieureàlamoyennedecelledespaysavancésmembresduG20.Alafindesguer-resnapoléoniennesetàlafindelaseconde guerre mondiale, la dettebritanniquesemontaità2,7foislePIB.Et,pourtant,celan’avaitdéclen-chéaucunedesconséquenceshype-rinflationnistes tant redoutéesaujourd’hui. Comme le remarqueégalement le FMI, même uneaug-mentation de 100% du ratio de ladettenedevraitpasexigeruneaug-mentation du déficit budgétaireprimaire (hors paiement des inté-rêts)deplusde1%duPIB.Acondi-tion que la crédibilité budgétairesoitpréservée.Pourremplircettecondition,leministre des finances britanni-quedoit,danssonbudget,définirdes mesures de restriction quientreront automatiquement eneffet lorsque l’économie se seraredressée. Bref, ce qu’il faut, c’estun régime budgétaire beaucouppluscrédible.Il est cependant curieux deredouter l’impact inflationnistedes déficits budgétaires, alorsqu’onnes’inquiètepasdel’expan-sion monétaire amorcée par lesbanques centrales. Celle-ci n’est-ellepas d’ailleurs le véritable dan-ger ? Ou bien ces deux écueilsseraient-ils les deux faces d’unemême médaille, le plus grand ris-queinflationnisterésidantdanslefinancement des déficits par lesbanquescentrales?Toutefois, avant même quenousenarrivionslà,toutmisersurune expansion agressive du bilande la banque centrale comportedesrisques,ycomprispourlaposi-tion budgétaire, comme l’a souli-gné mon collègue Willem Buiter,delaLondonSchoolofEconomicsdans son blog « Maverecon »(http://blogs.ft.com/maverecon).Les politiques monétaires nonconventionnellesfonctionnentenaugmentant l’offre d’argent, enallégeant les contraintes pesantsurlecréditetenmodifiantlesren-dementsrelatifsdesactifs,notam-ment au travers d’achats directsd’actifsàéchéancelongue.LaBan-que du Japon s’est concentrée surlapremièrevoie;laRéservefédéra-le américaine sur la deuxième; etlaBanqued’Angleterrevientdeselancer dans la troisième avec desachatsdirectsd’obligationsd’Etat.Poursuivisavecunedétermina-tion suffisante, ces plans marche-ront.Alalimite,unebanquecentra-lemodernepeutnoyeruneécono-miesousunequantitéillimitéedemonnaie fiduciaire (dont le sup-portn’apasdevaleurintrinsèque).Laquestionestdesavoirsil’impactinflationnisteàlongtermedel’ex-pansionmonétairepeutêtreinver-séàtemps.Acela,ilyadeuxrépon-ses : l’une a trait à la faisabilité,l’autreàlacrédibilité.Encequiconcernela première,laréponsegénéraleestquelesopé-rations monétaires non conven-tionnelles d’une banque centralesontréversibles:sielleachètedesobligations,ellepeutlesrevendre;sielleachètedestraitesàcourtter-me, elle peut les laisser arriver àéchéance ; si elle finance directe-mentles déficitspublics,ellepeutvendre la dette publique aupublic ; et même si elle envoyaitdirectementdeschèquesàchaquecitoyen, ce qui se rapprocherait leplus d’une opération purementbudgétaire,legouvernementpour-raittoujoursenstériliserlesconsé-quences monétaires en émettantdenouvellesobligations.Ainsi, si et lorsque les écono-mies,maisaussi,cequiesttoutaus-si important, les systèmes finan-ciers se redresseront, une actionagressive de la part des autoritésseraenmesured’annulerl’impactinflationniste, y compris de cespolitiquesnonconventionnelles.De même, la question fonda-mentale pour la politique budgé-taire est la crédibilité de l’engage-mentàl’égarddelastabilité,com-mel’adéclarérécemmentSpencerDale,lenouveléconomisteenchef delaBanqued’Angleterre,dansunimportant discours (
Tough times,unconventional measures
,www.bankofengland.co.uk).Si,parexemple,labanquecentraleprenddetrèsgrosrisquesdecréditetquele public doute de la volonté desautoritésbudgétairesderembour-ser les pertes consécutives, il fau-dra s’attendre à ce que ces pertessoientmonétisées.De la même façon, le publicpourraittrèsbienmettreendoutele fait que la gigantesque expan-siondesbilansdesbanquescentra-les – comme c’est notamment lecasauxEtats-Unis–puisseàtermeêtre inversée. Les craintes infla-tionnistespourraientalorss’instal-lerdemanièresolide,provoquantune hausse des primes de risqueliéesàl’inflationetunebaissedestaux de change. Cela augmente-raitconsidérablementlecoûtdelarestaurationdelacrédibilitéd’uneinflation « vertueuse », minantainsi d’autant plus la capacité desbanques centrales à la contenir lemomentvenu.Lacapacitéàrecourirentempsdecriseàdesmesuressoitbudgé-taires,soitmonétairesdemanièreefficace et peu coûteuse, dépenddans les deux cas de la crédibilitéde la détermination des autoritésà assurer la stabilité monétairesur le long terme. Ni les énormesdéficits budgétaires ni les expan-sions monétaires massives nereprésentent en eux-mêmes unrisque ingérable, à condition queles autorités politiques elles-mêmes restent crédibles. C’est làun point crucial, même pour unpaysaussiindispensableàl’écono-mie mondiale que les Etats-Unis.Pour le Royaume-Uni, c’est pres-que une question de vie ou demortéconomique.
p
CettechroniquedeMartinWolf
,éditorialisteéconomique, estpubliée enpartenariatexclusif avecle « FinancialTimes ».©FT. (Traduit del’anglais parGillesBerton.)
L’éclairage
Nilesénormesdéficitsbudgétairesnilesexpansionsmonétairesmassivesnereprésententeneux-mêmesunrisqueingérable
Lacrédibilitéàlongterme,clédelaluttecontrel’inflation
Q
u’est-ce qui pousse l’indivi-du à agir ? Dans un mondemarchand où la gratuité serétrécit,quelleestlaplacedudon?Etquelespacel’économiedoit-elleoccuperauseindelasociété?Acesquestions,onnetrouverapas ici de réponses toutes faites.Cetessaiseveutplutôtuneintro-duction à une sociologie modes-te, mais non dénuée d’ambition,qui prenne en compte la com-plexité. Il est une étape dans uncheminement,dontla
Critiquedelaraisonutilitaire
(La Découverte,1989) et
La Quête de la reconnais-sance
(La Découverte, 2007),qu’AlainCailléacodirigés,consti-tuentdesjalons.L’auteur,professeurdesociolo-gieàl’universitédeParis-Xetdirec-teur de la revue du Mouvementanti-utilitariste en sciences socia-les (Mauss), se méfie des grandsmots,commelamorale,l’éthique,l’altruisme… Il ne propose pas, ici,de nouveau système ou deconcept-clés en main. S’il recon-naîtlui-même
«unecertaineétran- geté»
desadémarche,àlafrontiè-redel’empirisme,ilprésentepru-demment des hypothèses qui, siellesrésistentàl’épreuvedesfaits,pourraientservirdepointsderepè-res à une
« sociologie générale »
qu’ilappelledesesvœux.Parmi celles-ci, la remise enquestion de l’idée dominante,depuisleXVIII
e
siècle,quel’actiondes hommes s’explique essentiel-lementparl’intérêt.Contreuncer-tain
« réductionnisme»
, M. Caillédéfendl’idéeque
«c’estens’affran-chissant du cercle étroit des inté-rêts,sanspourtantlesdénier»
,quel’individudevientunsujetsocial.L’économie, montre-t-il defaçon convaincante, n’est pas unesphèreautonome.Elleest
«encas-trée»
dans d’autres ordres, politi-que,culturel,maisaussiceluidela
«socialité primaire »
…
« C’est par-cequ’ils aspirentplusàêtrerecon-nus qu’à accumuler que les hom-mes ne sont pas réductibles à la figure utilitariste de l’Homo œco-nomicus»
,écritAlainCaillé.Une autre façon, élégante, dedire que les hommes ne sont pasqu’une variable d’ajustement entempsdecrise.
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PhilippeArnaud
Lesacteursdel’économieJean-MarcDaniel
Théorieanti-utilitaristedel’action :fragmentsd’unesociologie généraleAlainCaillé
(LaDécouverte-Mauss,191 pages,19 euros)
HarryDexterWhite,l’hommedeBrettonWoods
G20:petitspasetgrandsespoirs
Reconnaissance
D
Onaparlé,danslesjoursprécédentsleG20deLondres,d’unnouveauBrettonWoods.EttoutlemondederappelerlerôlejouéalorsparJohnMaynardKey-nes,redevenularéférencedecesmomentsdecrise.Pourtant,sienjuillet1944,Key-nesarriveenvedettedanscettepetitevilleduNewHampshireoù44payssontréunispourrecons-truirelesystèmemonétaireinter-national,lepersonnagequiimpri-mesamarquesurlaconférenceestenréalitél’AméricainHarryDexterWhite.Certes,sadéléga-tionestconduiteparlesecrétaireauTrésor,HenryMorgenthau,maisc’estbienWhite,sonsecond,quimènelesdébats.HarryDexterWhiteestnéàBostonle9octobre1892,dansunefamillearrivéedeLituanie.Ilobtienten1930sondoctorat,quiportesurl’économiefrançaiseentre1875et1913,preuved’unattachementàlaFrancequ’ilmanifesteraàBrettonWoodsenvalorisantsondélégué,PierreMendèsFrance.AprèsuncourtpassagecommeenseignantdansleWisconsin,Whiterejointen1934leTrésorpourendirigerl’équipedecher-cheurs.Ilconcentresestravauxsurlesystèmemonétaireinterna-tional.Sonbutestdeconcevoirunmécanismeassurantl’équili-bredesbalancesdespaiementscourantscommelefaitl’étalon-or,toutenévitantlebiaisdéfla-tionnistedecedernier.Sensibleauxévolutionsthéori-quesdesontemps,Whiteseveutkeynésienenpolitiqueéconomi-queintérieure,àladifférencedesonchefMorgenthau,quelesidéesetlepersonnagedeKeynesexaspèrent.Maisenéconomieinternationale,ils’inspireplutôtdestravauxduSuédoisGustavCasselsurlaparitédespouvoirsd’achat(PPA).LaconclusiondeWhiteestquel’équilibremonétai-remondialnepeutreposerquesurunegrilledetauxdechangefondéesurlaPPA.Ilproposeaussiderésorberleséventuelsdéséqui-librescourantsparladévaluationdesdevisesdespaysdéficitaires,afindebaisserleursprixàl’exportsansleurinfligerunebais-sedesprixetdessalaires.C’estmunidecesidéesqu’ilaffronteKeynes.Celui-civeutsedéfairedel’or,qu’ilassimileàladéflation.Ilproposedecréerunebanquedesbanquescentrales,appeléeUnioninternationaledecompensation,quigéreraitunemonnaiedecompteinternationa-le,leBancor,etfourniraitauxpaysendéficitlesfondsnécessai-resàleurredressement.Ilprécisequ’ilfautplaceràlatêtedecettebanquedes
«expansionnistesima- ginatifs»
plutôtquedes
«ban-quiersprudents »
!
Uninformateurdel’URSS
MaisWhitenecèdepas:ilmain-tientleprincipedechangesfixesetajustablesréférencéssurl’or.Cesystèmeluiparaîtviableàtroisconditions:d’abord,quelesajuste-mentsdeparitésoientnégociés;ensuitequesoitcrééunFondsmonétaireinternationalchargédeprêterauxpaysenmanquededevises,enéchanged’unepoliti-quederéductiondeleurdemandeintérieure;enfin,quesoitcrééeuneBanquemondialefavorisantlaconvergencedeséconomiesetdesniveauxdevieparlefinance-mentdeprojetsàlongterme.Whitel’emporte.Sondispositif régiraleséconomiesoccidentalesde1945à1976mais,gangrenéparl’inflation,ilenchaînedévaluationsurdévaluationjusqu’àcequelesEtats-Unisimposenten1973leschangesflottantspuis,en1976,l’abandondel’or.Whiteneverraguèrefonction-nersonœuvre.Attiréparlecom-munisme,ilestuninformateuroccasionnelmaisfidèledesservi-cessecretssoviétiques.DénoncéauFBIparlatransfugeElisabethBentley,ilfaitl’objetd’enquêtesdeplusenpluspressantes.Sasan-tés’enressent,aupointqu’ilmeurtprématurémenten1948.Ironiedel’histoire,lesystèmemonétairequiaprésidéauxannéesdecroissanceducapitalis-meaétéconçuparunadmira-teurassumé…del’expériencesoviétique.
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Jean-MarcDaniel
est professeuràl’ESCP-EAP
EconomieExpertises
ParMartinWolf
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Suitedelapremièrepage
CommeleFMImetparallèle-mentenplaceunelignedecréditflexibleafindepouvoir,pourlapremièrefois,prêtersanscondi-tionssurlespolitiqueséconomi-ques,ils’agitd’unevraieactionderelanceparleSudàl’échellemon-diale,pourunmontantpotentieldel’ordrede4%duPIBdespayspotentiellementconcernés.Plusfrappanteencoreestladéci-siondecréer250milliardsdedroitsdetiragespéciaux(DTS),unequasi-monnaieinternationaleémiseparleFMI.Endistribuantgratuitementetsanscontrepartiedesréservesdechange,leG20veutéviterquelespaysnecherchentàselesprocurerenaccumulantlesexcédentsextérieurs,etcontri-buentparlààapprofondirlaréces-sion.Ilressusciteaussiuninstru-menttombédansl’oubli,dontlemontantencirculationn’estquede20milliards,etpourlequelseulslesChinoisavaientrécem-mentmanifestédel’intérêt.Nulnesaitquandcetteallocationverralejour.Maislasymboliqueestforte.Surlarégulation,enfin,leG20s’écartedeladoctrinerappeléeàWashingtonennovembre,selonlaquelleils’agitavanttoutd’uneresponsabiliténationale.Auxlen-demainsdelacriseasiatique,lespaysduG7avaientcrééleForumdestabilitéfinancière,enneledotantd’aucunestructurenipou-voirdedécision.Trèsconsciem-ment,ilsavaientcrééunectoplas-me.Dixansplustard,leForumsetransformeenConseil,lespaysémergentslerejoignent,etilsevoitdoterdemissionsélargies.Cen’estcertespasuneorganisationmondialedelafinance:lasupervi-siondesbanques,notamment,res-tederesponsabiliténationale.Lespasrestentsouventpetits.Maisilsvonttousdanslamêmedirection.Lesnouvelles,cestemps-ci,sontassezuniformémentmauvai-sespourqu’onnerelèvepascequienestunebonne:lacriserendpossiblecequiétaitutopi-que,etunegouvernanceéconomi-queetfinancièremondialecom-menceàs’esquisser.
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JeanPisani-Ferry
est économiste etdirecteurde Bruegel,centre derecher-cheet de débat sur lespolitiques écono-miques en Europe.
Courriel:
chronique@pisani-ferry.net
«Alalimite,unebanquecentralemodernepeutnoyeruneéconomiesousunequantitéillimitéedemonnaiefiduciaire»
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Mardi 7 avril 2009
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