— Pourquoi l’abbé Penon n’a-t-il pas réussi son œuvre de directeurspirituel ?
— D’abord Maurras ne l’a jamais reconnu comme tel. L’abbé Penon l’avait compris, qui avait tenté de mettre le jeune journaliste entre les mains de l’abbé Huvelin, le «
convertisseur
» de Charlesde Foucauld… C’était d’ailleurs un bon choix parce que l’abbé Penon faisait sûrement fausse route endisant à Maurras que c’était la philosophie qui l’avait «
troublé et égaré
», en deux mots, lui avait faitperdre la foi. Or Huvelin était philosophe…
— Maurras, à son retour des Jeux olympiques d’Athènes, en 1896, neplaisantant qu’à-demi, fait remarquer à l’abbé Penon qu’il lui a transmis lepaganisme avec la culture grecque et latine dont il lui a appris la beauté.
— On aborde là une question fondamentale liée à l’Église de cette époque. Pour le clergéinstruit du XIXe siècle, culture antique et christianisme ne sont nullement antinomiques : il y a desintuitions chrétiennes dans les grands auteurs antiques, et la culture antique est baptisée dans lechristianisme… D’un point de vue théologique, la grande absente, en revanche, c’est l’étude de laBible, parce qu’il faut bien voir que son exégèse est en quelque sorte aux mains de «
l’ennemi
» :Renan ou Loisy…On sait les difficultés qu’a pu rencontrer le Père Lagrange quand il a voulu poser les basesd’une exégèse scientifique catholique. Cela a sans aucun doute manqué à l’éducation de Maurras etne lui a pas permis de donner son vrai nom – le Christ – au «
Jupiter sublime crucifié pour nous
» deDante (que Maurras pouvait d’ailleurs citer dans le texte, chose inouïe aujourd’hui). D’ailleurs le Dieude Penon, c’était surtout celui de Blaise Pascal, de ce «
funeste Pascal
», que Maurras ne cessera toutesa vie de poursuivre de sa colère.Par certains côtés, Maurras fut un «
catholique
» très moderne : il fut sensible à «
la petitevoie
» de Thérèse de Lisieux. Il trouvait les réactions des Pascal devant la mort de leur père d’uneeffarante insensibilité, alors qu’il admirait la joie de la famille Martin malgré tous ses malheurs. Maurrasest resté un fils du soleil et de la mer par-delà son désespoir et il a toujours rejeté toute forme de jansénisme ou de dolorisme. L’existence même du Mal et de la Haine resta pour lui, toute sa vie, unscandale insupportable. Tout cela, l’abbé Penon, qui en appelait au «
bon sens
», n’était pas préparé à lecomprendre. Il commet pour le moins une faute psychologique quand il demande perpétuellement àMaurras d’emprunter la voie de Pascal, de s’agenouiller pour croire, d’humilier la raison, de«
s’abêtir
», alors que Maurras, confronté à «
cette torture incessante de la raison
» demandera jusqu’à la fin à Dieu d’«
écoute[r] ce besoin de comprendre pour croire
».
— On ne peut éviter la question de l’antisémitisme de Charles Maurras.D’où cela lui vient-il ?
— Pour une part, malheureusement, de la tradition anti-judaïque de l’Église. Du reste, l’abbéPenon lisait d’un même mouvement
La Croix
, qui poursuivait cette tradition, et
La Libre Parole
deDrumont dont l’héritage est celui de cet antisémitisme sociologique et économique de gauche, qui estpassé à droite avec le nationalisme. On sait la virulence d’Edouard Drumont – auteur à succès de
LaFrance juive
– contre les Juifs. Mais en dépit de la demande de Penon à Maurras d’entrer à
La LibreParole
pour relever le niveau du journal, Maurras refusera.Du reste, l’antisémitisme est absent de la
Correspondance
. Une seule fois, à propos de l’affaireDreyfus, «
la puissance juive et protestante
» est bien évoquée par Maurras, mais c’est pour ajouter aussitôt qu’il s’agit là d’une question bien secondaire par rapport à la faiblesse du régime. Déjà le
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