/  28
 
IMAGE INTERDITE, IMAGE EXALTEEIconoclasme et religionAlain de Benoist
« Plus l'oeil et l'oreille deviennent susceptibles de pensée, plus ils s'approchent des limites où ils deviennent immatériels : le plaisir se retire dans le cerveau, les organes des sens eux- mêmes s'émoussent et s'atrophient, le symbolique prend de plus en plus la place du réel et ainsi, par cette voie, en arrivons-nous à la barbarie aussi sûrement que par toute autre »(Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain, 1878, § 217).
1
La plupart des religions du monde, non seulement les religions indo-européennes ou pré-indo-européennes de l'Europe ancienne, mais aussi cellesde Sumer et de Babylone, de l'Egypte et de la Mésopotamie, de l'Inde, del'Extrême-Orient, d'Afrique noire et d'Amérique, ont manifesté au cours de leurhistoire le souci de donner de leurs dieux une représentation figurée. La Biblefait exception. L'interdiction de faire des images constitue, dans le Décalogue,la deuxme parole (ou deuxme « commandement ») : « Tu ne te ferasaucune image taillée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ousur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre » (Exode 20, 4 ;cf. aussi Deut. 5, 8).Cette interdiction est renouvelée à plusieurs reprises dans le texte de laTorah : « Tu ne feras pas de dieu de métal fondu » (Exode 34, 17) ; « Ne voustournez pas vers les idoles et ne vous faites pas fondre des dieux de métal »(Lév. 19, 4) ; « Vous ne vous ferez pas d'idoles, vous ne vous dresserez nistatue ni stèle, vous ne mettrez pas dans votre pays des pierres peintes pourvous prosterner devant elles » (Lév. 26, 1). De même, dans le Deutéronome :« Vous n'avez vu aucune figure au jour où Yahvé vous parla sur l'Horeb aumilieu du feu, de peur qu'étant séduits, vous ne fassiez une image sculptéereprésentant quoi que ce soit, figure d'homme ou de femme, figure dequelqu'une des bêtes de la terre, figure de quelqu'un des oiseaux qui volentdans le ciel, figure de quelqu'un des reptiles qui rampent sur le sol, figure dequelqu'un des poissons qui vivent dans les eaux au-dessous de la terre ; ouqu'élevant vos yeux vers le ciel, et y voyant le soleil, la lune et tous les astres,vous ne tombiez dans l'illusion et dans l'erreur, et que vous ne rendiez un culteà ces créatures » (4, 15-19). Et plus loin : « Ils n'ont pas tardé à s'écarter de lavoie que je leur avais prescrite : ils se sont fait une idole de métal fondu » (9,12) ; « Maudit soit l'homme qui fait une idole sculptée ou fondue, abominationpour Yahvé, œuvre de mains d'artisan, et la place en un lieu caché » (27, 15).Dans les Psaumes, enfin : « Qu'ils soient couverts de honte les adorateurs destatues » (97-96, 7).
 
Le motif de l'interdiction paraît clair : il s'agit avant tout de proscrire et delutter contre l'« idolâtrie ». La place qu'occupe la deuxième parole dans leDécalogue est à cet égard significative, et c'est pourquoi le texte doit en être luen continuité : « Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi. Tu ne te ferasaucune image taillée (...) Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux et tu neles serviras pas, car moi Yahvé, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux qui punis lafaute des pères sur les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfantspour ceux qui me haïssent, mais qui fait grâce à des milliers pour ceux quim'aiment et gardent mes commandements » (Exode 20, 3-6).L'interdiction semble par ailleurs viser avant tout les statues ou les pierrespeintes (les « images taillées »). On pourrait en conclure qu'elle ne s'appliquepas à d'autres formes de représentation, qui ne seraient pas suspectesd'idolâtrie. Pourtant, la tradition juive lui a souvent donnée une portée trèsextensive. « Toutes les images semblent être englobées par cescommandements solennels, écrit Pierre Prigent, car l'image a partie liée avecl'idolâtrie » (1). On reviendra sur ce point.Cependant, dans le texte même de la Bible, l'interdiction semble souffrir desexceptions. Ainsi, il est indiqué que l'arche d'alliance est couverte d'unpropitiatoire portant à ses extrémités des chérubins (
kerubim 
) d'or forgé (Exode25, 17-22), qui font apparemment partie d'un mobilier cultuel fabriqué à lademande même de Dieu, pour que la
Chekhinah 
divine y trouve sa demeure(2). L'auteur de ce propitiatoire est Beçaléel (Betsalel), de la tribu de Juda, dontil est dit, à deux reprises, qu'il a été comblé par Yahvé « d'une inspirationdivine, de sagesse, d'intelligence, de connaissance et d'aptitude pour tous lesouvrages ; pour concevoir des projets et les exécuter en or, en argent et enbronze ; pour tailler les pierres à enchâsser, pour tailler le bois et pour exécutertoutes sortes d'œuvres d'art » (Exode 31, 3-5 et 35, 30-33). Le Templeeschatologique prophétisé par Ezéchiel comporte lui aussi des élémentsfiguratifs, dont des chérubins ayant à la fois une face de lion et une faced'homme (Ez. 41, 17-20) (3). Dans le même ordre d'idées, on peut encore citerle serpent d'airain fabriqué par Moïse (Nombres 21, 9). Ces exceptions sonttoutefois peu nombreuses.Dans l'Antiquité, c'est évidemment cet interdit qui explique l'indignation quesuscita sous Pilate la présence en Judée d'enseignes romaines portant l'aigleimpérial et, surtout, le scandale provoqué par la décision de l'empereur GaïusCaligula de faire dresser une statue de lui-même dans le Temple de Jérusalem,décision qui faillit provoquer une insurrection générale que seule la mortsoudaine de l'empereur permit d'éviter (4). Tacite dira des juifs : « Ils nesouffrent aucune effigie dans leurs villes, encore moins dans leurs temples »(5).On sait néanmoins que cette interdiction n'a pas toujours été respectée dansle judaïsme ancien. En témoignent notamment les synagogues galiléennes deBeth Alpha et de Beth Shean (IV
e
siècle), parsemées de mosaïques et dedécors animés, et surtout les célèbres synagogues peintes de Capharnaüm et
 
de Doura-Europos, datées du milieu du III
e
siècle de notre ère. Découverts etmis au jour à partir de 1921, les restes de la synagogue de Doura-Europos,située sur l'ancienne route des caravanes entre Alep et Bagdad, n'ont pas livrémoins de cinquante-neuf fresques d'inspiration biblique (6). De tellesexceptions peuvent s'expliquer par des influences extérieures ou des empruntsau paganisme, courants dans l'architecture, l'art funéraire et les monnaies del'époque hérodienne. Il semble aussi qu'entre le III
e
et le VI
e
siècles, plusieursmaîtres du judaïsme orthodoxe n'aient pas dédaigné d'utiliser le langage desimages pour exprimer ou stimuler une spiritualité populaire. Mais ce laxismeiconographique se tarit dès la fin du V
e
siècle, peut-être en réaction au culte del'icône qui commence alors à se velopper. A partir du VI
e
siècle, uniconoclasme rigoureux règne dans le judaïsme palestinien — il faudra attendrele Moyen Age pour voir apparaître en Diaspora des manuscrits enluminés (lespremières Bibles juives illustrées de miniatures datent du XIII
e
siècle).L'interdit a par la suite été compris, tantôt de façon extensive (proscription detoutes les images), tantôt de façon seulement restrictive (licéité de certainesimages). Dans la tradition rabbinique, cette seconde interprétation a ouvert denombreuses discussions sur la distinction entre le permis et l'interdit (7).Certains décisionnaires (Schulchan Aruch, Yoreh Deah 141, 4-7) pensent queseule l'image taillée ou sculptée est condamnable, ou encore que seule estproscrite la représentation du corps humain tout entier, le buste ou le portraitétant autorisés. Pour Maïmonide, la fabrication de statues est la seule qui soitinterdite, la peinture restant libre. Rabénou Acher, autre grand décisionnaire,précise que dans le cas de la statuaire, même la représentation partielle ducorps humain est illicite. Certaines autorités talmudiques font par ailleurs unedistinction entre la représentation en vue de la connaissance (par exemple cellenécessaire à la recherche scientifique), qui est autorisée, et la représentationpour elle-même, qui est interdite. D'autres distinctions sont introduites etdiscutées dans les traités
Roch-Hachana 
et
Avoda Zar
du Talmud deBabylone.E.R. Goodenough, dans une thèse bre (8), a naguère soutenul'existence dans le judaïsme ancien, en marge de l'iconoclasme strict professépar les Pharisiens, puis repris dans la tradition talmudique, d'un courantrelativement iconophile et syncrétiste, nourri de mysticisme hellénistiqued'inspiration philonienne et qui, après avoir mûri en Diaspora, aurait trouvé às'affirmer, sinon à s'épanouir, dans la tradition mystique juive. Cette thèse a étémaintes fois discutée, défendue ou combattue. Pierre Prigent lui reproche dereposer sur l'idée d'une rupture de l'autorité spirituelle au sein du judaïsmeaprès la destruction du Temple, ce qui ne correspond pas à la réalité (9). Cetteobjection n'interdit pas de constater que dans la Cabbale, la procession des dix
sephiroth 
aboutit à leur localisation sur les membres de l'Adam cosmique(Adam Kadmon), constituant ainsi une représentation figurée à la fois del'homme et du monde (10). Mais il est également vrai que, selon le Zohar, « lemonde messianique sera un monde sans images, dans lequel il n'y aura plusde comparaison possible entre l'image et ce qu'elle représente ».La question de savoir s'il existe, non pas seulement des artistes juifs, mais

Share & Embed

More from this user

Recent Readcasters

Add a Comment

Characters: ...