Charles Maurras, l’indomptable
dans les jardins de l’Académie avecson cher Platon, son cher Virgile et soncher Dante. C’est ainsi que pendantl’Occupation, il continua de manier sesbalances sans se rendre compte qu’el-les étaient truquées et que son antisé-mitisme littéraire et félibre s’appelaitailleurs Auschwitz ou Dachau. Il estgrave pour un politique d’ignorer sontemps et de se tromper d’adversaire. Ilest vrai que si l’époque avait retenuses leçons, les choses auraient peut-être suivi un cours différent.
Bataille verbale
Quoiqu’il en soit, il est certain que le dé-part de sa destinée et les réflexions quiconduisirent ce petit Provençal anar-chiste à un immense combat politiquesont toutes d’un ordre intellectuel et sen-sible qui se rattache à la littérature. Tantil est vrai qu’en France, et jusqu’à peu,littérature et politique semblaient indis-sociables, même et surtout chez noshommes politiques les plus éminents.
Il y a eu d’abord chez Maurras une ré-volte contre le romantisme, assimilé àune maladie qui s’attaque à un corpssain. Maurras chercha donc à ménagerun jardin à la française, au milieu de laforêt en feu de la philosophie alle-mande. Il lui fallait trouver une boussole.Cette boussole, il aurait pu la trouverdans le catholicisme si, comme Péguyou Claudel, il avait eu la foi, mais il l’a-vait perdue tout jeune en perdant enpartie l’ouïe, et si le catholicisme n’avaitpas fait alliance avec ce que Maurrasdétestait précisément le plus aumonde: le libéralisme, qu’il soit théolo-gique ou politique. Un certain désordre,un certain laisser-aller, un certain vagueà l’âme, nés de la Réforme et de laRévolution, bref, ce qu’il appelait desferments de dissolution.Il aurait pu, à une autre époque moinstrouble, devenir un autre Goethe. Ilaurait régné sans trop d’efforts dansun belvédère d’idées. Mais nousvivions dans un monde barbare quiavait oublié ses racines grecques etlatines. Nous étions dans un monde oùla philosophie s’était faite action, etaction violente et révolutionnaire, dans
un monde où l’action tirait la philosophiede son lit au petit jour pour la conduiredevant un peloton d’exécution, et où lapassion, la fureur et le désespoir pous-saient la sagesse devant elles sur lesroutes chaotiques
de l’exode et descamps de déportation. Nous étionspour tout dire dans le monde deShakespeare et non dans celui deRacine pour lequel Maurras avait tantde goût. Ce monde-là, cette Europe àfeu et à sang, c’est Céline qui a su lesdécrire.Maurras se jeta donc à l’eau et nageacontre le courant en s’efforçant deremonter à la source dans une mer desoufre. Il rencontra au cours de sa na-vigation d’autres révoltés de sonespèce, mais qui, plus jeunes que lui etplus sensibles aux réalités nouvelles,ne croyaient déjà plus à une restaura-tion monarchique et proposaient dessolutions extrêmes. Mais ces remèdesde cheval ne valent qu’un temps. Il fautbien revenir ensuite à quelque chosequi s’appelle la normale. C’est ainsique l’infatigable lutteur devint l’enneminuméro un d’une République qu’il n’a-vait combattue que verbalement. Labataille semblait lui importer plus quela victoire, ou craignait-il que ses idéesune fois inscrites dans les faits n’envinssent à s’altérer? Alors pourquoi nepas rester dans l’opposition quand laRépublique est si bonne fille?31
l e t t r e s
choisir
janvier 2004
«La France était ladame de ses pensées.»
(G. J.)
«La France est unepersonne.»
(Michelet)
«Un homme estdésœuvré quand il n’apas une grande guerreà mener.»
(G. J.)
«Les pères de famillesont les aventuriers dumonde moderne.»
(Péguy)
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