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Il y avait autrefois des hommes quiaimaient leur pays d’un amour ardent,comme Tristan aimait Iseult. Ils ve-naient de droite, ils venaient de gauche.Ils étaient catholiques, royalistes,toussortis du christianisme et républicains.Ils voulaient relever la France, commeon fait d’une femme tombée, la sauver,comme on fait d’une fille perdue, enfinl’illustrer. Ils se faisaient entre eux laguerre, mais c’était une grande guerre.Elle dura plus d’un siècle et demi.Charles Maurras fut de ces combat-tants, et non des moindres. La III
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Ré-publique eut sa fronde. Mais le princeétait absent au rendez-vous, et laFrance une belle impossible à réveiller. Aussi la République n’eut-elle pas be-soin de la poigne gantée de veloursd’un grand cardinal vêtu d’écarlatepour triompher de ceux qui voulaientramener la France à la monarchie parvoie démonstrative. Avec Barrès et Péguy, Maurras achanté la geste française de la fin duXIX
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siècle, l’aventure spirituelle etmousquetaire d’un peuple à travers leschamps de bataille du monde entier,les combats de rue des camelots duRoi, la grande querelle de l’affaireDreyfus. Ce ne sont pas là de petitespages d’histoire qu’on tourne négli-gemment. Leur méditation fit passer lemeilleur de cet effort immense etdivers dans la réalité permanente de lapensée humaine. Aujourd’hui encoreles oreilles nous bourdonnent de cetteardente distribution de bonnes baffeset de bons horions, pour parler commeJeanne la Lorraine.Barrès d’abord restitua le culte du moi:son âpre travail d’excavation mit à nu lapierre de fondation de l’activité fran-çaise: l’individu français. Puis il exhu-ma de lui-même les disciplines secrètesqui scellent à jamais la solidité de cetindividu: la patrie.Péguy, comme Jeanne, entendit plu-sieurs des voix contradictoires et con-cordantes qui composent la puissantevariété de la tradition française. Il étaitparti d’un républicanisme à la Hugo etd’un socialisme à la Jaurès, pour abou-tir à une conception mystique et chré-tienne de la France, héritée de Bloy.
Enfin Maurras reprit avec la puissancedes grands aveugles voyants la parolecontrariante qui ne s’était jamais tue aucours du XIX
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siècle (De Maistre etBonald la léguèrent à Comte, à Taine, àFustel de Coulanges et à Renan secondemanière. Bloy la reçut de Barbey, Gobi-neau tenta de la faire entendre à Tocque-ville), encore toute bruissante de la cla-meur des ménades révolutionnaires.
Sclérose
Une double armure enferme l’œuvre deCharles Maurras: la première se nom-me l’époque et tient aux contingencesde la lutte quotidienne; la seconde, ilse l’imposa lui-même toute sa vie en29
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Charles Maurras,l’indomptable
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Gérard Joulié
 , Lausanne
Charles Maurr
 
as,
Mes idées politiques,
L’Age d’Homme,Lausanne 2002, 316 p.
Charles Maurr
 
as,
L’avenir de l’intelligence,
L’Age d’Homme,Lausanne 2002.
Pi
 
err
 
e Boutang,
Essais,
coll. Dossiers H,L’Age d’Homme,Lausanne 2001, 392 p.
 
Charles Maurras, l’indomptable
employant son génie à fabriquer unedoctrine au lieu de prendre d’assaut lepalais Bourbon, comme l’eût souhaitéun Bernanos et comme l’eût fait uncardinal de Retz.D’autres philosophes avant lui s’étaientfixé un idéal comparable, mais aucunn’avait été contraint d’en suivre l’appli-cation quotidienne. Aucun n’avait con-nu cette bataille perpétuelle parmi lesinnombrables aspects d’un universmouvant qui ressemblait plus au dé-dale du Minotaure qu’au temple desdéfinitions justes ou au jardin des raci-nes grecques, bataille à laquelle songénie combatif et procédurier finit parprendre tant de plaisir, qu’il en oubliapresque le but que jeune homme ils’était fixé: abattre la République et lerégime parlementaire, autrement dit lerégime des partis qui avait déchiré latunique sans couture de la France éter-nelle. Jusqu’à se contenter du pro-gramme de la Révolution nationale,mis en œuvre dans les circonstancesque l’on sait par le vainqueur vieillis-sant de Verdun. Ce n’était évidemmentpas là le jeune prince caracolant quevoyait dans ses rêves l’éternel jeunehomme Bernanos.
Il est clair que ses vingt mille articles etleurs éternelles controverses touchentinégalement, pour ne pas dire médiocre-ment, nos contemporains. C’est pour-quoi
Mes idées politiques
, présentésous la forme d’un dictionnaire contre-encyclopédique, nous paraît particuliè-rement bienvenu en un temps où lesnations s’en vont tels des rats crevés aufil de l’eau de l’Histoire. Les nations quifurent pendant des siècles la pépinièrede l’humanité ne sont plus aujourd’hui,mondialisation oblige, qu’un luxe qu’ellene peut manifestement plus s’offrir.
Pour comprendre Maurras, son œuvreet sa carrière, il faut savoir qu’il estvenu à la politique par dépit. Son cœurétait ailleurs, il était dans les lettres. Ilétait plutôt fait pour disserter avec Anatole France, sous la treille de Ra-cine, de Ronsard ou de Chénier. Car lalittérature se mêle souvent aux juge-ments politiques de Maurras.Le danger peut-être de cette impré-gnation littéraire fut d’avoir fermé lesyeux, l’âge et l’entêtement aidant, surle monde enragé des années 40. Maisun vieillard ne peut tout voir, car sesadversaires restent à jamais ceux qu’ils’est choisis dans sa jeunesse.Croyant toujours ferrailler contre laCommune, il oublia que Hitler était ànos portes. Sourd aux cris de la cité, ilcontinua à raisonner en philosophe30
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Charles Maurras.
 
Charles Maurras, l’indomptable
dans les jardins de l’Académie avecson cher Platon, son cher Virgile et soncher Dante. C’est ainsi que pendantl’Occupation, il continua de manier sesbalances sans se rendre compte qu’el-les étaient truquées et que son antisé-mitisme littéraire et félibre s’appelaitailleurs Auschwitz ou Dachau. Il estgrave pour un politique d’ignorer sontemps et de se tromper d’adversaire. Ilest vrai que si l’époque avait retenuses leçons, les choses auraient peut-être suivi un cours différent.
Bataille verbale
Quoiqu’il en soit, il est certain que le dé-part de sa destinée et les réflexions quiconduisirent ce petit Provençal anar-chiste à un immense combat politiquesont toutes d’un ordre intellectuel et sen-sible qui se rattache à la littérature. Tantil est vrai qu’en France, et jusqu’à peu,littérature et politique semblaient indis-sociables, même et surtout chez noshommes politiques les plus éminents.
Il y a eu d’abord chez Maurras une ré-volte contre le romantisme, assimilé àune maladie qui s’attaque à un corpssain. Maurras chercha donc à ménagerun jardin à la française, au milieu de laforêt en feu de la philosophie alle-mande. Il lui fallait trouver une boussole.Cette boussole, il aurait pu la trouverdans le catholicisme si, comme Péguyou Claudel, il avait eu la foi, mais il l’a-vait perdue tout jeune en perdant enpartie l’ouïe, et si le catholicisme n’avaitpas fait alliance avec ce que Maurrasdétestait précisément le plus aumonde: le libéralisme, qu’il soit théolo-gique ou politique. Un certain désordre,un certain laisser-aller, un certain vagueà l’âme, nés de la Réforme et de laRévolution, bref, ce qu’il appelait desferments de dissolution.Il aurait pu, à une autre époque moinstrouble, devenir un autre Goethe. Ilaurait régné sans trop d’efforts dansun belvédère d’idées. Mais nousvivions dans un monde barbare quiavait oublié ses racines grecques etlatines. Nous étions dans un monde oùla philosophie s’était faite action, etaction violente et révolutionnaire, dans
un monde où l’action tirait la philosophiede son lit au petit jour pour la conduiredevant un peloton d’exécution, et où lapassion, la fureur et le désespoir pous-saient la sagesse devant elles sur lesroutes chaotiques
de l’exode et descamps de déportation. Nous étionspour tout dire dans le monde deShakespeare et non dans celui deRacine pour lequel Maurras avait tantde goût. Ce monde-là, cette Europe àfeu et à sang, c’est Céline qui a su lesdécrire.Maurras se jeta donc à l’eau et nageacontre le courant en s’efforçant deremonter à la source dans une mer desoufre. Il rencontra au cours de sa na-vigation d’autres révoltés de sonespèce, mais qui, plus jeunes que lui etplus sensibles aux réalités nouvelles,ne croyaient déjà plus à une restaura-tion monarchique et proposaient dessolutions extrêmes. Mais ces remèdesde cheval ne valent qu’un temps. Il fautbien revenir ensuite à quelque chosequi s’appelle la normale. C’est ainsique l’infatigable lutteur devint l’enneminuméro un d’une République qu’il n’a-vait combattue que verbalement. Labataille semblait lui importer plus quela victoire, ou craignait-il que ses idéesune fois inscrites dans les faits n’envinssent à s’altérer? Alors pourquoi nepas rester dans l’opposition quand laRépublique est si bonne fille?31
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«La France était ladame de ses pensées.»
(G. J.)
«La France est unepersonne.»
(Michelet)
«Un homme estdésœuvré quand il n’apas une grande guerreà mener.»
(G. J.)
«Les pères de famillesont les aventuriers dumonde moderne.»
(Péguy)

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