Hans Blüher
 
EMPÉDOCLE, OULE SACREMENTDE LA MORTVOLONTAIRE
(Empedokles, oder Das Sakrament des Freien Todes)
1
 
«Qu’en penses-tu?Peut-on de ce breuvage offrir aux dieux une libation?»Socrate mourant (Platon, “Phédon”, 117 b.)
1
Traduit de l’allemand par: François Poncet (langue allemande); Michel Meigniezde Cacqueray (rédaction française et notes). Avec la collaboration de MichelCaignet.
 
2
Chapitre Ier
Ayant atteint l’âge de sa suprême plénitude, Empédocle refusad’attendre que la Nature le frappât. Il gravit l’Etna et, « afin qu’on répandîtqu’il était devenu un dieu » selon le récit que nous en donne DiogèneLaërce, il se jeta dans le cratère fumant.Voilà sur quel pied les hommes de ce temps traitaient avec le divin:aux âmes majestueuses, il semblait qu’un petit bond fût suffisant pour seranger parmi les dieux. – Un saut dans l’Etna, s’il le fallait.Qu’entendaient donc les Grecs des temps anciens par un philosophe?Chez eux, cette qualité portait encore en soi les passions humaines danstoute leur violence. Les philosophes étaient des personnages vindicatifs,em-portés, retors, et, dans leurs mauvais jours, superstitieux et faiseurs. Cequi en faisait des philosophes, c’était la sagesse qu’ils possédaient parsurcroît. Ils étaient tout à la fois dangereux et vulnérables. Philosophie etviolence s’exprimaient encore dans une même respiration, et l’effusion dela pensée préparait celle du sang
2
. Empédocle sema la mort afin deconquérir par le fer la tyrannie d’Agrigente. Il passait pour magicien, et, dureste, n’était pas indigne de cette réputation. Il est vrai que pour faire forceaux lois de la nature, il disposait de moyens incomparables, autrementpuissants que ceux du commun des mortels. Il composait des tragédies, illivrait des prophéties. Sur la confinité indécise de la bête et de l’homme, dudémon et du dieu, Empédocle jetait ce regard pénétrant qui rendait la santéau malade auquel il imposait les mains. Il conservait en son âme en butte àl’hypocondrie l’hybris
3
hautaine qu’on ne connaît guère qu’aux Grecs decette époque éloignée. Aussi, comme il le dit lui-même, vécut-il parmi leshommes à l’égal d’un dieu immortel. On l’honorait comme tel partout, on
2
Notons qu’Empédocle plaçait dans le sang le siège de la pensée.
 
3
lui nouait autour des tempes les bandelettes delphiques, on lui posait destortis de fleurs sur la tête. Des invocations lui étaient adressées lorsqu’ilpassait par la ville en compagnie de ses disciples. Les gens s’attachaient parmilliers à ses pas: on savait bien que c’était le chemin du salut. Empédocleétait un mage. Tout cela eût pu n’être que supercherie de la partd’Empédocle, si la trame de ses jours n’eût été entretissue d’unemétaphysique capable de soutenir la spiritualité la plus intrépide.L’élaboration d’une providence par la connivence du hasard
4
, assurémentle point de doctrine qui porte le plus loin, était un violent assaut contre lesdieux. – Empédocle se faisait conteur: «De la terre sont sortis des têtes quene portait aucun cou, des bras qui ne prolongeaient aucune épaule, des yeuxque ne surmontait aucun front.»
5
Ces parties de corps séparées cherchaientà se rejoindre, s’assemblant en une foule de créatures à deux visages. Onvit des bustes humains faisant galoper leurs corps de taureau, et des têtesbovines sur des épaules d’homme. Il y eut des êtres humains de sexeindécis, estompant dans l’intersexualité les organes de la génération afin de
3
L’hybris: la démesure, la mégalomanie, la folie des grandeurs.
4
Chez Empédocle, le hasard, peut-être dirait-on mieux l’antidéterminisme, n’estpas constitué en système. Ce sont les commentateurs qui en ont fait une notionpremière de son enseignement, et il est vrai qu’elle tranche sur les autres doctrinesphilosophiques de l’époque. Ainsi Aristote: « Mais voici ce qui est surprenant à sontour: beaucoup de choses existent et sont engendrées par fortune et par hasard,qui, on ne l’ignore pas, doivent être rapportées chacune à une certaine cause dansl’univers, ainsi que le demande le vieil argument qui supprime la fortune;cependant, tout le monde dit de ces choses, que les unes sont par fortune, lesautres non. Aussi les Anciens auraient-ils dû, en toute hypothèse, faire mention dela fortune: d’ailleurs, ce ne pouvait certes pas être pour eux une chose analogue àl’amitié, la haine, l’intelligence, le feu ou toute autre chose pareille; donc soit qu’ilsen admissent l’existence, soit qu’ils la niassent, ils sont étranges de l’avoir passéesous silence; et cela d’autant plus qu’ils en font usage quelquefois. Ainsi Empédocledit que ce n’est pas constamment que l’air se sépare pour se placer dans la régionla plus élevée, mais selon qu’il plaît à la fortune; jugez-en: il dit dans sacosmogonie: “Il se rencontra que l’air s’étendit ainsi, mais souvent autrement”, etles parties des animaux sont engendrées la plupart par fortune, à son dire. »(“Physique”, 196 a, 19-24; trad. Henri Carteron; Éd. Les Belles Lettres, coll. Budé,Paris, 1952.)
5
Fragment 495 dans Jean Bollack, “Empédocle”, tome 2; Éd. Gallimard coll. Tel,Paris, 1992, p. 177.

Share & Embed

More from this user

Add a Comment

Characters: ...