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Jules VuilleminDIFFICULTÉS LOGIQUES ET PROBLÈMESPHILOSOPHIQUES DANS LES
PRINCIPIAMATHEMATICA
DE RUSSELL*
Le logicisme était une philosophie.A l'époque où il travaillait avec Whitehead à la rédaction de leur
magnum opus,
Russell ne dissociait jamais les problèmes logiques des problèmes philosophiques. Sous peined'en trahir le sens et la portée, on ne saurait par conséquent séparer les jugements qu'il portaitsur les premiers de ceux qu'il portait sur les seconds. Tel est du moins le principe que
j'adopterai
dans la présente étude des
Principia Mathematica.
Cet examen comprendra quatre parties.La première se limitera à une rapide présentation des principaux thèmes de l'ouvrage,les difficultés logiques qui découlent de ces derniers étant abordées dans la seconde partie. Dansla troisième, la discussion portera sur le point de savoir quelle est l'interprétation qui convient lemieux pour rendre compte de l'origine de ces difficultés. Pour finir, je tenterai de montrer enquoi le fait d'adopter d'une telle interprétation permet en outre de donner une image plusprécise de la philosophie de Russell.
* Cet article, qui a fait l'objet d'une première publication en langue anglaise dans la
Revue internationale dephilosophie
(n° 102, 1972, pp. 534-556), reprend le texte d'une conférence prononcée à Carbondale (Southern IllinoisUniversity) pour la « Bertrand Russell Centenary Conference » (24-25 février 1972). Nous remercions vivementl'auteur, ainsi que M. M. Meyer, directeur de la
Revue internationale de philosophie,
d'avoir bien voulu autoriser laparution de ce texte dans sa version française.
HERMES 7, 1990
39
 
JULES VUILLEMIN
I. Les thèmes majeurs des Principia Mathematica
Commençons par exposer brièvement la conception de Russell, en même temps queses conséquences logiques.a) C'est à Richard et à Poincaré (1906) que Russell emprunte ce qu'il regarde commel'explication des antinomies qui menacent de ruiner l'édifice tout entier de la logique et desmathématiques (théorie naïve des ensembles). Les antinomies proviennent d'une espèce decercle vicieux qui consiste, en l'occurrence, à « supposer qu'une collection d'objets peutcontenir des membres qui ne peuvent être définis qu'au moyen de la collection prise comme untout » (PM, I, p. 36
;
IPM, pp.
225
sq). On notera la présence, dans ce passage, du mot
définir.
Comme l'a observé Gödel
(1951,
p. 135), on trouve, sur la même page des PM, deux autresfaçons de caractériser la notion de cercle vicieux
:
l'une selon laquelle le cercle réside dans le faitqu'une certaine chose
met enjeu <
involves > la totalité d'une collection
;
l'autre qui remplacel'expression
mettre en jeu
par le verbe
présupposer.
Mais, tandis que ces deux dernièresinterprétations du principe du cercle vicieux semblent faire porter tout le poids de celui-ci surles objets, et non sur leur description, la première (dont il est clair qu'elle est celle de Russell)revient à interdire toutes les définitions imprédicatives, c'est-à-dire toutes les définitions quinous invitent à construire une notion en combinant « un ensemble de notions auquel la notion àformer appartient elle-même» (Gödel,
op. cit.,
p. 138).b) Dans cette version plus radicale, le principe du cercle vicieux aboutit, chez Russell,à la théorie dite « ramifiée » des fonctions propositionnelles
:
aucune fonction ne saurait êtrebien définie avant que les valeurs de cette fonction elles-mêmes ne soient bien définies (PM, I,
39).
Or les fonctions propositionnelles peuvent être obtenues à partir de propositions enremplaçant par des variables soit les constantes individuelles, soit les constantes de prédicat (oude relation) qui figurent parmi les constituants de ces propositions. Dans les propositions de laforme
φ (a), je puis faire varier l'argument individuel, tout en maintenant constant l'argument
prédicatif,
ou bien au contraire rendre variable le prédicat en maintenant constant l'argumentindividuel (PM, I, p. XXXIII). A partir des deux sortes de fonctions ainsi obtenues, nouspouvons former, par généralisation, deux nouvelles espèces de propositions différentes àsavoir (pour nous en tenir au quantificateur existentiel)
:
soit
(
3x)
φ !
χ, qui est une proposition
élémentaire (et qui s'écrit, en conséquence, avec un
φ
!),
soit (3f) f ! a
(c'est-à-dire: « Il existeune propriété possédée par a »), qui n'est pas une proposition élémentaire. Il convient de noterque ces deux propositions portent sur des individus, bien que la première puisse s'exprimerdans la logique de la quantification (la seconde exigeant que l'on quantifie sur des variables deprédicat). Si les variables sont regardées comme non restreintes, les deux méthodes degénéralisation peuvent donner naissance à des antinomies, si bien que notre principe nousoblige à introduire deux sortes de limitations différentes, dont l'une concerne les arguments et
40
 
Difficultés logiques et problèmes philosophiques dans les Principia Mathematica de Russell
l'autre les fonctions. Tout d'abord, pour éviter que la proposition
Οχ) φ χ ne soit circulaire, ilnous faut faire en sorte que la fonction «
être un
φ
» ne puisse figurer parmi les valeurs de χ
:
s
lors,
nous assignons un ordre défini aussi bien à la fonction qu'à l'argument, étant entendu quela première doit être d'un ordre plus élevé que le second. D'autre part, afin d'empêcher que laproposition (3f) fa ne soit circulaire, nous devons définir la fonction « avoir une propriépossédée par a » de telle manière que cette fonction elle-même ne puisse figurer parmi lespropriétés auxquelles elle se réfère. Et donc nous lui attribuons un ordre plus élevé que celuique nous assignons aux propriétés elles-mêmes.Nous sommes ainsi amenés à construire une hiérarchie de fonctions dont l'ordredépend à la fois de l'ordre de leurs arguments et de l'ordre des fonctions qui entrent dans leurdéfinition par le biais de la quantification. Les exemples suivants suffiront à illustrer le principed'une telle hiérarchie:Si les arguments prennent leurs valeurs dans le domaine des individus, que l'onsupposera être d'ordre 0, les fonctions
:
« être un
φ
» et « pour toutes les valeurs possibles de x,avoir la relation ψ
à
χ » appartiennent au premier ordre.
Relèveront du second ordre des fonctions comme
:
« avoir une propriété du premierordre possédée par a », ou
:
« avoir toutes les propriétés du premier ordre de
χ », ou encore
:
«
être vrai des mêmes arguments que
φ
», φ
étant du premier ordre (exemples repris de Quine,STL, p. 250).« Avoir toutes les propriétés d'ordre 2 de
χ » sera un exemple de fonction du
troisième ordre, et ainsi de suite.c) Cette hiérarchie parvient à empêcher la formation de toutes les antinomies connues,qui proviennent, par exemple, du fait de se demander si la propriété d'objet « être imprédi-cable » est elle-même imprédicable ou non, comme également du fait de se demander si lapropriété (de mot) « être hétérologique » est elle-même hétérologique ou non.d) Au sein de la hiérarchie des fonctions, on distingue alors deux groupes. Le premiercomprend les fonctions predicatives, dont l'ordre est immédiatement supérieur à celui de leurargument. Exemples
:
« être un
φ », qui est une fonction
élémentaire si l'argument de
φ estd'ordre 0, et
:
« avoir la
même extension que
φ », qui est du second ordre si φ est du premier.Le second groupe est
forde toutes les autres fonctions. L'ordre de ces dernières setrouve être déterminé non seulement par l'ordre de leur argument
objectif,
mais encore parl'ordre des fonctions définitionnelles sur lesquelles opère la quantification. Exemples
:
« avoirune propriété possédée par
χ » ou
:
«
être identique à
χ pour toutes les
propriétés d'ordre
η ».De tels attributs, du fait qu'ils n'engendrent pas de classes, sont
qualifiés de non prédicatifs.41
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