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1
CONCLUSIONQU
EST-CE QU
UNE ÉCONOMIEPOLITIQUE HÉTÉRODOXE ?
Fr
édéric LORDON
*
 Et si le destin des h
étérodoxies radicales
 
était d
être les cocus de l
histoire
acad
émique
? Disqualifi
ées
a priori
pour mals
éance, c
est
-
à
-dire pour exc
ès de distance à la
 norme et s
écession manifeste d
avec le groupe central, elles n
en connaissent pas moins le
sort ambivalent du rejet et de l
effet
 – 
celui qu
elle
s produisent paradoxalement jusque dansl
orthodoxie
. Le cas de la critique radicale dans le champ politique m
ériterait d
être médité
 par elles tant l
homologie
semble frappante. Trop
éloignée du barycentre des rapports de force
et trop en rupture avec les jeux institutionnalis
és, elle aussi est d
emblée délégitimée et ses
th
èses méprisées
jusqu
à ce que quelques
agents bien ins
érés dans le
mainstream
trouventun int
érêt à s
en saisir pour soutenir leurs propres stratégies de différenciation. La critique
radicale est alors r
écupérée par la critique institutionnelle,
pour, apr
ès édulcoration, être
port
ée avec succè
s par des voix
écoutées puisque légitimes dès le début, et ceci d
autant plus
que l
emprunt, trop inavouable, est passé sous silence
 
 – 
dans une soci
été à jamais séparée de
ses id
éaux habermassiens, qui dit les choses, d
où et de quelle façon, vaut au moins
autant queles choses dites.... Il en va semblablement dans le champ de la science
économique
o
ù,
ignor
ées en publi
c mais (parfois) lues en priv
é, les hétérodoxies
sont en quelque sorte
à la fois
la mauvaise conscience de l
orthodoxie et le moteur dénié d
e ses transformations. Sesrenouvellements r
écents les plus significatifs, la thé
orie n
éoclassique en a
bel et bienemprunt
é
la mati
ère à des intuitions
de l
hétérodoxie
dont elle lit discr
ètement les travaux
 
 – 
etqu
elle omet consciencieusement de citer 
 
Robert Boyer et Genevi
ève Schmeder avaient
d
éjà fait remarquer combien les théories de la croissance endogène doivent aux visions de
*
CNRS, Bureau d
économie théorique et appliquée (Strasbourg), frederic.lordon@gmail.com
 
 
2Schumpeter et de Kaldor
1
travaill
ées depuis longtemps, mais sans succès (institutionnel) par 
la th
éorie de la Régulation, e
t devenues pleinement l
égitimes une fois recyclées dans la
grammaire n
éoclassique.
De m
ême, la problématique des institutions, jadis
(petite) machinede guerre h
étérodoxe contre l
individualisme bilatéral de l
équilibre général,
fait maintenantofficiellement partie de l
orthodoxie sous le chapeau de ladite «
Nouvelle EconomieInstitutionnelle
»
 
 – 
mais
à quel prix
?: tout ce qui faisait l
intérêt intellectuel d
une approche
h
étérodoxe des institutions économiques, avec ses promesses d
interdisciplinarité,
sesm
écanismes sociaux originaux,
son dialogue avec l
histoire,
la sociologie ou le droit, a
été
soigneusement aras
é par le bulldozer de la théorie des contrats optimaux
. Mais l
essentiel est
ailleurs : la th
éorie néoclassique peut maintenant proclamer qu
e
lle aussi s
occupe des
institutions
 – 
et, sur le papier, il est impossible de lui donner tort. Attaqu
ée du côté des
institutions, l
hétérodoxie a tenté de resserrer les rangs du côté
du politique, des conflits et desrapports de pouvoir, c
est
-
à
-dire de tout ce qui l
autorise à se définir comme
 
économie politique
par opposition
à une science économique exclusivement préoc
cup
ée des
clearings
 de march
é
. Or ce bastion-l
à
est en train de c
éder à son tour 
devant le d
éveloppement invasif 
d
un sous
-courant sp
écifi
que de la th
éorie néoclassique, qui capte l
appellation de l
ancienneéconomie politique et la repeint à ses propres couleurs
 
 – 
comme toujours par unerevendication de nouveaut
é, puisque, de même que l
 Institutional Economy
des contratsoptimaux est (forc
é
ment)
 New
,
 New Political Economy
est le nom de la proposition orthodoxeen la mati
ère.
Ainsi, du moins en apparence, les territoires sp
écifiques de l
hétérodoxie se
r
éduisent comme peau de chagrin.
Un regard tr
ès optimiste pourrait considérer que
,
ût
-ce sous une forme hautementparadoxale, l
hétérodoxie
 
«
triomphe
» puisque ses préoccupations historiques
 
 – 
la dynamiquede l
innovation, la présence des institutions, le rôle des conflits
 
 – 
se retrouvent l
une après
l
autre à l
agenda néoclassique
C
est po
usser tr
ès loin l
optimisme
: en r
éalité
tous lesanciens monopoles de l
hétérodoxie sont devenus contestables et il n
est virtuellement plus un
domaine d
objets jadis ignoré par la théorie néoclassique dans le
quel elle ne soit maintenant
à
m
ême de
faire intrusion et qu
elle ne désire revendiquer pour sien.
Sous ce rapport, ledynamisme invasif de l
orthodoxie est magnifiquement soutenu
par l
unité apparente de son
appareil th
éorique, capable de retraduire
uniform
ément
dans sa grammaire particuli
ère
 – 
celledes fondements micro, de l
individualisme stratégique
et de la rationalit
é maximisatrice
 – 
tousles objets qui lui sont propos
és.
Dans cette configuration, l
hétérodoxie n
a plus pour fonction
1
Robert Boyer, Genevi
ève
Schmeder,
«
Un retour
à Adam Smith
 
»,
 Revue Française d 
’ 
 Economie
, V, 1, 1990, p.125-159.
 
3subalterne que de jouer les utilit
és à repérer encore quelques
objets int
éressants avant que
l
orthodoxie ne s
en saisisse et
 
 – 
s
érieusement, elle
 
 – 
 
«
fasse le travail
».
 Il faut se rendre
à l
évidence
: pour l
hétérodoxie, la stratégie des «
domainesr
éservés
 
» n
a plus d
avenir. Tous ses anciens monopoles sont con
test
és, ou en voie de l
être,
et ils le sont d
une manière telle qu
à chaque avancée la norme de scientificité néoclassique
 peut pr
étendre
s
en trouve
r renforc
ée par le seul fait qu
elle parvient à s
assimiler des ob
 jetslongtemps tenus pour lui
ê
tre h
étér 
og
ènes
 
 – 
autant de conqu
êtes présentées comme autant de
succ
ès
. A son grand dam, l
hétérodoxie voit donc les unes après les autres ses «
choses
»
favorites capt
ées, malaxées, digérées
et restituées sous une forme parfaitement
standardis
ée
mais totalement
m
éconnaissable comparée aux «
produits
» d
origine.
C
est
sans doute l
à, précisément, en cette distorsion, parfois spectaculaire au point d
en être
choquante, qu
il est possible de repérer 
au c
œ
ur même de cette force impressionnante de
m
étabolisation et d
uniformisation,
le
défaut 
de l
entreprise néoclassique. Comme souvent, le
point de faiblesse est log
é au c
œ
ur 
m
ême
de la puissance, et si toutes les
 New economies
 n
éoclassiques illustrent à merveille
les possibilit
és hégémoniques d
une grammaire th
éorique
 voulue la plus syst
ématique possible
et appliqu
ée implacablement, sans égard aucun pour la
nature ou la sp
écificité des objets,
elles ne montrent pas moins clairement, et pour les m
êmes
raisons
 – 
l
uniformité aveugle et l
absence d
égard
 
 – 
, les effets parfois d
ésastreux de la vision
exclusivement
économiciste du monde
 
 – 
on serait parfois presque tent
é de parler de
maltraitance th
éorique
La science n
éoclassique entend parler de tout, et même elle y
parvient, c
est entendu
 
 – 
mais comment en parle-t-elle ?... Si l
hétérodoxie ne peut plus
esp
érer cultiver sa différence par des luttes
d
enclosure
perdues d
avance
, la question de lamani
ère
, elle, reste enti
èrement ouverte.
Et de ce point vue, une chose est s
ûre
: d
ès lors qu
il
est question de la
manière
, la th
éorie néoclassique ne pourra pas pousser la récupération au
-del
à d
un certain stade, d
ailleurs très vite atteint, sauf à se renier elle
-m
ême dans ses propres
options th
éoriques fondamentales
 
 – 
que serait une th
éorie néoclassique qui déclarerait vouloir 
se
«
sociologiser
», se marxiser, ou devenir structuraliste
?... Autre chose qui n
est pas moins
 s
ûre
, l
écart entre le bilan nominal
 
 – 
combien de positions conquises, d
objets nouveaux
annex
és
 
 – 
et le bilan r
éel
 
 – 
conquis comment, et pour en dire quoi ?
 – 
est si criant que lemaintien d
une concurrence par des courants alternatifs apparaît non seulement comme uneévidence
 
 – 
 
à moins que les effets d
hégémonie académique dans le champ des sciences
sociales n
en décident autrement
 
 – 
mais comme une n
écessité
! Plus encore que le cas duchangement technique et de la croissance endog
ène, les questions liées au traitement du
politique (comme, dans un registre tr
ès proche, celles des institutions) rendent cette nécessité
of 00

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