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Géographes et Explorateurs : Au Service de l’EmpireYVES BRILLET
Il s’agit dans les propos qui vont suivre de s’interroger sur le mode de construction, de mise enforme du savoir géographique, ainsi que sur son utilisation à des fins politiques, diplomatiques,stratégiques et militaires.Il convient tout d’abord de mettre l’accent sur les facteurs qui vont modeler notre réflexion sur ce thème de l’exploration géographique et de la constitution d’une mémoire géographique auservice de l’entreprise impériale. L’étude des supports permettant la constitution de ce savoir,( récits de voyages, rapports, compte-rendus d’expéditions portant sur l’espace compris entre laMéditerranée et les frontières de l’Inde) révèle la grande diversité des sources et met enévidence la grande variété des acteurs. Par exemple, ainsi que le fait remarquer RichardPopplewell dans “ British Intelligence in Mesopotamia ”, paru dans la revue
 Intelligence and  National Security,
les sources de renseignements concernant les provinces de l’empire ottoman,mais aussi le Golfe Persique, la péninsule arabique ainsi que la Perse sont multiples, leGovernment of India couvrant la Perse, l’Arabie et la Mésopotamie au sud de Bagdad,l’Intelligence Bureau dépendant du War Office égyptien couvrant le Sinaï et la cote du Levant.
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Les activités de renseignement se trouvaient contrôlées par deux organismes, le War Office et leGovernment of India, générant ainsi deux sphères d’intervention bien distinctes.En second lieu, l’exploration géographique se caractérise par la multiplicité des statuts desacteurs, voyageurs indépendants, mais aussi officiers et administrateurs de l’Empire dont ilconviendra d’envisager la place dans une structure qui se caractérise d’emblée par son aspectinformel.On considérera tout d’abord la place des explorateurs et voyageurs indépendants avant des’intéresser aux contributions de ce que l’on peut appeler les techniciens de l’Empire, officiersen mission.Il apparaît rapidement que les voyageurs et explorateurs contribuent à la construction dereprésentations géographiques, humaines et institutionnelles qui participent à l’élaboration d’undiscours, d’un corps de connaissances sur les zones traversées, nécessaire à la formulation et/ouà la réalisation d’une politique.
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Richard Popplewell, British Intelligence in Mesopotamia,
 Intelligence and National Security,
5 (1990): 139-172.
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Ceci semble d’autant plus important que la connaissance des gions situées entre laMéditerranée et la frontière de l’Inde était restée très fragmentaire, ainsi que le fait remarquer D.G. Hogarth en 1920 au sujet de l’Arabie :
Up to 1914 our best knowledge of the peninsula of Arabia was everywhere sketchy, and of morethan half its great area – larger than peninsular India – it scarcely amounted to anything worthmention. The virtually unknown regions lay in the centre – especially in the western half; in thesouth, most of which was unexplored a few miles back from the shoreline; and in at least two thirdsof the western or Red Sea slope. The greater part of this last region had been barred as a Holy Landto European explorers, unless they would risk themselves in a furtive disguise, which hindered, if itdid not absolutely preclude, them from observing and recording facts and features of geographicalinterest
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Une telle constatation s’applique à l’ensemble des zones géographiques qui nous intéressent.Bien que certaines d’entre elles aient pu sembler parfois relativement faciles d’accès, lesdifficultés crées par les autorités locales, les entraves mises à la liberté de mouvement desvoyageurs et générées par les soupçons nourris parfois quant à l’objet véritable de leursdéplacements expliquent la relative rareté des témoignages pouvant servir à la constitution d’unsavoir utile aux instances chargées de la mise en forme de l’action politique ou diplomatique.
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L’élaboration d’un projet stratégique, par dela connaissance de l’ensembleinstitutionnel qui lui sert de cadre, est en effet tributaire d’une connaissance du milieu social,ethnologique, géographique dans lequel pourra s’inscrire l’action des responsables de la miseen œuvre des politiques.Cette élaboration suppose aussi que soient instituées les conditions de mise en forme et de publicité des contributions des personnes ou des institutions sous la forme de récits de voyages,de compte-rendus, de témoignages, de mémoires ou d’études qui participent à la diffusion dusavoir.Cette connaissance constituée par un ensemble d’informations amassées sur une longue périodeest pour partie l’aboutissement des ouvrages rédigés à leur retour par les voyageurs etexplorateurs qui vont au cours du 19
ème
et au début du 20
ème
, s’aventurer, parfois dans desconditions très difficiles, dans les zones désertiques et semi-désertiques de la péninsulearabique, de la région syro-mésopotamienne, de la Perse et du golfe Persique.
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David George Hogarth, “War and Discovery in Arabia”
The Geographical Journal 
LV (1920) : 410-422.
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Ygal Sheffy, “British Intelligence and the Middle East, 1900-1918: How much do we know ? ”
 Intelligence and  National Security
, 17. 1(2000) : 33. Sheffy note que “ The examination of the presence and activity of Britishintelligence in the Middle east and the Eastern Mediterranean during the first two decades of the twentieth centuryaptly illustrates this pattern, and is severely hampered by a dearth of primary sources. The cause of this obstacle inthe Middle East case are twofold: prior to the First World War, only a skimpy corpus of written evidence wascreated at all, so that even if it had been mlade public in its entirety, we would still have been left with a substantialgap in our knowledge.”
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La contribution des voyageursLa découverte des provinces asiatiques de l’empire ottoman fut dans bien des cas le fruitd’initiatives personnelles et individuelles. Si ces entreprises personnelles n’eurent pas toujours pour objet premier la collecte d’informations et de renseignements visant une utilisationstratégique, elles renseignent cependant, par l’accent mis sur certains aspects de l’univers quedécouvre et fait découvrir le voyageur, sur ce qui est considéré comme important du point devue de l’observateur britannique. Parmi d’autres, Lady Anne Blunt exprime clairement et sansdétour l’utilisation qui peut être faite de son récit :
At the present moment, when all eyes are turned towards the East, and when Asia, long forgotten bythe rest of the world, seems about to reassert itself and take its old place in history, the followingsketch of what is going on, in one of the most famous districts, should not be without interest to theBritish public.
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Sans entrer dans le détail du voyage des Blunt en Arabie, l’originalité de
 A Pilgrimage to Nejd 
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réside dans le fait qu’à la différence de leurs prédécesseurs immédiats,(tels Wallin,Palgrave et Guarmani
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) qui avaient voyagé sous des déguisements et dans des circonstances nese prêtant pas toujours à une observation géographique rigoureuse, ils ne cachent rien de leur identité. Le récit s’attarde sur l’apprentissage du désert, sur les conditions de l’exploration quin’est possible que par la connaissance et la confiance des chefs de tribus, ce qui impliquel’acceptation du rituel de l’échange de cadeaux, des salutations et du langage hyperboliquecorrespondant.Le rôle et l’importance des tribus bédouines, les limites de leur territoire, les liens qu’ellesentretiennent entre elles forment l’un des aspects majeurs du récit, ainsi que la description desitinéraires depuis le sud de la province de Syrie vers Jauf, Hayil puis Bagdad. Une partimportante de l’ouvrage analyse les régimes politiques autochtones et souligne le contrasteentre leur popularité relative et la manière dont est ressentie l’administration ottomane.Il s’ensuit l’esquisse d’une cartographie politique opposant Turc et Arabe, nomade etsédentaire, bédouin et cultivateur, promise à un bel avenir, ainsi que d’une caractérologie d’oùressort l’incapacité des Turcs à contrôler durablement l’intérieur de l’Arabie. L’ouvragecomporte une analyse du wahhabisme intitulée
 An Historical Sketch of the Rise and Decline of Wahabism in Arabia
. Blunt insiste à la fois sur le dynamisme inhérent au mouvement wahhabite
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Lady Anne Blunt,
 Bedouin Tribes of the Euphrates
, (Londres : John Murray, 1879).
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Lady Anne Blunt,
 A Pilgrimage to Nejd, the Cradle of the Arab Race
, (Londres: John Murray, 1881).
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Sur ces différents personnages, voir Victor F. Winstone,
 Explorers of Arabia, from the Renaissance to theVictorian Era
, (Londres : George Allen &Unwin, 1978).
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