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Ambiguïtés de la question racialedans les essais de Manuel González Prada
Joël DELHOMMaître de Conférences,Université de Bretagne-Sud
Paru dans :
 Les Noirs et le discours identitaire latino-américain / Los Negros y el discurso identitario latinoamericano / Os Negros e o discurso identitario latino americano,
LAVOU, Victorien (éd.), CRILAUP-PressesUniversitaires de Perpignan (col. Marges ; 18), Perpignan, 1997, p. 13-39.
Comme ont pu l'écrire D. Genevois et B. Le Gonidec, le Noir comme élémentconstitutif de la société hispano-américaine ne retient que rarement l'attention desintellectuels, et l'écrivain péruvien M. González Prada (1844-1918), un des "pères" del'indigénisme, ne déroge pas à la règle :
"Prada le présente, au même titre que le Chinois ou l'Indien, comme une victime des Espagnols, par métissage interposé. Mais là se borne son intervention en sa faveur.[...] Mariátegui nous fournit une explication à cette relative indifférence à la conditiondu Noir, au moins pour ce qui est des écrivains andins. Soucieux de défendre l'Indien,et pour ce faire de mettre en évidence les capacités qu'il conserve, il a tendance à ledifférencier des autres groupes sociaux qui partagent la même misère que lui : Chinois,métis, Noirs, mulâtres."
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 Bien qu'exactes, ces affirmations restent superficielles et négligent l'évolutionpersonnelle de l'auteur. Or, les essais de González Prada peuvent nous aider à pénétrer lacomplexité de la réflexion de la fin du XIXeet du début du XXes. sur l'identité latino-américaine, donc sur la coexistence de "races" différentes dans le même espace, au momentoù une sociologie et une anthropologie sociale balbutiantes prétendent expliquerscientifiquement l'inégal développement politique, économique et culturel des peuples, àpartir de la diversité des milieux géographiques et des différences biologiques, ethniques, etc.Il est donc nécessaire, avant d'approfondir la place du Noir dans le discours de l'auteur,d'évoquer successivement le cadre philosophique général dans lequel s'inscrit sa pensée, lesnotions de civilisation et de barbarie qui en découlent et sur lesquelles pivotent la question dela supériorité raciale et son avatar, le problème du métissage.
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) Danièle Genevois, Bernard Le Gonidec,
 Aspects de la pensée hispano-américaine : 1898-1930,
Rennes,Publications de l'Université de Haute-Bretagne, 1974, p. 56
 
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Le substrat philosophique
 González Prada est un positiviste partisan de la théorie transformiste, donc fortementempreint de déterminisme.
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Bien qu'il reconnaisse l'interaction de "nombreuses forcescontingentes, multiples et changeantes", González Prada privilégie dans certains cas le rôledéterminant du milieu géographique, un peu à la manière de John Stuart Mill, et dans d'autrescas les facteurs biologiques, comme Hippolyte Taine.
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En ce qui concerne les rapports entreles peuples, il développe un point de vue très personnel, selon lequel une relation de longuedurée produirait un échange mutuel de vices et de vertus, tandis que dans les rapports brefs etviolents, seuls les vices s'échangeraient et les vertus seraient annihilées. Cette interprétationhistorique de la colonisation et des conflits entre Etats indépendants intègre un déterminismepsychologique très significatif. On observe donc, chez González Prada comme chez d'autresauteurs de la même époque, une tendance à mélanger dans l'analyse sociologique des critèresbiologiques avec des facteurs géographiques, historiques ou économiques.
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 Pour contrebalancer ce déterminisme susceptible d'anéantir toute idée de liberté,González Prada insiste sur l'importance de la volonté humaine comme force déterminante,aux côtés des circonstances extérieures à l'individu (milieu, moment) et de son héréditépropre (biologie, psychologie). Pour lui, l'homme est relativement libre et il contribueconsciemment à l'évolution, puisqu'il décide de son destin. En faisant de la liberté humaine lacause déterminante des faits sociaux, notre Péruvien s'oppose au fatalisme historique et sesépare d'Auguste Comte.
Civilisation
versus
barbarie
 Evolutionniste, González Prada croit au progrès continu de l'humanité, de la bestialitéprimitive à un état supérieur, la civilisation. Bien évidemment, son discours s'articule sur uneconception européo-centriste des notions de civilisation et de barbarie. Jusqu'à la fin de ladécennie 1890, il estime que le niveau de civilisation d'un peuple dépend principalement deson degré d'acceptation du rationalisme positiviste et, par conséquent, de sa capacité à rejeter
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) Nous rappelons que l'application du déterminisme aux réalités humaines est le but de la "physique sociale" ousociologie d'Auguste Comte, dont se réclame globalement González Prada. Pour plus de détails, voir notre thèsede Doctorat :
 Manuel González Prada et ses sources d'influence. De la philosophie à la politique,
Université dePerpignan, 1996, 697 p., 2 vol.
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) Le déterminisme de Comte a pour base la race, le climat et les activités politiques, qui forment les piliers de laconception historique du positivisme ; Mill accentue le rôle déterminant du milieu géographique et Taine celuide la race, aux côtés du milieu et du moment. Voir "Perú y Chile" (1888,
Páginas Libres
, in
Páginas Libres. Horas de Lucha,
[Caracas], Biblioteca Ayacucho, 1976, p. 49-54), où González Prada écrit que la douceur et lepacifisme du caractère des Péruviens résultent des conditions naturelles du pays (climat, sol), tandis qu'il affirmeque les combattants chiliens ont hérité de la férocité des Araucans.
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) Adám Anderle a constaté que les positivistes péruviens (Mariano H. Cornejo, Javier Prado, Manuel V.Villarán) fondaient biologiquement leur critique des comportements conservateurs des créoles de leur pays etqu'en Argentine, Carlos O. Bunge, José Ingenieros et Juan B. Justo notamment, combinaient les critèreséconomiques et biologiques dans l'analyse de la société ("El positivismo y la modernización de la identidadnacional en América Latina",
 Anuario de Estudios Americanos,
1988, t. XLV, p. 440 et 453-454). Domingo F.Sarmiento, dans son célèbre ouvrage
Conflicto y armonía de las razas en América
(1883), confondait aussihérédité biologique et héritage historico-culturel, comme l'a démontré Daniel E. Zalazar ("Las posiciones deSarmiento frente al indio",
 Revista Iberoamericana,
Pittsburgh, vol. L, n° 127, Abril-Junio 1984, p. 421-422).Les origines de ces confusions, auxquelles González Prada n'échappe pas, sont à rechercher chez J. B. Lamarck,promoteur du concept d'hérédité des caractères acquis, puis chez H. Taine. Les amalgames se sont ensuitegénéralisés grâce aux travaux des évolutionnistes et des darwinistes sociaux, l'hérédité des caractères acquisétant un des fondements de l'évolutionnisme d'Herbert Spencer. Ce dernier eut, en 1894, une controverse avec lebiologiste allemand August Weismann, qui s'était élevé contre l'hérédité des caractères acquis. Cette théorie seraplus tard définitivement réfutée par Francis Galton, que González Prada ne semble pas connaître.
 
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 les "superstitions" religieuses.
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Perçues globalement, les régions du monde sont ainsihiérarchisées : l'Europe, surtout, et l'Amérique du Nord sont les plus "civilisées" ; l'Afrique et,dans une moindre mesure, l'Asie sont les plus "barbares" ; l'Amérique du Sud, quant à elle, setrouve dans une position intermédiaire.
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Mais, à l'intérieur de ces aires géographiques, ladiversité ethnique produit aussi une variété de degrés de civilisation ou de barbarie. EnEurope, les Méditerranéens sont moins civilisés que les peuples du Nord ; en Amérique, lesindigènes à l'état sauvage, les "peaux-rouges", doivent être distingués des Indiens des Andes,considérés comme des êtres "hybrides" dans un état intermédiaire entre la barbarie et lacivilisation.
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 Toujours est-il que, pour González Prada, la bestialité et la cruauté demeurent lessignes caractéristiques de l'homme primitif. En revanche, l'homme civilisé se signale par sagénérosité et son intelligence. La notion de civilisation se trouve ainsi définie à la fois par descritères éthiques (altruisme) et rationalistes (positivisme). L'éducation apparaît alors commele remède miracle. C'est elle qui permet de passer de l'état primitif du sauvage à l'état évoluédu civilisé et son absence ou ses lacunes qui autorisent toutes les régressions.
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Ce concept decivilisation intègre aussi une dimension sociale :
"[...] la civilización de una sociedad,
écritl'auteur,
no se mide por la riqueza de unos pocos y la ilustración de unos cuantos, sino por elbienestar común y el nivel intelectual de las masas."
("Propaganda y ataque", 1888,
Páginas Libres
, p. 108). Le progrès moral et intellectuel garantit le progrès social ; leur synthèseconstitue la civilisation. En poussant son raisonnement, González Prada renverse mêmel'ordre social et fait du degré d'élévation intellectuelle et morale le seul critère qui puissefonder la supériorité d'une classe par rapport à une autre :
 "Del principio de [Emile] Burnouf se deduce que toda clase donde predomina el fanatismo no merece llamarse alta o superior sino baja o inferior. Los que en el ordensocial se arrogan el título de personas decentes o clases elevadas suelen representar ala verdadera plebe en el orden intelectual o moral. Un negro y un indio pobres, masinstruidos y desfanatizados, pertenecen a clase más elevada que un blanco noble y rico,mas ignorante y supersticioso. El ser hombre no depende tanto de llevar figura humanacomo de abrigar sentimientos más depurados que los instintos de un animal inferior."
 ("Nuestra aristocracia", s. d.,
 Horas de Lucha
, p. 292).C'est là le fruit d'une évolution de la réflexion de l'écrivain dans un sens révolutionnaire etanarchiste, évolution entamée lors de son séjour en Europe, de 1891 à 1898.Vers 1900, l'auteur insiste davantage sur le versant moral de l'éducation commeinstrument de civilisation (l'éducation à la bonté), que sur son contenu rationaliste(l'instruction proprement dite).
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Pour lui, ce qui caractérise l'Homme, ce qui le rend humain etle distingue de l'animal, c'est avant tout sa capacité à transformer l'égoïsme instinctif enaltruisme :
5
) Voir
 
"Nuestra aristocracia", s. d. [avt. 1908],
 Horas de Lucha
, in
Páginas Libres. Horas de Lucha,
 
op. cit.
,p. 292 (d'après son contenu, nous pensons que cet article a été écrit vers 1890-1895).
6
) Le Pérou, par exemple, n'est qu'une société "moyennement civilisée", que González Prada oppose aux"nations les plus civilisées d'Europe". Voir "Nuestros tigres", 1904,
 Horas de Lucha
, p. 298.
7
)
"Trescientos años ha que el indio rastrea en las capas inferiores de la civilización, siendo un híbrido con losvicios del bárbaro y sin las virtudes del europeo [...]"
("Discurso en el Politeama", 1888,
Páginas Libres
,p. 46).
8
) Voir "Los partidos y la Unión Nacional", 1898,
 Horas de Lucha
, p. 206.
9
) Pour un approfondissement des idées de González Prada sur l'éducation, voir notre communication au Ve Colloque international du CIREMIA,
Famille et éducation dans le monde hispanique et hispano-américain. Réalités et représentations,
Université de Tours, 25-26 novembre 1994 (actes sous presse).
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