• Embed Doc
  • Readcast
  • Collections
  • 1
    CommentGo Back
 
 
Centre Scientifique et Technique du Bâtiment Laboratoire de sociologie urbaine générative 4 avenue du Recteur Poincaré75782 Paris cedex 16 Tél : 01.40.50.29.27  Fax : 01.40.50.28.86 
L
ABORATOIRE DE
S
OCIOLOGIE
U
RBAINE
G
ENERATIVE
 
AU PLAISIR DE L’ESPACE
MICHEL BONETTIJUILLET 1995
Communication au forum professionnel des PsychologuesParis-Juillet 1995
 
Les réflexions qui suivent s’appuient sur des analyses que nous avons exposées dans un livrerécemment publié
1
, dans lequel nous avons tenté de montrer comment chaque individu seconstruit un rapport imaginaire à l’espace dans lequel il vit, en s’efforçant d’articuler lesdifférents registres de son expérience sociale et affective à travers un bricolage des différentséléments dont il dispose, bricolage qui pour être empirique n’en est pas moins subtile.Ce travail de composition du rapport à l’espace qui mobilise une énergie considérableconstitue une source de plaisir non négligeable, mais il n’est jamais exempt de souffrances,faites d’aspirations déçues, de deuils impossibles, de craintes et de menace qui planent surcette œuvre jamais achevée. C’est dans ce jeu imaginaire, mais qui se croise avec des enjeuxsymboliques et idéologiques, qu’émane le plaisir.L’espace, qu’il s’agisse de l’habitat, de l’espace urbain, des paysages « naturels » ou del’espace de travail, constitue la scène sur laquelle se déploie toutes nos expériences. Nosactivités sociales et notre vie affective sont pour une large part tributaires des lieux qui leurservent de décor. Nos états d’âmes entrent subtilement en résonance avec l’esprit des lieux, ce« Genius loci » qui infiltre mystérieusement nos sentiments.Si l’espace peut nous procurer de rares plaisirs, il peut aussi être la source de désagrémentsnotoires, voire de souffrances insupportables, alimentant un sentiment d’oppression ou devide suscitant parfois une impression de malaise sans que l’on parvienne toujours à en décelerla cause. Lorsque l’environnement semble confirmer en tous points un état dépressif qui nousmenace et contre lequel nous luttons farouchement, nous risquons de nous laisser envahir parla sinistrose ambiante qui réduit à néant tous nos efforts pour échapper à ce glissementprogressif vers l’atonie généralisée. Les difficultés que nous pouvons éprouver dans nostransaction avec l’espace ne se limitent pas au névroses « classiques » telles que le vertige, laclaustrophobie ou l’agoraphobie, même si celles-ci sont sans doute les choses au monde lesmieux partagées et peuvent littéralement tétaniser les individus qui en sont la proie.Les souffrances que l’espace peut susciter sont sans doute à la mesure du plaisir qu’il peutnous offrir. Au-delà même de la souffrance, l’espace peut être lourd de menaces et de dangerspour celui qui s’aventure dans des lieux qui ne luis sont guère familiers, où ses repèress’estompent ou se brouillent. Ce titre « Au plaisir de l’espace » résonne étrangement pournous avec cette référence « au péril de l’espace » qu’évoque Gisela Pankow
2
,qui montrecomment les liens que nous tissons avec notre espace environnant peuvent se révéler sournoisvoire mortifères. C’est donc bine dans une subtile dialectique plaisir-déplaisir, et c’est là uneuphémisme, que se joue notre rapport à l’espace, dialectique dont nous voudrions explorerici quelques éléments.Mais avant de procéder à cette exploration, il convient de préciser quelques points concernantles modes de structuration de nos rapports à l’espace. Tout d’abord l’espace ne peut êtreconsidéré comme étant en soi, par sa nature intrinsèque et ses caractéristiques propres, lacause de nos déboires ou de notre jubilation. Il n’est que le support du sens investi en lui etdes projections dont il est l’objet. Certes il se prête tout particulièrement à ces processusd’injection et de projection de sens, il a une capacité étonnante à recueillir une multiplicité designifications, qui peuvent à leur tour donner lieu à une grande variété d’interprétation. Ces« lectures » sont plus ou moins stables dans le temps et varient largement selon les sociétés etles individus concernés, ceci en fait un objet polysémique par excellence.
 
L’espace n’est pas un donné mais le résultat d’une production sociale et culturelle orientée pardes intentions et des finalités qui lui confèrent à la fois sa forme, son utilité et son sens, sensqui est incorporé en lui à travers ce processus de production, mais qui se renouvelle ets’enrichit au fur et à mesure de son usage. C’est un véritable palimpseste, de parl’accumulation des multiples strates de significations à laquelle il donne lieu à travers letemps, significations qui se superposent, mais aussi s’interpénètrent et se condensent.L’espace donne lieu à cette accumulation de sens, et cette expression doit être prise au pied dela lettre : il donne effectivement un lieu, il offre une inscription concrète tangible, un topos,une figure spatialisée, au sens qu’il recueille, qui sans cela resterait évanescent et fugace, enmême temps qu’il est le produit de cette inscription. Il inscrit le sens dans une temporalitéqu’il ponctue, à laquelle il assure de multiples repères. Pratiquement aucune partie du monden’échappe désormais à cette construction par le sens et porteuse de sens, et c’est abusivementque l’on parle encore d’espace naturel, car même les lieux qui n’ont pas encore ététransformés par l’activité humaine sont intégrés par celle-ci, ne serait-ce que parce qu’ils sevoient affectés des fonctions, productives ou symboliques, et n’échappent pas à son contrôle.Le plaisir que peut nous procurer l’espace, ou l’effroi qu’il provoque en nous sont donc pourl’essentiel suscités par les transformations que nous lui avons faut subir ou par la culture dontnous sommes porteurs.Il ne faut pas oublier que la nature est toujours apparue menaçante, elle a de tous tempseffrayé l’humanité, qui a consenti des efforts considérables pour s’adapter à ses caprices ou,de préférence, la réduire à sa merci. C’est seulement après l’avoir maîtrisée et partiellementdétruite que l’on peut se porter à son secours et prétendre la protéger comme le font lesécologistes. Les rez-de-chaussée en pierres rustiques des palais renaissance ou le socle demarbre mal équarri des statues de Bernin sont là pour témoigner du fait que les formesculturelles dont l’esthétique nous procure tant de plaisir émergent de l’informe et naissent dela maîtrise des matériaux bruts : mouvement par lequel l’homme se saisit des matériaux à sadisposition pour les soumettre à ses désirs et leur conférer un sens.Ce mouvement de maîtrise s’est amorcé dès l’aube des civilisations à travers la fabricationdes mythes qui visaient à mettre de l’ordre dans le chaos originel et fournir des explicationsau déchaînement des puissances naturelles et s’en prémunir, fut-ce symboliquement. Dès cemoment, le logos, comme le montrent Adorno et Herkheimer
3
, s’est saisi du monde pour luiimprimer sa marque. Depuis lors cette lutte contre la nature pour donner forme à l’espace et yincorporer des significations culturelles n’a jamais cessées.Le jardin anglais, développé au moment où s’affirmait la puissance industrielle de la GrandeBretagne, représente à nos yeux l’expression la plus subtile et la plus raffinée de cet effort.Les jardins à la française imposent à la nature un ordre géométrique rigoureux, affichant ainsila volonté de la soumettre au rationalisme cartésien, allant jusqu’à chercher à reproduire lesmotifs des tapisseries, de manière à montrer que le moindre parterre de fleurs peut être brodécomme un tissu. A l’encontre de cette maîtrise brutale de la pensée rationnelle sur la naturesauvage, les jardins anglais se présentent comme une tentative de la préserver contre ledéveloppement industriel qui la menace et en réalité la recomposent minutieusement, selon unordre implacable, mais de manière à conférer au paysage une apparence… plus vraie quenature. Dans ce travail de naturalisation de la culture certains concepteurs n’ont d’ailleurs pashésité à déplacer des rivières ou des collines, afin de tirer le meilleur parti de l’espace à leurdisposition, pour que la nature pariasse plus vraie qu’en elle-même.Nous fabriquons l’espace de manière à lui incorporer le sens qui nous convient afin qu’ilsuscite des émotions profondes. Mais ces émotions en apparence spontanées sont le fruit
of 00

Leave a Comment

You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...

sociologie urbain

You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...