M. F.] – ils se sentent moins dépaysés que dans un milieu et dans une philosophiecompassés. C’est l’histoire de toutes les réformes intellectuelles, de tous les cénacles ;c’est celle de Saint-Germain-des-Prés, de l’existentialisme
, etc. Dans tous lesmouvements, des personnalités véritablement fortes peuvent émerger, surtout si elles y ont conservé un certain sens de l’adaptation. Elles peuvent ainsi parvenir à la célébrité etfonder une école stable. Mais nombre ne peuvent s’élever au-delà de la médiocrité etcherchent à attirer l’attention par des extravagances vestimentaires, ou bien encore pardes actes extraordinaires. On trouve chez eux de l’alcibiadisme
et de l’érostratisme
. Ilsn’en sont plus évidemment à couper la queue de leur chien ou à brûler le templed’Éphèse, mais ils se laissent parfois corrompre par la haine de la morale bourgeoise, aupoint d’en renier les lois et d’aller jusqu’au crime pour enfler leur personnalité, d’autantplus que cette personnalité est originellement plus falote. Naturellement, il y a dans toutcela une certaine dose de bovarysme
, de ce pouvoir départi à l’homme de se concevoirautre qu’il n’est, surtout plus beau et plus grand que nature. C’est pourquoi A. a pu seconcevoir comme un surhomme. Le curieux, d’ailleurs, c’est qu’il ait résisté à l’influencemilitaire. Lui-même disait que le passage à Saint-Cyr formait les caractères. Il semblepourtant que l’uniforme n’ait pas beaucoup normalisé l’attitude d’Algarron
. D’ailleurs, ilétait toujours pressé de quitter l’armée pour aller à ses fredaines. Un autre traitpsychologique de A. [après donc le bovarysme, l’érostratisme et l’alcibiadisme ; M. F.],c’est le donjuanisme
. Il passait littéralement toutes ses heures de liberté à collectionnerles maîtresses, en général faciles comme la fille L. Puis, par une véritable faute de goût, illeur tenait des propos qu’elles étaient en général, de par leur instruction première, peuaptes à comprendre. Il avait plaisir à développer devant elles des paradoxes“hénaurmes”, suivant l’orthographe de Flaubert, que certaines écoutaient bouche bée,d’autres d’une oreille distraite. De même qu’une culture trop précoce pour son étatmondain et intellectuel avait été peu favorable à A., la fille L. a pu lui emboîter le pas, defaçon à la fois caricaturale et tragique. Il s’agit d’un nouveau degré inférieur de
2
Le mot « existentialisme » est utilisé ici dans sa signification la plus banale : « Nom donné, surtout aulendemain de la Seconde Guerre mondiale, à des jeunes gens qui affectaient une mise négligée et un dégoûtde la vie active et qui fréquentaient certains cafés parisiens du quartier de Saint-Germain-des-Prés »
(Grand Larousse de la langue française,
III, Paris, 1973, p. 1820).
3
D’après
Le Grand Robert de la langue française. Dictionnaire alphabétique et analogique,
I, Paris, 1985 2,p. 237, le nom d’Alcibiade a été souvent utilisé comme synonyme d’une « personne dont le caractère réunitde grandes qualités et de nombreux défauts (prétention, arrivisme) ». Les dictionnaires relatifs aux sciencespsychiatriques n’enregistrent pas le mot.
4
Cf. A. Porot,
Manuel alphabétique de psychiatrie clinique, thérapeutique et médico-légale,
Paris, 1952, p.149 : « Par référence à l’exemple de l’incendie du temple de Diane à Éphèse par Érostrate ; [P.] Valette
[Del’érostratisme ou vanité criminelle,
Lyon, 1903] a créé le terme d’érostratisme pour désigner l’association dela malignité avec l’amoralité et la vanité chez les débiles et caractériser le genre d’attentats résultant de cesdispositions mentales » (définition de C. Bardenat).
5
Cf. A. Porot,
op. cit.,
p. 54 : « Expression tirée du célèbre roman de Flaubert,
Madame Bovary,
[qui] asuggéré à certains philosophes d’en faire une entité psychologique », alors que Jules de Gaultier a défini le bovarysme comme « le pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est ».
6
Michel Foucault laisse échapper ici, sans le vouloir, le nom de la personne soumise à l’expertise.
7
D’après
Le Grand Robert,
III, 19852, p. 627, le « donjuanisme » en psychiatrie signifie, chez un homme,« la recherche pathologique de nouvelles conquêtes », mais les dictionnaires relatifs aux sciencespsychiatriques n’enregistrent pas le mot.