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Les mémoires de la mémoire anarchiste espagnole
Publié dans :
 Mémoire et culture dans le monde luso-hispanophone
, Nicole Fourtané et Michèle Guiraud (dir.),Nancy, Presses universitaires de Nancy (col. Le monde luso-hispanophone), vol. 1, 2008, p. 89-99
Joël Delhom
Université de Bretagne-Sud  ADICORE 
“Nada fue en vano; se nos encerraba por miedo, se nos asesinaba por miedo, ypor ese propio miedo se pretende ignorarnos hoy. Nuestra historia semistifica, se nos calumnia, se nos niega la sal y el agua, ¿por qué? ¿Te hasparado a pensar el por qué? ¿Cómo se puede tener miedo a los muertos?Solamente se tiene miedo a los muertos cuando los muertos siguen vivos ysus ideas, aunque parezca que han sido borradas, siguen persistentemente,como el viejo topo, cavando y cavando en el subsuelo de la historia...” [...]Mientras alentemos, nuestra misión es la de remover el tiempo para impedirque el
tiempo muerto
entierre al
tiempo vivo del espíritu y de la idea
.Abel PAZ
1
 
Le « devoir de conscience », dont parle l’écrivain libertaire Abel Paz dans le prologue à l’un desvolumes de ses mémoires, est aujourd’hui assez largement partagé en Espagne. Les générations quin’ont pas vécu la guerre et le franquisme l’ont repris à leur compte et poussé à ses dernièresconséquences – l’exhumation et l’identification des squelettes des victimes de la répression, assortiesde la recherche des responsabilités –, souvent contre la volonté de leurs aînés encore soumis à la peurintériorisée durant des décennies. Ce mouvement populaire dit de « récupération de la mémoirehistorique », qui semble atteindre actuellement son apogée, a été précédé et accompagné d’unphénomène éditorial qui l’a sans doute favorisé et auquel les chercheurs n’ont pas encore prêtél’attention qu’il mérite. Il s’agit de la publication d’un nombre important de mémoires et témoignagesde militants anarchistes en exil ou récemment rentrés dans leur pays. Après avoir présenté l’ampleurde ce phénomène et en avoir précisé quelques caractéristiques, nous tenterons de cerner l’ambition desauteurs. S’agit-il d’une manifestation du narcissisme caractéristique de la fin du siècle dernier ou bienfaut-il y voir une signification d’une autre nature ?
Un phénomène d’une ampleur insoupçonnée
Depuis ses origines, le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste espagnol a développé unetradition d’écriture de son histoire sous la forme de récits synthétiques, de témoignages sur desévénements particuliers ou encore de mémoires. Leur diffusion a rarement atteint un large public et estrestée confinée au cercle idéologique, voire aux amis de l’auteur. Dans les années soixante-dix,quelques ouvrages ont eu le privilège de collections historiques ou autobiographiques d’éditeursd’envergure nationale (Gregorio del Toro, Ariel, Planeta, Bruguera et Crítica), mais il n’y eut pas decontinuité, hormis la publication en 1987 des mémoires de Federica Montseny chez Plaza y Janés
2
.
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 Al pie del muro (1942-1954)
, Barcelona, Tot Editorial, 2ª ed. 2000 (1ª ed. 1991), pp. 9-10.
2
Dans l’ordre chronologique : Eduardo de GUZMÁN,
 La muerte de la esperanza
, Madrid, G. del Toro, 1973, 397 p. ; Eduardo deGUZMÁN,
 El año de la victoria
, Madrid, G. del Toro, 1974, 376 p. ; Eduardo PONS PRADES,
Un soldado de la República (itinerarioibérico de un joven revolucionario)
, [pról. de Montserrat Roig], Madrid, G. del Toro (Memorias de la Guerra civil), 1974, 357 p. ; Alberto
 
 
2Plus récemment, des collectivités territoriales animées d’une ambition de sauvegarde de l’histoirelocale ont aussi édité des souvenirs d’enfants du pays
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. Toutefois, l’immense majorité des publicationsl’a été à compte d’auteur ou bien est passée par des éditeurs proches du milieu libertaire, souvent detype associatif. Par conséquent, elle ne répond pas à de véritables stratégies commerciales et lesexplications du phénomène sont à chercher ailleurs que dans les logiques éditoriales de l’offre et de lademande.Au XX
e
siècle, au moins cent-soixante-dix livres ont paru et de nombreux mémoires inédits sontaussi restés dans les tiroirs. C’est loin d’être négligeable dans le domaine de l’autobiographiepopulaire des pays du sud de l’Europe et c’est unique dans l’histoire de l’anarchisme. Cela confirme larelation étroite entre conscience idéologique et écriture, mais souligne également la spécificité du casespagnol. On pense immédiatement qu’un des facteurs déterminants peut être le grand nombre demilitants engagés dans le processus révolutionnaire ou encore le traumatisme de l’exil massif. Sansnégliger ces aspects quantitatif et qualitatif, d’autres éléments plaident pour une approche de typecontextuel, en relation avec le moment de l’écriture.L’observation chronologique des parutions montre qu’elles connaissent une première phase decroissance durant la Seconde République, un pic à la fin de l’ère franquiste et un nouvel essor au coursde la décennie 1990, ce qui suggère un rapport étroit avec les contextes politique et culturel. Alors quede 1900 à 1930 nous n’avons relevé qu’une dizaine de titres, on en dénombre une trentaine de 1931 à1939, presque toujours publiés à Barcelone. Cette croissance accompagne manifestement l’espoirrévolutionnaire, qui légitime le rappel des expériences vécues. Après une époque de répressiondéstructurante, la diffusion d’une mémoire collective permet d’asseoir l’identité de la Confédérationnationale du travail (CNT) dans une phase de massification.En revanche, les trois décennies suivantes forment une période d’étiage avec une vingtaine deparutions au total de 1940 à 1969, majoritairement éditées en France ou au Mexique. Aux effetspsychologiques résultant de la défaite, il convient d’ajouter l’absence de perspective de changementdans la Péninsule et l’impossibilité d’y être entendu. Le fossé se creuse entre un exil occupé par sespropres querelles et le mouvement social de l’intérieur. Seule l’agonie du franquisme vient libérer laparole individuelle.On observe alors une envolée sans précédent : plus d’une dizaine de publications de 1970 à1975 et plus d’une vingtaine de 1976 à 1979. Plus des deux tiers des titres paraissent en Espagne,surtout à Barcelone. La transition autorise à nouveau l’espoir pour le mouvement libertaire dereconquérir une influence sociale. La légitimité perdue sur le terrain syndical et politique doit êtrecompensée dans l’ordre symbolique de la tradition historique. Les récits de vie des exilés essaient derestituer aux Espagnols restés au pays, ainsi qu’aux nouvelles générations, un pan de leur histoirecommune et visent ainsi à renouer des liens distendus ou rompus. De part et d’autre, méfiance etsentiment d’abandon se sont emparés des esprits.Tout en restant importante, la production fléchit légèrement à une petite trentaine d’ouvragesdurant les années quatre-vingts, avant d’atteindre son apogée entre 1990 et 1999 avec une quarantaine
PÉREZ BARÓ,
Treinta meses de colectivismo en Cataluña,
Barcelona, Ariel, 1974, 244 p. ; Jacinto TORYHO,
 No éramos tan malos
,Madrid, G. del Toro (Memorias de la Guerra civil), 1975, 340 p. ;
 
Diego ABAD DE SANTILLÁN,
Por qué perdimos la guerra. Unacontribución a la historia de la tragedia española
, Madrid, G. del Toro (Memorias de la guerra civil), 1975, 360 p. ;
 
Gregorio GALLEGO,
 Madrid, corazón que se desangra
, Madrid, G. del Toro (Memorias de la Guerra civil), 1976, 356 p. ; Eduardo de GUZMÁN,
 Nosotros losasesinos
, Madrid, G. del Toro (Memorias de la Guerra civil), 1976, 431 p. ; Adolfo BUESO,
 Recuerdos de un cenetista,
Barcelona, Ariel(Horas de España), 2 vol., 1976, 350 p., 1978, 358 p. ; Diego ABAD DE SANTILLÁN,
 Memorias, 1897-1936 
, Barcelona, Planeta (Espejode España ; Serie biografías y memorias ; 39), 1977, 280 p. ; Cipriano DAMIANO GONZÁLEZ,
 La resistencia libertaria (1939-1970). Lalucha anarcosindicalista bajo el franquismo
, con la colaboración de Carlos Enrique Bayo Falcón, Barcelona, Bruguera (Mosaico de laHistoria ; 11. La era franquista), 1978, 378 p. ; Antonio ROSADO,
Tierra y libertad. Memorias de un campesino anarcosindicalista andaluz,
pról. de Antonio-Miguel Bernal, Barcelona, Crítica (Temas Hispánicos ; 46), 1979, 261 p. ; Federica MONTSENY,
 Mis primeros cuarentaaños
, [pról. de Antonina Rodrigo], Esplugues de Llobregat, Plaza y Janés (Biografías y memorias), 1987, 262 p.
3
José GARCÍA SÁNCHEZ,
 Estampas de nuestra guerra. Recuerdos y vivencias. Cerdanyola 1936-1939
, [pról. de Ramón Sentís Biarnau],Cerdanyola, Ajuntament de Cerdanyola del Vallès (Testimonis ; 1), 1991, 116 p. ; Juan CABA GUIJARRO,
 Memorias y vivencias de uncampesino anarquista. El colectivismo en Membrilla y Manzanares durante la Guerra Civil
, [pról. de Agustín Muñoz Sumozas], [CiudadReal], Diputación Provincial, 1999, 487 p. ; Pedro FLORES,
 Memòries de Pedro Flores. A la recerca de l’ideal anarquista,
edició a cura deJaume Serra i Carné, Manresa, Centre d’Estudis del Bages–Generalitat de Catalunya–Arxiu Històric Comarcal de Manresa (Memòria ; 8),2003, 378 p.
 
3de titres publiés
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. Bien que la Catalogne concentre toujours la majeure partie de la production devantMadrid, on remarque une plus grande diversité géographique. Les anarchistes luttent désormais pourque les historiens de la démocratie retrouvée leur accordent une place moins caricaturale. Après ledéni franquiste, l’Espagne est entrée dans l’ère de la concurrence mémorielle. Les différents courantsidéologiques tentent d’imposer leurs interprétations de l’histoire, certains depuis les positionsdominantes qu’offrent les institutions du savoir ou du gouvernement et d’autres depuis leur situationmarginale. Les anarchistes s’opposent alors à une historiographie qui tend à légitimer le systèmeconsensuel et réformiste en stigmatisant les positions extrêmes, rendues responsables de l’échec de laRépublique. Tous les courants, des conservateurs aux marxistes, sont accusés de disqualifier la cultureanarchiste et le mouvement social anarcho-syndicaliste
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. Mais il faut attendre la dernière décennie dusiècle pour que l’on ose véritablement parler du passé sans plus risquer de déstabiliser le régime.C’est, à notre avis, ce dernier espoir de retrouver leur dignité dans la mémoire collective qui motive lesautobiographes libertaires. Depuis 2000, le mouvement se poursuit à un rythme moins soutenu etdevrait logiquement s’interrompre pour une raison générationnelle, bien qu’une dizaine detémoignages ait encore été offerte au public et qu’on ne puisse exclure l’exhumation d’inédits.On l’aura compris, si le nombre de militants engagés dans l’épopée tragique des années trentepermet d’expliquer l’ampleur du phénomène éditorial, il ne rend pas compte des variationspériodiques. L’analyse que nous esquissons en articulant un espoir social à une opportunité politique,autrement dit une approche en termes d’intentionnalité historique, doit être approfondie. Elle postuleque ces mémoires peuvent être appréhendés comme une forme micro-historique de l’écriturepopulaire, aspirant à modifier les représentations sociales dominantes et liée à des conditions deproduction spécifiques. Celles-ci incluent aussi bien les déterminations nationales que les fracturesinternes au groupe considéré, dès lors qu’elles mettent en jeu les identités. En effet, il ne faut pasnégliger ce que le mémorialisme doit au besoin de justification et de règlement de comptes. Dans lesdeux cas, il s’agit pour l’auteur d’établir une vérité historique qui aurait été falsifiée. La spécificitéespagnole tient peut-être à une confluence extraordinaire des dynamiques individuelle et collective derésistance à l’oubli.
Subordination de l’identité individuelle et sauvegarde de la mémoire collective
L’examen des titres met en évidence l’entrecroisement du parcours singulier et du destincommun. Cependant, la présence du Je (pronom personnel, adjectif possessif ou nom de l’auteur) estmarginale, puisqu’elle se limite à une trentaine d’occurrences sur près de cent quatre-vingts titres(16 %)
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. L’identité individuelle renvoie généralement au groupe par le biais d’une catégorie sociale oud’un processus historique et n’a plus qu’une valeur exemplaire. Celui qui s’exprime n’est qu’unmilitant, un paysan, un combattant, un réfugié parmi tant d’autres, un homme commun ou une femme,un Espagnol en somme, dont la petite histoire dit aussi la grande
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. L’intitulé impersonnel concerne trèssouvent un événement de la mémoire commune et s’apparente parfois même au rapport administratif,c’est-à-dire à la pratique syndicale d’enregistrement des actes
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. Sans entrer dans une véritabletypologie, cinq grands thèmes peuvent être distingués : l’organisation, les moments révolutionnaires,les répressions, la guerre et l’exil
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. Le titre peut aussi évoquer des personnalités marquantes que
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En procédant à un découpage chronologique prenant pour axe la mort de Franco, on constate une stabilisation à partir de 1985 : unevingtaine de publications de 1966 à 1975 ; près du double de 1975 à 1984 ; une trentaine de 1985 à 1994 et de 1995 à 2005. Cette variationn’est pas de nature à invalider l’analyse.
5
Voir José Luis GUTIÉRREZ MOLINA, « Introducción »,
in
Abel PAZ,
 Durruti en la Revolución española
, Madrid, Fundación de EstudiosLibertarios Anselmo Lorenzo, 1996, 2
a
ed., pp. 29-43 et Manuel AISA PÀMPOLS, « Prefacio »,
in
George ORWELL,
 Homenaje aCataluña
, Barcelona, Virus, 2000, pp. 6-7.
6
En voici un exemple : Federica MONTSENY,
Seis años de mi vida (1939-1945)
, Barcelona, Galba, 1978, 237 p.
7
À titre d’illustration : Albert PÉREZ BARÓ,
 Els « feliços » anys vint. Memòries d’un militant obrer, 1918-1926,
Palma de Mallorca, Ed.Moll, 1974, 208 p. ; Luciano SUERO SERRANO,
 Memorias de un campesino andaluz en la revolución española
, Madrid, Queimada, 1982,163 p. ; Sebastián MENDÍVIL URQUIJO,
 Miliciano, militar y fugitivo,
Bilbao, Ed. Beta III Milenio, 1992, 154 p. ; Fernando SOLANOPALACIO,
 El éxodo. Por un refugiado español,
Valparaíso, 1939 ; José IGLESIAS SADA,
 Historia de un hombre común
, Barcelona ?,1981 ?, 79 p. ; Federica MONTSENY,
Cien días de la vida de una mujer 
, Toulouse, Universo, 1949-1950, 2 vol. de 48 p. ; NemesioRAPOSO,
 Memorias de un español en el exilio,
Barcelona, 1968.
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Parmi d’autres : Aquilino GAINZARAIN,
Federación Nacional de Industria Fabril, Textil, Vestir y Anexo: Taller colectivo de zapateros.CNT-FAI de Lérida,
France, 1946.
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Par exemple, pour chacun des thèmes : Adolfo BUESO,
Cómo fundamos la CNT 
, Barcelona, Avance, 1976, 138 p. ; Manuel CHIAPUSO,
 Los anarquistas y la guerra en Euskadi. La Comuna de San Sebastián
, San Sebastián, Txertoa, 1977, 281 p. ; Francisco SIMANCAS,
Presosde la República
, Madrid, Queimada, 1983, 141 p. ; Pedro TORRALBA,
 De Ayerbe a la “Roja y Negra”, 127 Brigada Mixta de la 28
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