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DÉCORATIONS
Maginard ne quitte pas les antichambres des ministres
 
; tous les huissiers le connaissent etsont avec lui d’une familiarité qui pose tout de suite un homme. Dans les ministères et les grandesmaisons de banque, rien n’est plus recherché que l’amitié d’un huissier, et le nombre des bassessesqu’on a faites pour l’obtenir est incalculable. On dirait que l’huissier porte en lui un peu de la puissance du maître. On plaisante avec lui et, quand on a pu dérider sa gravité et tenter untutoiement timide, il semble que vous ayez conquis la fortune. D’ailleurs les huissiers mesurent leur  bienveillance à la bienveillance du maître ; ils ne la donnent qu’à bon escient et ne la laissent jamaistraîner sur des solliciteurs pauvres et des gens qui viennent demander justice.Les huissiers appellent Maginard « Mon petit » ; M. Jules Ferry le traite de « cher ami », etMaginard, très courbé, le front dans la poussière, dit : « Monsieur le président », comme un prêtreen prières dit : « Sainte Vierge Marie ».C’est pourquoi on l’a nommé chevalier de la Légion d’Honneur.Maginard n’est pas un écrivain, pourtant. Il ne possède aucun métier, sinon qu’on l’a connu, jadis, reporter, quêtant l’accident du jour, qu’il allait ensuite colporter de feuille en feuille. Puis ils’est mis à suivre assidûment les débats de la Chambre, et à en rapporter les échos de couloir, des bouts de conversation happés au passage, des indiscrétions qui courent les escaliers. On l’a présentéà un député, lequel le présenta à un ministre. De reporter, il est devenu domestique ; et il a gagné àcela beaucoup de considération. Tous les matins, il va chez le ministre, et le ministre lui commandela besogne de la journée, qui se compose d’entrefilets, pompeux et dénués de français, mais où la politique du maître est portée aux nues. Plus les actes sont criminels, plus les éloges sontenthousiastes. C’est là qu’on lit les choses les plus stupéfiantes de ce temps et qu’il est prouvé fortcongrûment que nous ne sommes pas en guerre ; que nos soldats ne meurent pas au Tonkin ; qu’iln’y a point de Chinois, et que jamais la France ne fut plus prospère. Maginard excelle à dénaturer la vérité, et à enrubanner le mensonge. Il n’a d’ailleurs aucune idée à lui, et si, par hasard, il lui envient, il les cache soigneusement, ce qui fait dire partout qu’il a l’oreille du ministre. Aussil’entoure-t-on beaucoup et son prestige est-il énorme. Les demandes d’emploi pleuvent chez lui ; ons’adresse à lui pour mener à bien de petites intrigues malpropres, égayées de pourboires ; il asouvent en main des affaires dont il essaie de tirer de grasses commissions. Mais son crédit est plusapparent que réel, et il n’ose pas l’user pour les autres, parce qu’il peut en avoir besoin pour lui-même. Et puis, tout n’est pas rose dans ce métier. Le ministre n’est pas toujours aimable ; il a desimpatiences qu’il faut savoir supporter, des fantaisies auxquelles on doit se plier silencieusement. Ilfaut que le dos et l’échine soient prêts aux coups comme aux caresses ; il est indispensable derecevoir une bourrade, de la même façon gracieuse qu’on reçoit un compliment. Maginard est forthabile en cet art et il ne sent pas le rouge lui monter parfois au visage. C’est à ces momentsdifficiles que son génie de pleutre et de courtisan éclate, et qu’il trouve des servilités admirables quifont tomber tout à coup la colère du ministre.La politique ne suffit pas à Maginard, car il comprend qu’il faut mettre entre le ministre etlui un lien plus fort, moins facile à rompre et qui, rompu, laisse des traces bonnes à montrer plustard. Des services politiques il descend volontiers aux services privés. S’il pouvait habiller leministre, lui passer ses chaussettes, lui vernir ses bottines, lui brosser ses habits. Mais il y a unequantité d’autres petits services intimes et secrets qu’on n’aime point demander à son valet dechambre et dont Maginard se console et se contente. On raconte qu’un jour le ministre avait chargéMaginard d’une mission spéciale, à laquelle la politique était tout à fait étrangère. Cela avaitnécessité quelques déboursés, et, dame, Maginard n’est pas riche encore. Il s’en vint un matintrouver le ministre et, avec mille précautions lui remit la note de ses frais. – Qu’est-ce que cela ? s’écria le ministre d’une voix légèrement colère. – Monsieur le ministre, répondit tristement Maginard, ce sont les frais, vous savez bien, pour cette affaire…
 
 – Hé, monsieur, interrompit le ministre, en jetant la note au panier, il fallait me dire que vousne pouviez pas me rendre ce service… un service d’homme à homme… J’aurais pris uncommissionnaire — c’eût été moins cher.Deux mois après, Maginard a été décoré, et, l’autre jour on a pu voir dans le
 Journal officiel 
,en regard de son nom, la traditionnelle mention :
Titres exceptionnels
.***Il y a quatre ans, après vingt-deux années de durs services dans les chasseurs d’Afrique, onréforma le vieux brigadier B… Son corps n’était que blessure. Toujours le premier aux moments dudanger, le brigadier passait pour le plus intrépide soldat de notre armée d’Afrique. Dix fois onl’avait ramassé comme mort, sur les champs de bataille. La légende s’était emparée de ce brave, eten avait fait un héros d’épopée. La vérité est qu’en plusieurs circonstances, le brigadier, par soncourage et par sa folie de l’
en
 
avant 
qui le faisait ruer sur l’ennemi, comme un boulet, sauva descorps expéditionnaires qui, sans lui, fussent restés dans le désert ou au fond des gorges desmontagnes. N’ayant point de famille en France, et ne voulant point quitter l’Algérie, le brigadier demanda qu’on lui donnât un petit poste quelconque dont il pourrait vivre, car on n’amasse pas beaucoup d’argent à se faire tuer pour son pays, et aucun n’avait été plus prodigue de son sang quelui. Après beaucoup de difficultés, on le nomma garde forestier, et on lui confia un poste assezéloigné, dangereux, hanté par des pillards qui souvent venaient faire des rafles de bestiaux etinquiéter les colons. Le brigadier fut très heureux, car c’était toujours la guerre pour lui, et la vietranquille, le repos, n’étaient point son fait. Il s’arma de deux fusils, de deux revolvers et d’une provision de cartouches, et s’en vint habiter, tout seul, la masure qu’on lui destinait.Il passait son temps à surveiller les champs et la forêt. La nuit, s’embusquait dans lesendroits particulièrement fréquentés des Arabes, faisait des rondes. Les pillards étaient toujours sûrsd’apercevoir l’ancien brigadier, son revolver à la ceinture, le fusil sur l’épaule, l’œil au guet. Biendes fois, ils avaient tenté de se débarrasser de cette surveillance gênante ; mais le garde, sesouvenant des prouesses d’autrefois, avait su, par quelques exécutions terribles, répandrel’épouvante parmi eux. Souvent, la nuit, on avait entendu des coups de fusil, et, le lendemain, onavait vu des cadavres de voleurs étendus sur les champs, tandis que le vieux garde rentrait au petit jour, en caressant sa barbe et fumant sa pipe.Une nuit, le garde se disposait à faire sa ronde coutumière, quand on ouvrant sa porte, ilaperçut un grouillement de foule et, au-dessus, des canons de fusil qui reluisaient. Aussitôt un coupde fusil partit et le garde, tournant sur lui-même, s’abattit sur le pas de sa porte. Il se releva vite, barricada la porte, prit ses fusils, ses pistolets et ses cartouches, et par une sorte d’ouverture tailléedans le mur de la maison, il se mit en devoir de résister et de se défendre. Chaque coup de fusilabattait un Arabe ; lui-me reçut six blessures. Il était couvert de sang ; ses forcesl’abandonnaient ; mais il ne voulait point se rendre, et il attendait la mort, en se défendant commeun bête traquée.Désespérant de le réduire, et comme le jour venait, les bandits craignant que les colonsn’envoyassent des secours, mirent le feu à la masure. Alors le garde, usant des pauvres ressourcesque contenait sa cabane, voulut combattre l’incendie, comme il avait combattu les voleurs ; mais lefeu gagnait, dévorant tout, et la toiture enflammée s’effondra sur lui. Meurtri, sanglant, les chairs brûlées, mais encore vivant, il s’arracha de dessous les décombres. Les Arabes avaient fui, et personne ne venait. Il appela, aucune voix ne répondit. Ses cheveux et sa barbe étaient grillés, samain entièrement brûlée. Il se traîna pourtant, le pauvre vieux, eut la force de marcher pendant deuxkilomètres et, succombant à la douleur, à l’épuisement, il s’écroula sur la terre et s’évanouit.Durant trois mois, il demeura à l’hôpital, alité et mourant. Mais sa constitution était sirobuste qu’on parvint à le sauver et à le guérir. Quand il fut sur pied, le gouverneur ordonna qu’onlui remît cinquante francs, et, comme il n’avait plus de masure où se loger, qu’il s’en allât à la grâcede Dieu.
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