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Jean Bricmont
Réflexions critiques sur la critique des sciences.
Ce n'est pas nous qui dominons les choses, semble-t-il,mais les choses qui nous dominent. Or cette apparence subsiste parce que certains hommes, par l'intermédiairedes choses, dominent d'autres hommes. Nous ne seronslibérés des puissances naturelles que lorsque nous seronslibérés de la violence des hommes. Si nous voulons profiter en tant qu'hommes de notre connaissance de la nature, il nous faut ajouter à notre connaissance de la nature laconnaissance de la société humaine
.
Dans ce court texte, je vais énoncer, de façon un peu lapidaire, un certain nombre d’idéesà propos des sciences, en particulier à propos du mouvement de critique des sciences
, tel qu’il s’est développé à partir des années 70 ; par manque de place, je ne pourraiévidemment pas justifier ce qui suit. Il s’agira au plus de suggestions pour un débat futur.Du côté des acquis, le mouvement de critique des sciences a eu le mérite de souligner lecaractère élitiste et autoritaire de la communauté scientifique, de mettre en question sonindifférence par rapport aux questions politiques et morales et de susciter dans le publicun doute légitime face à la volonté de résoudre les problèmes sociaux principalement par des moyens technologiques. Mais, comme tous les mouvements qui expriment unerévolte contre une orthodoxie dominante (celle du « scientisme » ou du « positivisme »),ce mouvement a eu tendance, là où il a eu du succès, en particulier dans la mouvanceécologiste, à produire ses propres excès et à créer ses propres dogmes. Tout d’abord, uneméfiance exagérée par rapport à la technologie et, en particulier à la médecinescientifique. Même si l’usage de la technologie a des effets mitigés --- parfoisfranchement désastreux --- et si elle apporte rarement les solutions miracles que sesavocats les plus enthousiastes promettent régulièrement, les progrès qu’elle a apportés àl’humanité sont simplement extraordinaires. Pensons à ce que seraient les famines et lesépidémies, la population mondiale étant ce qu’elle est, sans les progrès réalisés enmédecine et en agronomie.Mais, ce qui est peut-être plus grave, c’est le manque d’estime, pour ne pas dire plus, àl’égard de l’impact culturel de la démarche scientifique. En effet, depuis la révolutionscientifique du 17
ème
siècle, nous avons appris à nous méfier de l’argument d’autorité etdes vérités révélées ainsi que de toutes les légitimations du pouvoir temporel basées sur de tels arguments. C’est loin d’être le cas partout dans le monde, mais le fait que l’idée dedémocratie existe, même si elle est peu réalisée, est en grande partie dû à cette révolution.En fait, la mise en cause de l’autorité de la science, c’est-à-dire des scientifiques, n’a de
 
sens que sur la base d’idées démocratiques qui présupposent cette attitude sceptique àl’égard de l’autorité.Or, avec le développement de l’attitude critique vis-à-vis des sciences, s’est développéeune sympathie croissante envers ce qu’on appelle parfois les « autres formes deconnaissance, » ce qui en clair veut dire les religions et les superstitions traditionnelles,en particulier celles qui existent dans le Tiers Monde. Bien sûr cette sympathie n’est pasune conséquence directe de la critique des sciences, mais elle font toutes les deux partied’un certain esprit du temps. Pour le dire brutalement, il me semble qu’il y a là uneversion parmi d’autres de cette forme de paternalisme qui consiste à considérer que lescroyances irrationnelles, tellement absurdes qu’on n’arrive pas à y croire soi-même, sontnéanmoins « bonnes pour les masses » surtout celles que l’on domine. Comme le faitremarquer Noam Chomsky, dans un passé pas si lointain, « les intellectuels de gauche participèrent activement à la vie animée de la culture ouvrière. Certains cherchèrent àcompenser le caractère de classe des institutions culturelles par des programmesd'éducation des ouvriers ou par des ouvrages de vulgarisation --- qui connurent un francsuccès --- sur les mathématiques, les sciences et d'autres sujets. Il est remarquable deconstater qu'aujourd'hui leurs héritiers de gauche cherchent souvent à priver lestravailleurs de ces instruments d'émancipation, nous informant que le ``projet desEncyclopédistes" est mort, que nous devons abandonner les ``illusions" de la science etde la rationalité --- un message qui réjouira le cœur des puissants, ravis de monopoliser ces instruments pour leur propre usage »
. La même remarque vaut pour les rapports Nord-Sud . Comme serait beau un monde où tout le savoir scientifique, toutes les armesde destruction massive et tous les moyens d’espionnage sophistiqués seraient entre lesmains de gouvernements représentant les 20 % de la population mondiale qui possèdentenviron 80 % des richesses, pendant que le reste de l’humanité se consolerait avecdifférents opiums du peuple
.Une partie de la critique des sciences s’est déplacée sur la critique de notions telles quel’objectivité et la rationalité. On a parfois l’impression, lorsqu’on lit certains textes philosophiques liés à cette mouvance, qu’on a reculé de plusieurs siècles pour retomber dans un idéalisme où tout n’est que représentation, discours, langage et où le réel n’existequ’entouré de guillemets. Contre cette démarche, il faut sans cesse répéter certainesévidences : ce ne sont pas les hommes qui ont créé le monde, mais le monde qui a produitles hommes ; ceux-ci sont apparus suite à une évolution qui n’a été possible que parceque notre univers possède une certaine structure physico-chimique. Et c’est le cerveauqui produit la pensée, pas l’inverse.Tout le monde sait que l’enseignement des sciences est en crise : la science n’attire plusles jeunes. Il est évidemment impossible de déterminer l’impact exact sur cette situationde différentes idées qui sont dans l’air du temps. Il est néanmoins probable qu’un climatculturel où, d’une part, la technologie est présentée uniquement sous ses aspects négatifs(Hiroshima, Tchernobyl, etc.), et d’autre part, toute référence à la notion de vérité (sansguillemets) ne suscite que des sourires compatissants face à tant de naïveté n’incite pasles jeunes à s’intéresser aux sciences ; qu’iraient-ils faire dans cette galère où l’on passeson temps à « construire socialement » des théories et à détruire la planète ? La recherchede la vérité « pour elle-même » peut avoir un côté naïf et romantique, mais à tout prendreelle ne fait pas plus de tort au reste du monde que le vedettariat sportif et médiatique, larecherche du profit ou les différents « arts de la communication » qui consistent le plus
 
souvent à réellement construire socialement un consensus autour d’idées dont la valeur devérité importe peu.D’autre part, toutes les critiques de l’épistémologie (de Popper ou d’autres), quiaccompagnent souvent la critique des sciences ne doivent pas faire oublier que la bonnedémarche épistémologique n’est pas d’énoncer des critères de scientificité qui permettraient de décerner un label de qualité à tel ou tel domaine, mais de comprendrecomment ce « miracle » qu’est la science moderne est possible. Le fait que celle-ci soitun miracle n’est pas justifié par une quelconque épistémologie, mais par le caractèrespectaculaire des prédictions scientifiques ainsi que par les transformations techniquesque la science rend possible : même celles qui sont destructrices, comme les techniquesmilitaires, ne peuvent l’être que parce qu’elles reflètent une compréhension partielle maisvéritable de la façon dont le monde fonctionne. Par conséquent, si une critique del’épistémologie montre qu’un critère donné de scientificité n’est pas adéquat, ce n’est pasle caractère miraculeux de la science qui est mis en cause mais simplement uneexplication particulière de ce phénomène. Et cela ne supprime pas non plus la différenceénorme qui existe entre science et charlatanerie, même si la limite exacte entre les deuxest difficile à tracer.Un aspect important de la « critique des sciences », qui était très présent au début dumouvement et qui est malheureusement quasiment oublié aujourd’hui, concerne lacritique de la collaboration entre scientifiques et militaires
. Le monde dans lequel nousvivons est très injuste. L'opération 11.11.11 a affiché sur les murs de nos villes l'équationétrange, 1-6=4? C'est-à-dire que, pour chaque franc emprunté, le Tiers Monde en a déjàremboursé 6 et en doit toujours 4. Traduite en termes humains, cette équation représentechaque année des millions de morts de malnutrition ou de maladies aisémentguérissables. Ce génocide permanent du Nord contre le Sud, qui alimente les coffres denos banques, n'est pas simplement le résultat du « marché libre » mais bien d’un rapportde force. Ce rapport a des aspects économiques et politiques, mais aucun rapport dedomination économique ou politique ne peut survivre éternellement sans être, in fine,appuyé sur la force militaire. Pour prendre l’exemple des dettes iniques qui accablent leTiers Monde, il y a longtemps qu’elles auraient été répudiées si les rapports de forceétaient différents. De plus, un des aspects les plus effrayants de notre « civilisation »,c’est la capacité que nous avons de mener des guerres d’autant plus facilement qu’ellessont « à zéro mort » de notre côté, et cela grâce à notre supériorité technologique. Cettesituation perdure depuis le début de l’ère coloniale. Or elle n’est possible que parce quel’immense majorité des scientifiques acceptent de collaborer, d’une façon ou d’une autre,avec les militaires. Dans les années 70, il existait des mouvements de protestation contrele financement militaire de la recherche. Le moins qu’on puisse dire, c’est que cesmouvements ont disparu.Lorsque l’on critique les applications civiles de la science, il ne faut jamais oublier queles dangers qu’elles représentent sont infimes par rapport à ceux liés aux applicationsmilitaires. Après tout, les centrales nucléaires ne sont pas faites pour exploser - les bombes atomiques oui. Les OGM ne sont pas faits pour empoisonner ; les armes biologiques oui. Même quand elles ne sont pas utilisées, ces armes donnent à ceux qui les possèdent une force d’intimidation qui biaise en leur faveur les rapports sociaux etéconomiques « normaux ».
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