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Mémoires de militants anarchistes espagnols : quelques éléments de réflexion
Joël DelhomUniversité de Bretagne-Sud - ADICORE
Publié dans :
 Écritures de soi
, Norbert Col (ed.), Paris, l’Harmattan, 2007, p. 391-398.
 
L’autobiographie ouvrière est restée exceptionnelle en France et en Italie jusqu’à1970
1
. En ce qui concerne l’Espagne, nous n’avons connaissance d’aucune étude sur le sujet.Jusqu’à présent, seule l’autobiographie communiste à fait l’objet de travaux d’ensemble, quiont mis en évidence son instrumentalisation par les partis, des falsifications à des fins depropagande et des pratiques périodiques imposées aux militants, qui relèvent d’un système decontrôle de l’orthodoxie et de répression des déviances
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. On peut raisonnablement penser quel’anarchisme, qui fait de la liberté de l’individu le fondement de sa philosophie politique, estplus propice à l’expression autonome que le marxisme
3
. Les mouvements anarchistes n’étantpas structurés de manière hiérarchique, les contraintes institutionnelles y sont faibles et seulpèse sur l’auteur le regard de son entourage, à l’instar de tout autre groupe social. D’autrepart, l’étude de l’autobiographie libertaire pourrait s’avérer des plus utiles en histoire sociale,puisque l’anarcho-syndicalisme a dominé le mouvement ouvrier des pays latins jusqu’à laGrande Guerre et a constitué la principale force révolutionnaire de l’Espagne de la premièremoitié du XXe s. Alors qu’une trentaine seulement d’autobiographies de libertaires français
1
Voir Perrot Michelle, « Les vies ouvrières », Nora Pierre (dir.),
 Les Lieux de mémoire,
t. III.3., Paris,Gallimard, 1992, p. 116.
2
Pennetier Claude et Pudal Bernard (dir.),
 Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste,
 Paris, Belin, 2002, p. 220-222 et Annexe ; Groppo Bruno, « Les récits autobiographiques de communistesitaliens publiés après 1945 »,
ibid.,
p. 250-255, 265.
3
Il n’y a pas d’étude véritable sur l’autobiographie libertaire. Nous pouvons, toutefois, signaler la thèse de 3
e
 cycle de Claire Auzias (
 Mémoires libertaires : Lyon 1919-1939,
Univ. de Lyon II, 1980, 2 vol.), une enquêted’histoire orale basée sur 18 entretiens avec des militants de la région lyonnaise, et le chap. 5 du livre de ThierryMaricourt (
 Histoire de la littérature libertaire en France
, Paris, Albin Michel, 1990). En revanche, dans sestravaux, le sociologue Jean Peneff a abordé l’autobiographie anarchiste de manière réductrice et partiale, luidéniant tout caractère représentatif de la classe ouvrière. Pour l’Espagne, il existe une thèse de José RamónMegías Cillero (
 El plano autobiográfico, el problema de la expresión y los territorios en
El eco de los pasos,
de Juan García Oliver 
, th. en philosophie et lettres, Univ. de Grenade, 1997) sur les mémoires d’un militantanarchiste important et un article d’Adrian Shubert (« Autobiografía obrera e historia social »,
 Historia Social,
n° 6, Invierno 1990, p. 141-159), qui aborde l’autobiographie de l’anarcho-syndicaliste Angel Pestaña.
 
2ont été publiées depuis la Commune, nous en avons recensé près de 70 de militants espagnols,qui constituent un corpus inexploité
4
.Notre travail, dont l’objectif est de dégager des éléments de réflexion en vue d’uneétude plus systématique, consiste en une lecture de trois mémoires d’anarchistes espagnols etleur confrontation avec des analyses réalisées jusqu’à présent sur l’autobiographie et l’histoireorale ouvrières. Ces récits, dont un inédit, ont été choisis au hasard et nous ne les créditonsd’aucun caractère représentatif 
a priori
. Il s’agit des œuvres suivantes, par ordrechronologique de rédaction :
Manuel SIRVENT [1890-1968],
 Memorias de un militante del anarquismo español
,inédit
5
dont la rédaction aurait commencé en 1961, à 71 ans (10 blocs de papier àlettres manuscrits de format A5, dont un incomplet).
Manuel RAMOS [1917- ],
Una vida azarosa. 44 años de exilio en Francia
, St. F. deG. [Sant Feliu de Guixol], 1993, 289 p. (édité à compte d’auteur ; écrit en 1992, à 75ans).
Juan GIMÉNEZ ARENAS [1913-1998],
 De La Unión a Banat: itinerario de unarebeldía,
pról. de Angel Urzáiz, Madrid, Fundación Anselmo Lorenzo (col.Testimonios ; 4), 1996, 173 p. (écrit en 1995, à 82 ans).Sirvent, originaire de la province d’Alicante, milita surtout à Barcelone. La famille de Ramosquitta la province d’Almería pour s’installer en Catalogne (Tarrasa). Celle de Giménezabandonna aussi la région de Murcie pour Barcelone. Ils témoignent d’une émigrationéconomique du sud méditerranéen vers le nord. Des trois, seul Sirvent fut un militant d’unerenommée certaine : il fut même secrétaire général de la Confédération nationale du travail(CNT). Il entra en France en 1939, connut les camps d’internement et les compagnies detravailleurs étrangers avant d’être remis aux Allemands, qui le déportèrent sur l’île d’Aurigny jusqu’à la Libération. Arrivé au même moment, Giménez put échapper à l’occupant. Quant àRamos, il franchit clandestinement la frontière dix ans plus tard, après avoir goûté des prisons(30 mois) et des misérables conditions de vie de l’Espagne franquiste. Tous trois militèrentdans la CNT de l’exil, tout en s’intégrant dans la société française, à Paris ou dans le Sud-ouest. Notons, dès à présent, la variété des titres donnés aux mémoires : le premier insiste sur
4
Près de 50 autres titres pourraient aussi relever de l’autobiographie, mais il faudrait le vérifier. Nous noussommes basé sur les notices biographiques de l’ouvrage de Miguel Iñiguez,
 Esbozo de una Enciclopediahistórica del anarquismo español
, Madrid, Fundación de Estudios Libertarios Anselmo Lorenzo, 2001.
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Une partie du manuscrit a fait l’objet du mémoire de maîtrise en études hispaniques de la petite-fille del’auteur : Sirvent Melodía,
 Mémoires d’un militant anarchiste de la CNT-FAI, 1914-1947 
, Univ. de Perpignan,1994. Nous la remercions de nous avoir permis de travailler sur l’original, en vue d’une édition critique encollaboration avec Pierre-Luc Abramson.
 
3le militantisme d’un individu au sein d’une collectivité ; le deuxième met l’accent sur lespéripéties d’une existence et, plus particulièrement, sur la durée de l’exil ; quant au troisième,il souligne aussi la mobilité géographique en la reliant à l’esprit de révolte. Le drameindividuel du déracinement semble caractériser les deux auteurs les plus jeunes, tandis que lerécit de la lutte sociale s’impose à leur aîné.Les autobiographies populaires sont soumises à une grande régularité structurelle etthématique, qui suit le déroulement de la vie. Le récit de jeunesse y est un récit de formationet de prise de conscience de la condition de classe, qui évoque la famille, le pays, l’école,l’apprentissage du métier et son exercice. Il est suivi d’une sorte de récit de conversion, danslequel la religion et/ou la politique occupent une place centrale. Le militant raconte ensuite lesluttes et les répressions qu’il a connues, éventuellement en alternance avec les difficultés de lavie quotidienne. Ceux qui ont traversé une période de guerre parlent de leur expérience. Vientenfin le retrait de la vie active professionnelle et/ou militante, moment propice à la rédactionde mémoires
6
. Les trois récits étudiés correspondent à ce schéma général. Dans le cas deSirvent, 16 chapitres sur 20 concernent l’avant-guerre d’Espagne, période de son apogéemilitante. Les 2 premiers évoquent l’enfance et l’adolescence (1890-1908). Les 4 suivants(1908-1913), ses amours et sa formation idéologique. C’est au chap. 7 que commence sonmilitantisme syndical. Les chap. 17 et 18 concernent son action pendant la guerre. Le chap. 19est consacré à son exil en France : le travail forcé et la déportation, ainsi que la reprise del’activité militante après la Libération. Le chap. 20 est dédié à sa compagne. Les feuilletsconcernant les dernières années de sa vie (après 1945) ont disparu. On peut remarquer la placeréduite de la période de guerre, mais il est vrai que Sirvent ne fut pas combattant, et aussi dela période d’exil, malgré son caractère particulièrement traumatisant jusqu’en 1945. C’estdonc essentiellement, comme le titre l’indique, le récit de la vie d’un militant. En ce quiconcerne Ramos, contrairement à ce que l’intitulé laisse supposer, les mémoires portent surl’ensemble de la vie de l’auteur, et majoritairement avant l’exil. En effet, l’arrivée en Francene se produit qu’à la p. 183, chap. 7, sur un total de 10. Les 2 premiers chap. couvrent l’avant-guerre (1917-1935). Le 1
er
concerne son enfance et le 2
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ses premiers contacts avec l’anarcho-syndicalisme ; le 3
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et le 4
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la guerre ; le 5
e
la répression franquiste (1939-1941) et le 6
e
letravail en Espagne après sa libération (1941-1949) ; les chap. 7 à 10 portent sur l’exil enFrance (1949-1993). Donc, la guerre avec ses conséquences (3 chap. pour 4 ans) et l’exil (4
6
Perrot M.,
op. cit.
, p. 93, 103 ; Peneff J., « Autobiographies de militants ouvriers »,
 Revue française de sciences politiques,
n° 1, XXIX, février 1979, p. 64.
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