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Supplément Le Monde des livres 2012.10.19

Supplément Le Monde des livres 2012.10.19

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02/12/2014

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Legoûtdel’anarchive
p r i è r e d ’ i n s é r e r
Lepaysan,lebongrainetlivraie
Aucentredes15
e
Rendez-vousdel’histoire:lesagriculteurs,objetsdereprésentationscontradictoiresdepuisl’Antiquité
Jean Birnbaum
A
ucoursdessiècles,deuxtypesdereprésentationsordonnent les discoursconsacrés au paysan. Lepremier s’ancre dansl’Antiquité. Dans les
Géorgiques,
Virgileprésentelebonjar-dinierdeTarente,habileàcultiverlesarbres, visant à se mettre en accordavec l’ordre du monde. Au cœur duXVII
e
siècle, La Fontaine consacre unefable à ce bon jardinier. Les manuelsd’horticulturedecetempsexaltentlabonne «éducation» de la plante.Depuis la Renaissance, la pastoralemet en scène des bergers entrepre-nantsmaistravailleursetdesbergèresaccortes mais sages, au cœur d’unenatureidyllique.Au XVIII
e
siècle, l’âme sensibles’émeut du sort des travailleurs de laterre;maisceux-cisontdépeintscom-me avides des plaisirs naturels, à lamanièredesjeunesgensdu
Verrou,
deFragonard.Leromantismetisseànou-veau ce fil rose, comme le prouventplusieurs romans de George Sandmaispastous.Cettevisionheureusedumondequel’onappelledésormais«paysan»culmineàlafinduXIX
e
siè-cle, âge d’or de l’agrarisme républi-cain.L’école,leservicemilitaire,lebul-letindevoteontconféréàlapaysanne-rieunenouvellevisiondelanationetdelaplanète.Ilsontcontribuéàladéta-cher des superstitions. Les patois ontrégressé. L’exode rural a, peu à peu,vidé les campagnes des plus pauvreset permis le renforcement de lamoyennepropriété.Vers1900,aulen-demain d’une grave crise agricole, labicyclette et, plus encore, la carriole,ainsiquel’essordessociétéssportives,dechasse,depêcheetdemusiquefontducentre de la communeun lieu fes-tif. C’est cette campagne, où les«bêtes» n’ont jamais été aussi nom-breuses, qu’a croquée BenjaminRabier.
La Vache qui rit 
symbolise cebonheurpaisible.Dans le même temps, l’emprise delanotiondepatriepréparelespaysansau grand sacrifice. Les auteurs deromansagrariens,telRenéBazin,exal-tent la sagesse de ceux qui restent fi-dèles à
«la terre qui meurt»
. A l’issuede la Grande Guerre, la victoire a faitdes paysans, considérés comme sesprincipauxartisans,deshérosquiontbien mérité de la France. Durant laseconde guerre mondiale, Pétain lesperçoitetlesvantecommeleplussoli-de fondement des valeurs patrioti-ques:
«Laterre,elle,nementpas.»
Or,depuisl’aubedesTempsmoder-nes,unfilnoirordonnedesreprésenta-tions inverses. La Bruyère décrit avecbrutalité le paysan comme un êtreinférieur, enfoui, tel un animal, dansla glèbe qu’il travaille et qui l’imprè-gne. Durant près de troissiècles, les paysans sontprésentés comme desêtres violents, parti-culièrement dangereuxau cours de leurs révoltessporadiques, à l’égard despetites villes qui parsè-ment le territoire. Jusqu’àce que soit constitué unmarchénational,lestroublesfrumen-tairesfontsuiteauxmauvaisesrécol-tes. Au lendemain de la Révolution,ceux qui l’ont soutenue reprochent àla paysannerie «fanatique» d’avoirbien souvent refusé les idées nouvel-les,d’avoirrésistéauxLumières.
13
a
Rencontre
David Simon,de
 Baltimore
à «The Wire»
ET AUSSI
45
a
Entretiencroisé
entreJohannChapoutotetJoëlCornettesurl’écritured’unehistoiredeFrance
6
a
Bonnesfeuilles
 Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus
12
a
Le feuilleton
Eric Chevillardreconstituele puzzleJames Greer
3
a
Traversée
Franchir lesfrontièresd’unediscipline
78
a
Essais
 Alexandredes Lumières
et
 Le Temps deslaboureurs
1 8
Huit pagesautour del’histoire,des historienset de leurslivres
1011
a
Littérature
Joyce CarolOates.Romanslibertins duXVIII
e
siècle
C
haqueautomne,lesamisdel’archivesedonnentrendez-vousàBlois.Onpourraitdirequ’ilsrentrentàlamaison,puisquetelestlelieuquedésignelemotgrec
arkheion,
quiadonné«archive»enfrançais.Danscettemaisonquiestcelledelamémoire,celled’unecertainemagieaussi,cerendez-vousprendlaformed’unFestivaldel’histoire.Quatrejoursdurant,étudiantsetenseignants,éditeursetlibraires,lecteursetamateursconvergentversunmêmeespaced’affinitésetdepassionspartagées:tousviennentsavourer,chacunàsamanière,cequ’ArletteFargeanommé,dansundélicieuxpetitlivrequifaitfiguredeclassique,
 LeGoûtdel’archive
(Seuil,«LaLibrairieduXX
e
siècle»,1989).Cegoûtn’estpasceluid’unpassédisparu.Biensûr,ilimpliqueuneferveurcharnelleàl’égarddesvieuxpapiers–documentsexhumés,parolessauvées,existencesrestituées.Certesencore,ilrequiertunecomplicitéviveavectousceuxquionttransmislesmotsetlestraces,célèbresmémorialistesouobscursofficiersdepolice.Maislesfemmesetleshommesquisedonnentrendez-vousàlaMaisondel’archivenel’envisagentpascommeunedemeureancestrale,nimêmecommeunmonumentàvisiter.Poureux,l’archivenefaitpassigneversleseulpassé,ellenerenvoiepasuniquementauxmotifsdelatraditionconsignée,delamémoireaccumulée.Aucontraire,ellereprésentelelieud’unepromessequis’appelletransmission,passagedutémoin.Encela,legoûtdel’archiveestlegoûtdel’avenirmême.Voilàpourquoilesrédacteursdu
 Monde
,journalpartenairedesRendez-vousdel’histoire,serontprésentsàBloispourrépondreàcetteinvitation.Vouslesretrouverezàl’occasiondeplusieursdébats
(voirpage2)
,quitenterontdeconjuguermémoirehistoriqueeturgencedecequivient.Pourdésignercettearchivevouéeàl’avenir,toutàlafoisintempestiveetexplosive,lephilosopheJacquesDerridainventaunmotsuperbe:l’«anarchive».
AuXVIII
e
siècle,lestravailleursdelaterresontdépeintscommeavidesdesplaisirsnaturels
présente
PierreAssouline
del’AcadémieGoncourt 
Une question d’orgueil
Qu’est-cequipousseunhommeàtrahirsonpays ?Ou,plusprécisément:qu’est-cequipousse,enpleineguerrefroide,unhautfonctionnairefrançais,dotéderesponsabilitésàlaDéfenseetàl’OTAN,àtransmettredesdocumentssecretsauKGBpendantprèsdevingtans?
Le roman d’une trahison
Lirelasuitepage2
S P É C I A L R E N D E Z -V O U S D E L ’H I S T O I R E
|
B L O I S
1 8 - 2 1
O C T O B R E
 Jeuneagricultrice françaiseau volant d’untracteur,enoctobre 1949.
RUEDESARCHIVES/AGIP
Alain Corbin
historien
Cahierdu«Monde»N˚21072daté
Vendredi19octobre2012
-Nepeutêtrevenduséparément
 
a
 Les15
 Rendez-vousdel’Histoirese tiennentàBlois(Loir-et-Cher)du18au 21octobre,surlethèmedespaysans.
Commechaqueannée,cesRendez-vouspermettentlarencontreprivilé-giéedeshistoriensetdugrandpublicàtraversdenombreuxdébats,desexpo-sitions,desspectacles,uncyclecinémaetunSalondulivre.
 Programmecompletetrenseignementssur 
www.rdv-histoire.com
Lesbatsdu«Monde»
a
Vendredi19octobre 
 De15heuresà16h30
Commentl’idéologievientauxprogrammesd’histoire?
AvecEmmanuelLaurentin,animateuretproducteurde«LaFabriquedel’his-toire»surFranceCulture,NicolasOffenstadt,maîtredeconférencesàParis-I,VincentPeillon,ministredel’éducationnationale,AntoineProst,présidentduconseilscientifiquedelaMissionducentenairedelapremièreguerremondiale,professeurémériteàl’universitéParis-I-Panthéon-Sorbonne;animéparMichelLefebvre,journalisteau
 Monde
.
 De16heuresà17h30
Fascismeetcommunisme:actualitéd’unecomparaison
AvecSophieCœuré,maîtredeconfé-rencesàl’ENS,RomainDucoulombier,chercheurassociéauCentred’histoiredeSciencesPo,PierreLaurent,secré-tairenationalduPCF,présidentduPar-tidelagaucheeuropéenne(PGE)etsénateur,NicolasWerth,directeurderechercheauCNRS-IHTP;animéparJeanBirnbaum,responsabledu«Mondedeslivres».
a
 Samedi20octobre 
 De11h30à13heures
Donnerlepouvoirauxjuges:est-cepossible?Est-cesouhaitable?
AvecEricDupond-Moretti,avocataubarreaudeLille,ChristianeTaubira,ministredelajustice,RenaudVanRuymbeke,juged’instructionaupôlefinancierdeParis;animéparFranckJohannèsetCécilePrieur,journalistesau
 Monde
.
 De18heuresà19h30
NoussommestousdesGrecs
AvecElieBarnavi,historien,présidentduMuséedel’EuropeàBruxelles,Costa-Gavras,présidentdelaCinéma-thèquefrançaise,SylvieGoulard,dépu-téeeuropéenne,Jean-MarcDaniel,éco-nomiste;animéparJulieClarini,jour-nalisteau
 Monde
.
 SURLEMONDE.FR 
Retrouvezlesvidéosdesdébats(réali-séesparl’Ecpad).Suivezleschats,lemardi16octobreà14h30,avecSylvieBrunel(«Nourrirlemondehier,aujour-d’huietdemain:pouruneagriculturedurable»),etlemercredi17 à11h45,avecErikOrsenna(«Quelleplacepourlespaysansdanslemonded’aujourd’hui?»).EnpartenariataveclesRendez-vousdel’histoiredeBlois,
 LeMonde
publielehors-sériLesNouveauxPaysans».Tournéversl’avenir,ilproposeuntempsderéflexionsurlaterre,lesagri-culteursetl’alimentation,enFranceetdanslemonde.EntretiensavecErikOrsenna,DacianCiolos,MichelOnfrayetJoséBové.
«LesNouveauxPaysans», 100pages,7,50¤,enventeenkiosque pendantdeuxmois.
L’actualité,uneaffaired’historiens
EntretienavecRomainBertrand,lauréatdugrandprix2012desRendez-vousdel’histoiredeBlois
«Inquterlescertitudes»
àla«une»
Proposrecueillispar
JulieClarini
I
l y a un peu plus d’un an,«Le Monde des livreconsacrait sa «une» àl’ouvrage de Romain Ber-trand
 L’Histoireàpartséga-les. Récits d’une rencontreOrient-Occident 
(Seuil,2011).Ilestaujourd’hui récompensé par legrand prix des Rendez-vous del’histoire. L’auteur, directeur derechercheauCERI(SciencesPo)etspécialiste de l’Indonésie, s’ins-critdanslemouvementde«l’his-toire connectée»; son ambitionest de restituer la rencontre de1596,entreHollandaisetJavanais,en proposant une explorationsymétriquequiconfère
«uneéga-le dignidocumentaire»
auxdeux parties. Ainsi ressuscités,ces deuxmondes,marins hollan-daisetpopulationsdeJava,appa-raissentégalementexotiques.
Quevientrécompenserceprix,selonvous?
Jecroisqu’ilyaeu,aumomentde la précédente édition des Ren-dez-vous de l’histoire de Blois, enoctobre2011, un effet «vent dularge»commedisaitautrefoisFer-nand Braudel. L’accueil enthou-siaste du public pour le thème de«l’Orient» laisse penser qu’il yavait une attente de décloisonne-ment,notammentchezlesprofes-seurs du secondaire, qui y ont vul’occasionderepeuplerleschrono-logies,d’étirerlescartesetsurtoutde sortir de la grisaille du grand«romannational».Une interprétation plus opti-misteseraitdepenserqueceprixrécompense aussi une formed’histoire moins assurée oumoinsarrogante,cellequePatrickBoucheron appelle l’
«histoire in-quiète»
. C’est une histoire quinonseulementrenonceàlavéritéàmajuscule,maisaussirendvisi-bles les opérations par lesquelleselleseconstitue.Ellerefused’enle-ver les échafaudages devant lesfaçades.Biensûr,dans
 L’Histoireà parts égales,
je présente Java en1596, mais montrer au lecteur lafaçon dont je produis ce récit surle passé m’intéresse au fondautant.Cettemanièredefairepro-duit des vérités plus modestes,pluscirconscrites,maisaussiplusrobustes.La question de l’écriture estdonccentrale.Nonpasausensdubeaustyle,maisentermesd’écritu-refilmique,danslechoixdelafoca-le de cadrage, de la scénographie,danslafaçondontondéploieuneintrigue
Qu’est-ceque«l’histoireàpartségale?
L’histoireàpartségales,c’est,àpartir de la chronique de leurscontacts, distribuer équitable-ment l’étrangeté entre le mondeeuropéen et les mondes extra-européens. L’histoire connectéen’est intéressante qu’à partir dumomentoùelleintroduitdutrou-ble des deux côtés. L’idée, parexemple, que le XVII
e
siècle estune progression inéluctable versl’âge d’or rationaliste peut êtreremiseencause:ilsuffitderappe-ler que Jean Bodin, après avoirécrit
Les Six Livres de la Républi-que
(1576),commet
 Deladémono-manie des sorciers
(1580), ou queTommaso Campanella, l’auteurde la très géométrique
Cité duSoleil
(1623), était passionné parl’astrologieprophétique.Ces compagnonnages incon-grus, entre magie et science oumystique et politique, rendent àmon sens l’étude des Tempsmodernes beaucoup plus intéres-sante. Dans mon ouvrage, je nevais pas me promener à Java en1596 simplement pour voir Java,maisaussipourdécouvrirl’étran-geté du monde européen, pourébranler nos idées reçues. L’«his-toireinquiète»estaussiunehistoi-requiinquiètelescertitudes.
Aquoisertunhistorien?Quelestsonrôle?
Lepréalableàlaquestionseraitde réfléchir sur la façon dont laplace de l’expert a changé depuisquelques décennies. L’historien ad’abord une fonction de correc-tion factuelle. Mais, au-delà, sonrôleestdeconvoyerdel’incertitu-de,derappelerqu’unautremondeaétépossible,etdecréerainsideseffets de dénaturalisation. Pen-dant plus d’un millénaire, parexemple, on a vécu sans postes-frontièresetsanspapiersd’identi-té.Souscetangle,l’histoiresembled’ailleursêtredevenuel’anthropo-logiecritiqueduprésent.
Faut-ildéploreunrétrécisse-mentdupublic?
Les trentenaires cultivés lisentbeaucoup, et souvent des œuvresaux formats de narration trèsinventifs, de la BD alternative auroman expérimental.Si nous, his-toriens, continuons d’écrire com-me dans les années 1910, nous lesperdonsentrentepages.Ilfaudraitêtrecapable de scénariserun livrecomme les séries anglo-saxonnes«Rome» ou «Les Tudor»
 ,
quiéchappent au récit linéaire. Laconstructionde monouvrage,quicommence comme si tout coulaitde source et se brise soudaine-ment, est une tentative, inaboutiesûrement,encesens.D’ailleurs,jesuis touché par les complimentssurlanarration.Lemétierd’histo-rienestdevenusifragile–larecon-naissancesociales’estévanouieenmême temps que le pouvoird’achat– qu’on devient très sensi-ble au rapport avec le lecteur. LesRendez-vous de l’histoire sont unmomentbienvenuderéassurancepourleshistoriens!
p
Suitedelapremièrepage
Au programme
Quand le choléra fait rage, lefumier du paysan, son refus del’hygiènesontconspués.Cependant,le«voyagepittores-que» accompli par les élites pari-siennesfaitdécouvriràcelles-ciladiversitéduterritoire.Or,
 LaTerre
,de Zola, et plus encore,
En rade
,d’Huysmans,etcenesontquedesexemples,montrentaulecteurunpaysan rusé autant que stupide,aubesoinviolent,toujourscupide.Jules Vallès se souvient des terri-blesbagarresauxquellesselivrentlescadetsdesgrandesfamillespay-sannes du Massif central. Durantla seconde guerre mondiale, ce filnoirsetraduitparladénonciationdu paysan, profiteur du marchénoir.
Autonomiepaysanne
Après avoir fait le constat decette double tradition, rose ounoire, l’historien d’aujourd’hui sedoit d’adopter une optique com-préhensive. Il lui faut détecterl’autonomie paysanne. Quatretraitsmajeursladéfinissent.1.Toutd’abordlalenteur,quisetraduit par la marche rasante,retardée par le sabot; lenteur quifacilitel’observationdel’autre,tis-sée d’ironie, de dérision, notam-mentàl’égardduParisien.2.L’aptitudeausilence,àlaparo-le réservée, le souci de ne pas tra-hirlessecretsdefamille.Lepaysanestun«taiseux»,difficileàsaisir.3.L’obsessioncalculatriceencequi concerne la préservation, voi-re l’extensiondu patrimoineet lanécessité de conserver le capitald’honneur.4.L’importanceaccordéeàl’en-racinement. Le paysan est l’hom-me d’un «pays». Il se méfie deceluiqu’enNormandieonqualifiede«horsain».Apartirdesannées1950,lepay-sanquittelascène.Lescampagnessevident,lamécanisation,l’omni-présence du tracteur s’imposent.La révolution du Formica, l’intru-sionduréfrigérateuretducongéla-teur, la désodorisation transfor-ment l’habitation. Reste que l’onpourrait repérer, dans le présent,lesdeuxfilsquenousavonssuivis.Le paysan, surtout s’il pratiqueune agriculture biologique, estaujourd’hui perçu comme unconservateurde l’environnementet du paysage. Les fermes-auber-ges maintiennent les cuisines deterroir,lesfermes-expositionspré-sententauxécoliersdescanardsetdu bétail propres. Tout cela sug-gèrequelebonheurestdanslepré.Iln’envaplusdemêmelorsqueletouriste est contraint de suivre,lelong d’une route de campagne,le tracteur qui tire une citerne decelisier,issud’unélevageenbatte-rie,quis’envaempuantirlarégionet nourrir indirectement lesalguesvertes.
p
AlainCorbin
D’autresprix
Rendez-vousdel’histoire
Inscrirelesdébatsactuelsdansletempslongdel’histoire,telleestdepuisl’originelavocationdesRendez-vousdel’histoiredeBlois.Afindedonneràcetteambitionunpro-longementéditorial,l’idéeestnéedepublierunlivrecol-lectifdesspécialistesdediversespériodesrevien-draientsurlesévénementsdel’annéepassée.Intitu
 Auregarddel’Histoire.L’actualitévueparleshistoriens
(Autrement/LeMonde/France-Culture,222p.,21¤),lepre-miervolumedecettesérieéclairedesséquencescommeles«printempsarabes»,lacatastrophedeFukushimaoul’af-faireDSK.Tousveulent
«resituerl’irruptiondel’inattendudansdescontinuitéspluslentesetselondesrésurgencesméconnues»,
selonlesmotsdeJean-NoëlJeanneney,prési-dentduconseilscientifiquedesRendez-vousdel’histoire,quidirigecevolume.
Débatle20octobre,de16h30à18heures,hémicycledelaHalleauxgrains,avec:Jean-NoëlJeanneney,HenryLaurens,Maurice Sartre,Pierre-FrançoisSouyri,MichelWinock.Modérateur:F.Nouchi.
SerontégalementremisàBlois:
le
prixduRomanhistorique
àJean-ChristopheRufinpoursonouvrage
 LeGrandCœur 
(Galli-mard);le
prixChâteaudeChevernydelabandedessinéehistorique
àl’album
 LaMortdeStaline,tomeII,
deNuryetRobin(Dargaud);le
prixAugustinThierry
aulivred’IvanJablonka
 Histoiredesgrands parentsquejen’aipaseus
(Seuil).
THIBAULTSTIPALPOUR«LEMONDE».
2
0123
Vendredi19octobre2012
 
Troisouvragespassionnantsabordentlaquestiondelafrontière,chacundemanièredifférente.Maistousconduisentleurauteuràs’interrogersurleslimitesd’unedisciplineetd’unmétier
Quandl’historienpasselesbornes
«Deuxpeuplesentonsein».
JuifsetchrétiensauMoyenAge,
d’IsraelJacobYuval,
traduitdel’hébreuparNicolasWeill,AlbinMichel,«Bibliothèquehistoire»,448p.,35¤.
C’estàpartirdelarivalitébibliquedesfrèresennemisJacobetEsaü,petits-filsd’Abraham,quel’historienIsraelJacobYuvalreconsidèreenprofondeurledialo-gueconflictuelentrejuifsetchrétiensdanslesvillesmédiévales,soumisesselonluiàl’ondedechocdumessianismejuif.
LaRoutedelaKolyma
deNicolasWerth,
Belin,240p.,20¤.
«OuilabeautédelaKolymaesttroublante. Maisjemedemandecequepouvaientbienvoirceuxquipeinaientici.»
Pourlesavoir,l’auteurasuivilaroutepercéeparlesdéte-nusquitravaillaientàl’extractiondesri-chessesminièresfaisantdecetteimmensezonederelégationdeSibérieorientale
«le paysdorédelaKolyma».
Unrécitdevoya-ge,maisaussiunpéripledelamémoire.
uepeut-ontraverser,sinonlesfrontières ou les apparences?Leshistoriensserêventenpas-seurs, dépassant ou déplaçantlesbornes.Ilsseveulenttouràtourtransfugesoutransfronta-liers, passagers clandestins ou bracon-niers.C’estquelaplupartd’entreeuxrefu-sentdésormaisd’endosserleterneunifor-medesgardes-frontièresdel’identité.Voi-làpourquoiilssechoisissentparfoiscom-mehérostutélairesdesfiguresexcessive-menttragiquesdel’exil,commeSiegfriedKracauer ou Walter Benjamin, oubliantqueleurséchappéesbellesontdavantageà voir avec la quiétude du promeneurqu’aveclessouffrancesduréfugié.Devenirhistorien,c’estaccepterde tra-hir son temps. Voyez Philippe de Com-mynes: dans la nuitdu 7 au 8août1472, ilpasselalignedefront,abandonnelestrou-pes du duc de Bourgogne pour gagner lecampduroideFrance.Parcequ’ilsentquelà, désormais, bat le pouls du politique, ilrefusededemeurerl’enracinédupays.Decetteexpériencedel’infidéliténaîtsavoca-tiond’historien.Dans
 LeRoyaumedesqua-tre rivières,
Léonard Dauphant montrecombien les
Mémoires
de Commynesconstituentl’undespremierstextesàana-lyser les motivations des acteurs politi-ques en termes spatiaux. Louis XI y est
«peintenmaîtred’unegéopolitiqueréalis-te,pourquil’espacen’estpasuneproiemaisundéfi,relevéparlamaîtrisedesdistancesetlaconstitutionderéseauxd’hommes».
Telleest exactementla mutationdontcelivreambitieuxproposel’histoire:l’in-vention politique du royaume de Franceentantqueterritoirelimitéoùs’exercelegouvernementduroi.C’estunethèse.Ony peut lire l’audace d’un jeune historienqui s’empare d’une question anciennepour la poser à nouveaux frais, muninotammentdesoutilsmodernesdelacar-tographie.Caril s’agitbiendecartes.Léo-nardDauphantenrepèresoixanteetunede1314à1514pourl’espacefrançais,diver-sementschématiséesetàplusieurséchel-les – mais plus nombreuses qu’on lecroyait.Surtout,ilmontrequ’ellesconsti-tuent
«une évolution graphique de laliste»,
qui énumérait des droits sur deslieux, dessinant un ressort davantagequ’un territoire. Faisant feu de tout bois,l’auteur part donc à la rencontre de tousces savoirs vernaculaires de l’espace quedéveloppent les agents du roi – juges,enquêteurs, gouverneurs ou percepteursd’impôts. Il montre comment parvient às’imposerauXIV
e
sièclel’idéequeleroyau-medeFranceestnaturellementlimitéparune frontière orientale formée de quatrerivières (Escaut, Meuse, Saône et Rhône).Lecourspérennedesfleuvesassurelacer-titudedelapermanencedesnations.Ainsinaît une évidence géographique, percep-tionmentaledavantagequeréalitévécue,par un effet de ce nouveau savoir d’Etatqu’est le gouvernement du territoire.Dauphant en démonte patiemment laconstruction politique, et l’idée de fron-tièrenaturellen’ensortpasindemne.C’estàuneautrefrontière,plusimmaté-riellemaismoinsaisémentfranchissable,que décide de s’attaquer l’éminent histo-rien Israel Jacob Yuval:
«le mur invisibled’hostilitéréciproque»
quiséparelescom-munautésjuivesetchrétiennesauMoyenAge. Parce que les villes y imposent unepromiscuitéquirendimpossiblelaségré-gation, la minorité juive doit être décritenoncommeun monde ensoi, mais com-me une société qui maintient
«un dialo- gue nourri et serré avec son environne-ment»
. Ne plus raisonner en termesd’authenticité des traditions religieusesmais de dialogue oblige l’historien à che-minersurunepérilleuselignedecrête.Carildoitpenserenmêmetempslafamiliari-téetlapersécution,étantentenduque
«sicette proximité entretient quelque chose,c’estplutôt l’incompréhension,le soupçonet l’animosité réciproques»
. Exercice dedépaysement: nous voici donc plongésdans une société qui ne comprend paspluslatolérancequel’intolérance.Livre majeur, exigeant et dérangeant,
«Deux peuples en ton sein
» ouvre plu-sieurs brèches dans ce mur d’hostilité.Maisqueceuxquicherchentdesbonssen-timents dans les livres d’histoire passentleur chemin: en traquant la circulationdesmotifsdepartetd’autredelacontro-versejudéo-chrétienne,Yuvalnecessededéstabiliser son lecteur. Ainsi lorsqu’ildémontre combien l’idée de vengeancedivineestlaclédevoûtedumessianismejuif ashkénaze – les Séfarades dévelop-pant plutôt une conception prosélyte delarédemption.Aprèslespogromsquisui-vent la première croisade en 1096, lesmidrashim(exégèsesdelaTorah)incitentDieuàvengerlesangdesmartyrsenexter-minantlesnations.Cesmalédictionsont-elles retenti aux oreilles chrétiennes?Yuval en fait l’hypothèse, affirmant que
«l’imaginairemessianiquedujudaïsmeadonc joué un rôle majeur dans la forma-tiondesfantasmesantisémiteschrétiens»
.Paru en hébreu en 1999 (et traduit enanglais en 2006), le livre de Yuval a puheurterlesconsciences.Trouve-t-ildesrai-sonsàl’antisémitismeen refusantde n’yvoirqueleproduitd’unimaginairefantas-matique,sans lienavec la réalité sociale?Entoutcas,ilentend
«aborderrationnelle-mentl’histoiredeladéraiso
.Suivant la
«vilaine piste»
de
La Routede la Kolyma,
Nicolas Werth partageaitpeut-êtrecetteambition.Plongeraucœurdeladéraison,frôlerlesfrontièresdel’in-telligible, se confronter à la matérialitédes lieux. Sur l’histoire du goulag stali-nien,dontlaKolymaformaitlecentreter-rible et paradoxal, il a écrit des livressavants.Illesretrouveparfoissurlesétagè-res de ses interlocuteurs, au plus loin del’Estsibérien, cette «île» séparéedu payspar l’immensité continentale. Commedans le bureau d’Ivan Panikarov, àIagodnoïé,quis’estpassionnépourleshis-toires de zeks, de détenus, transcrivantleurs témoignages, accumulant leursobjets dans son petit appartement deve-numuséedugoulag.
«J’avaisl’impressionque j’étais en train de découvrir un conti-nent»,
dit-il. Comment en traverser lesfrontières aujourd’hui? En entreprenantde suivre des militants de l’associationMémorial,qui s’efforce de rassemblerlessouvenirs des répressions staliniennes,NicolasWerthespéraitsansdoutepoursui-vre in situ son travail d’historien. Maiscelui-cise dérobe. Carla routede la Koly-maestaujourd’huiunchemindemémoi-re bien balisé et, durant le moisd’août2011, la petite troupe progresse demusées en dépôts d’archives, tandis ques’éloignelepassé.Enécrivantsonrécitdevoyage(étrange-mentdépourvu de cartes), Nicolas Werthcherchaitdoncàtraverserlesapparences,tentantdedonnercorpsàcetterégionfan-tôme qu’il n’avait jusque-là
«exploréequ’à travers les tombereaux d’archives del’administration du goulag»
. Vous avezbien lu: «tombereaux» et non «tom-beaux». Les archives ne sont rien d’autrequ’unrebut,etc’estl’historienquipoétiseceresteentrace.MironMarkovitch,82ansquand on l’interroge, en ricane:
«Vouscherchezlesdernièrestracesavantqu’ellesnes’effacent.Des traces? Je ne comprends pas.Cen’estpaslemotquiconvient.»
Lors-que Werth se heurte ainsi aux bornes del’écritureacadémique,àmaintesreprises,luireviennentenmémoireles
 Récitsdela Kolyma,
de Varlam Chalamov (Verdier,2003). Car la littérature est bien l’autrefrontière de l’historien, dès lors qu’il faitl’expérience de sa propre insuffisance.Comment devenir historien, commentsurtout travailler à le rester? Ecrire unethèse,unessaiouserisqueràautrechose,peu importe au fond: c’est toujours setenirsurlacrête,sejouerdesfrontières,enacceptantle risquedese trouverexilé dupaysdesesproprescertitudes.
p
 DernierouvrageparudePatrickBoucheron
L’Histoireauconditionnel,
avecSylvainVenayre,Milleetunenuits,128p.,10¤.
LeRoyaumedesquatrerivières.
L’espacepolitiquefrançais(1380-1515),
deLéonardDauphant,
ChampVallon,«Epoques»,430p.,29¤.
CommentleroideFrancesereprésen-tait-ilsonroyaumeauXV
e
siècle?L'auteurrestituelavariétédesexpérien-cespolitiquesdel'espace,avantquenes'imposel'idéemodernedeterritoire.LaFranceestfaited'unediversitédepaysdontlegouvernementroyalfixeleslimi-tesenunefrontièreintelligible.
Traversée
Voyageauxfrontièresdel’au-delà(etretour)
Carlalittératureestbienl’autrefrontièredel’historien,dèslorsqu’ilfaitl’expériencedesapropreinsuffisance
Rendez-vousdel’histoire
 LANAISSANCEDUPURGATOIRE 
?Danssonlivrefameux(Gallimard,1981),JacquesleGofflasituaitauXII
e
siècle,précisémentaumomentoùonl’envisageaitnonpluscommeuneétapedansleJugementdernier,maiscommeunlieuquiprenaitplacedansunetopographiedel’au-delà.MaisleXVI
e
siècledelaContre-Réformeleréinvente,etl’intègreplustarddanslegrandthéâtredelapiétébaroque.C’estégalementpourfairefrontàlacontestation(nonpascelledesprotestantsmaiscelledessceptiquesquijugentdésormaissespeinesdisproportion-nées)quelasecondemoitiéduXIX
e
siècleluidonneunenouvellevigueur.Lescontributeursdecerichevolumeontétéconviésàgravirles
«troissommetsdupurga-toire»,
toutens’intéressanlamanièredontonlesadescendus.CarcommeleremarqueGuillaumeCuchet,
«leshistoriens,quisontgéné-ralement,dupointdevuedelavitalitédescroyancesqu’ilsétudient,desoiseauxd’assezmauvaisaugure,s’ensontemparésdanslesannées1970,commepourluidonnerlecoupde grâce»
.Acemoment-là,MichelVovelleenscruteeneffetlecrépusculesurlesretablespro-vençauxmodernesqu’ilétudie.Aussicelivremêle-t-ildemanièreparticuliè-rementréussiel’approchehistoriqueethistorio-graphique.Carils’agitégalementdesedeman-dercommentleshistoriensinvententleursobjets.Inventionsindividuelles,danslecasdeVovelleetdeLeGoff,queletravailcollectifvientprolongeretexpliciter.Ainsiprogresselesavoirhistorique,mûparunecommunepassionqu’avaitreconnueMicheldeCerteaulorsqu’ilrendaitcomptedela
 Naissancedupurgatoire
,deJacquesLeGoff:
«Outrepasserlesfrontièresdelamort:passionbienhistorienne»
.
p
P.B.
 LePurgatoire.Fortunehistoriqueethistoriographiqued’undogme,
sousladirectiondeGuillaumeCuchet,éd.del’EHESS,«Entempsetlieux»,332p.,23¤.
CHRISTELLEENAULT
Patrick Boucheron
historien
3
0123
Vendredi19octobre2012

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