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Le Glas de l’Épouvante
Chapitre 1
La voix troua l'air comme un formidable coup de tonnerre dans le calme trompeur d'une lourde etchaude soirée d'été. Elle avait jailli des ténèbres, de l'infini sans forme, et elle obéissait à des lois plusanciennes que notre monde.C'était la voix du Diable!Il se tenait là, debout, au milieu des flammes, le visage grimaçant, horrible mélange de triomphe etd'épouvante.En lançant son appel, le Diable, qu'on nommait aussi Asmodée savait que tous répondraient au sonde sa voix.-Venez! Venez! serviteurs de l'Enfer, créatures de l'ombre, armée de la magie noire. Regardez ceque j'ai créé! Admirez mon oeuvre, glorifiez mes exploits qui sont et resteront uniques. Je vais bientôtm'emparer du pouvoir absolu. Désormais, tout ne dépend que de moi. Ceux qui me feront confiance neseront pas déçus. Je leur donnerai tout ce qu'ils souhaitent. Mes plans sont prodigieux et le seront toujours plus. Je vous l'affirme. Je vous le promets. Vous tous, quittez les profondeurs des ténèbres pour admirer madernière oeuvre!La voix s'évanouit, comme une vibration pénétrant dans l'infini et se dissipant dans le vertige dutemps. L'empire du Diable ne connaissait pas de bornes. Pour lui, les dimensions ne signifiaient rien. Ici,d'autres lois avaient cours. Même le temps n'existait pas pour le Diable. C'était bon pour les simpleshumains, pas pour lui que nul ne pouvait tuer. Certes, il avait ces points faibles, il devait bien se l'avouer. Etcertains humains, parmi lesquels John Sinclair, le chasseur de spectres, le savaient. Depuis la nuit destemps, le Diable régnait sur le Mal. Il se servait de son terrible pouvoir pour influencer les êtres humainsfaibles.Les démons ou les puissantes créatures de la magie noire, qui poursuivaient les mêmes buts,avaient bien tenté de lui barrer l'accès au pouvoir absolu, de lui imposer des limites, mais ils n'y étaient pas parvenus. Ces derniers temps, Asmodée avait repris le dessus, grâce au soutien du Mal absolu, de celui quiobservait tout. Grâce à Lucifer!Ange déchu parce qu'il avait tenté d'égaler Dieu, il avait été envoyé par l'épée de l'archange Micheldans le tréfonds des Enfers. Et, avec lui, tous ceux qui le soutenaient. Même Asmodée et ces créatures quel'on pouvait qualifier de femmes et qui, à cette époque déjà, monnayaient leurs corps. Parmi elles setrouvaient Lilith, la première prostituée, une puissante incarnation féminine du Mal. Elle venait de surgir comme un phénix renaissant de ses cendres.Asmodée et elle s'entendaient bien, car tous deux avaient un ennemi commun: John Sinclair!Cet homme avait eu l'audace de s'attaquer à l'Enfer et il était même parvenu à infliger quelquesdéfaites aux créatures des ténèbres. Le Diable avait plus d'une fois essayé d'éliminer le chasseur despectres, mais en vain. Celui-ci était trop bien protégé par sa croix.Tous ces êtres démoniaques avaient en commun de ne jamais abandonner la partie. Ils luttaient jusqu'au bout. Asmodée était comme eux. Il avait multiplié les tentatives et remporté des victoires partielles. En trafiquant la croix de Sinclair, par exemple. En fait, c'était un succès de Lilith. Elle avait toutsimplement réussi à effacer de la croix certains signes qui n'avaient pas encore été décryptés. Cela au nez età la barbe du chasseur de spectres.Pour Asmodée, c'était un encouragement à poursuivre ses effortsIl avait déjà son plan, il allait maintenant faire connaître à tous ses alliés rassemblés sa dernièreinvention.Il fallait que ce fût spectaculaire, comme tout ce que le Diable entreprenait contre ses ennemis. Car il ne s'attaquait jamais à eux directement. Non, il imaginait des stratagèmes pour les atteindre.À l'appel de Satan s'était rallié tout son "beau monde". Le Diable se tenait toujours au milieu desflammes. Il ne craignait pas leurs brûlures, car il commandait au feu, aux flammes de l'Enfer.Les ténèbres se déchirèrent. Les inquiétantes créatures de Satan en surgissaient, spectaclehallucinant d'êtres n'ayant pu naître que dans l'imagination d'un cerveau malade. Les serviteurs de Satan!Des monstres, des bêtes, des mutants, d'horribles créatures ailées, des géants à dix têtes ou plus, deshommes-serpents ou des vampires, des sortes de poissons aux gueules armées de canines crachant desflammes vertes qui jetaient de faibles lueurs au milieu des ténèbres. Images d'épouvante, scènes d'horreur comme certains peintres, traités de déments, en peuplaient parfois leurs toiles. À l'appel du Diable, le pandémonium s'était ouvert, libérant ses créatures. Elles formaient un cercle autour du Maître de l'Enfer,
 
attendant les déclarations de Satan. De nouveau, le Diable se mit à rire, tandis que de sa bouche jaillissaitdu feu.-Mes amis, vous êtes venus parce que je vous ai appelés. Ma voix, vous la connaissez, vous savezqui vous parle. Désormais, pourtant, vous n'obéirez plus seulement au son de ma voix, mais à quelquechose d'autre également en rapport avec moi, dont, moi seul, j'ai eu l'idée géniale.Le Diable savait ménager ses effets. Il garda le silence un long moment. Tous attendaient et Satan parcourut des yeux son auditoire. Ce n'étaient pas les plus dangereux serviteurs de l'Enfer, malgré leursapparences. En effet, ces monstres, d'aspect horrible, auraient fait mourir de frayeur n'importe quel êtrehumain. Pourtant, ils n'incarnaient pas le Mal. Le Mal était bien plus subtil. On ne le voyait pas. On pouvaitle comparer à un vent invisible, omniprésent, respiré en permanence par les humains. Certains, les plusinfluençables, devenaient des serviteurs du Diable qui transformait leur âme de la pire manière. D'autresrésistaient avec succès au souffle du Mal. D'autres enfin luttaient contre lui, mais peu nombreux car ilsrisquaient le plus souvent leur vie.Asmodée se plaça au centre du cercle. Son regard s'altéra, les flammes montèrent vers son visage,avant de disparaître, comme absorbées par ses yeux. Il ne resta plus qu'une lueur rougeâtre dans ses pupilles. Celles-ci pivotaient sur leur axe à une vitesse affolante. On avait l'impression que de petites rouesde feu tournaient dans les orbites de Satan.-J'ai créé quelque chose d'unique, expliqua le Diable. C'est un objet que les humains connaissent etvénèrent. Ils ont écrit à son sujet, ils en ont parlé, car il fait partie de leur entourage familier. Des artistesl'ont étudié, lui ont donné des formes et des dimensions nouvelles, mais le principe de cet objet est resté lemême. Je ne l'ai pas modifié non plus. Seule sa dimension est vraiment exceptionnelle. Elle dépasse tout cequi a existé jusque-là. Nul ne l'a encore vu. Sauf moi. Aujourd'hui, je veux vous le montrer. Regardez!Asmodée tendit sa main griffue vers le fond des ténèbres. Un éclair en jaillit, déchirant l'obscurité pour que tous puissent sonder les profondeurs.Une gigantesque fissure ovale s'était formée, large comme un cratère. En son centre étincelaitquelque chose de rougeâtre. Le Diable et ses serviteurs plongèrent leurs regards dans l'abîme. Et alors ils lavirent, tout au fond du cratère.C'était une cloche!Ils n'en avaient jamais vu de semblable. Une cloche d'une dimension prodigieuse. Elle flottait dansle vide et sur le noir mat de sa paroi extérieure luisait un reflet rouge.Elle était noire, en effet, comme l'âme d'un serviteur du Diable, et le souffle de Satan l'animait.Tous les monstres qui la regardaient et attendaient de leur maître d'autres explications avaient compris quec'était un instrument redoutable. Le Diable prit son temps. La stupéfaction de ses créatures lui arracha unrictus affreux.-La voilà! cria-t-il. La cloche de la mort! Le glas de l'épouvante!Comme chacun, dans l'attente de la suite du discours, gardait le silence, Asmodée commença àinstruire la sinistre assemblée:-Une cloche sert à rassembler les humains dans des lieux où se trouve le prétendu Bien. Mais moi,ce Bien-là, je le hais!...Il baissa le ton:-...vous devez retenir encore autre chose. Si l'on veut soumettre l'humanité, il faut la combattreavec ses propres armes. Il faut l'étudier à fond, bien la connaître. C'est ce que j'ai fait. Je vous avoue que jedétestais la cloche parce qu'elle incarne quelque chose que je hais. Puis j'ai compris que je pouvais l'utiliser à mon avantage. Quand elle se met à sonner, pourquoi ne réunirait-elle pas les humains autour de moi?Ceux qui sont déjà de mon côté le savent: quand elle commence à sonner, le moment est venu de passer àl'attaque. Cette cloche-là sonne le glas et je veux par-dessus tout qu'elle le sonne pour un homme précis.Cet homme s'appelle John Sinclair! En vérité c'est pour lui seul que cette cloche a été coulée dans letréfonds de l'Enfer, dans les abîmes de la damnation. Mon esprit souffle à travers elle et vous, qui êtes les premiers à la voir, regardez bien, vous reconnaître ma marque.Aucun monstre ne résista à cet ordre. Ils fouillèrent les profondeurs et examinèrent la paroiextérieure de la cloche. Oui, la preuve était là. Sur ce fond noir se trouvait l'image même du Diable!La repoussante face triangulaire montrait des reflets d'un or rougeâtre. Rien n'y manquait. Chaque plus du visage était dessiné, ainsi que les deux cornes tordues. Quand le Diable apparaissait et que le glasrésonnait, chacun devait savoir à qui la cloche obéissait et qui l'avait créée.-C'est un chef-d'oeuvre! cria Satan, sans modestie aucune. Un véritable chef-d'oeuvre. Nul ne lecontestera. En métal fondu et mêlé à mon propre souffle, investie de la force magique d'un enfer infini, elle
 
résonnera lugubrement pour faire venir à moi ceux que je voudrai appeler. Ce sera le chaos immense. Nulne pourra se défendre et je ferai en sorte que John Sinclair, ce maudit chasseur de spectres, l'entende luiaussi!La voix de Satan se brisa presque sous l'effet de la haine tenace qui l'habitait. Soudain, de grandeslangues de feu jaillirent de sa bouche, tellement il était excité par sa dernière trouvaille.-Mort au chasseur de spectres! hurla-t-il.-À mort! À mort! À mort! scandaient en choeur les créatures.Puis le Diable fut de nouveau entouré de flammes et disparut dans l'infini, comme une comèteincandescente. Les ténèbres s'épaissirent, formèrent un immense rideau qui s'étendit sur son image,enlevant à la foule des monstres la vue de la cloche.À sa place, au loin, flottait un autre visage. On le distinguait mal sur le fond sombre à cause de sacouleur bleue. Et il n'était pas à trois, mais à quatre dimensions. Un visage aux traits humains avec uneexpression angélique, mais qui dégageait un mépris effroyable, une arrogance indicible, à rendre fou unhomme sain d'esprit.Ce visage était celui de Lucifer. Ce démon qui surveillait tout...
Chapitre 2
Il y a des modes pour tout.Pour l'habillement, le mobilier, la musique... Il n'y avait donc rien de surprenant que la modetouchât aussi certains établissements.En une seule soirée, par exemple, une boîte de nuit pouvait devenir "branchée". Quelqu'un avaitsoudain l'idée d'aller y faire un tour et la nouvelle se répandait comme une traînée de poudre. Il faut y aller,il faut avoir vu ça, on rencontre là-bas Untel et Untel, et dans certaines grandes villes, la classe privilégiéeapprécie d'être observée et admirée par le commun des mortels. Il en est ainsi à New York comme àLondres, et à Paris comme à Munich.C'était dans une de ces boîtes à la mode que je devais me rendre. Elle était devenue "branchée" du jour au lendemain et portait un nom très évocateur: WITCH-GO-GO.Un nom difficile à traduire. WITCH signifie sorcière. Et GO-GO, quelque chose comme danser ousauter.Depuis quelque temps, les sorcières étaient à la mode. J'étais bien placer pour en juger.Heureusement, la plupart des femmes ou des filles qui se qualifiaient de sorcières étaient inoffensives.C'étaient des écervelées qui s'amusaient à se déguiser et à effrayer les autres par leurs allures punks.Il existait, en revanche, de vraies sorcières, esclaves du Diable, plus rares, mais trop nombreusesencore. J'avais dû leur livrer d'impitoyables combats.Par un temps abominable, je devais donc me rendre dans le quartier de Soho. Le mois de janvier  battait tous les records de neige et de froid, au point qu'on voyait des gens circuler avec des skis dans lesartères principales de Londres.J'avais renoncé à utiliser ma voiture. Le métro de Londres présentait moins de risques. Jedescendis à Oxford Circus, non loin de la boîte de nuit qui m'intéressait, située au coeur d'un Soho bienmoins animé que d'habitude, le froid ayant découragé même les touristes les plus téméraires.La neige s'était transformée en une boue brune recouverte d'une légère couche de glace quicraquait sous les pas. Je manquais à chaque instant de tomber. Je croisais des gens emmitouflés,ressemblant, avec leurs toques de fourrures ou leur couvre-oreilles, à des ombres maléfiques sorties d'unfilm d'épouvante. Seul le halo de buée qui s'échappait de leur bouche rappelait qu'il s'agissait bien d'êtreshumains et non de zombies.Deux filles me dépassèrent, enveloppées dans des manteaux de fourrure de couleur claire. Elles secramponnaient l'une à l'autre en riant et en jouant avec leurs écharpes qui touchaient presque le sol. À leur  passage, je saisis quelques bribes de conversation qui m'indiquèrent que nous nous dirigions vers le mêmeendroit. Sans le connaître, je savais à l'avance que je ne m'y sentirais pas à l'aise. Je ne faisais pas partie dela classe des riches oisifs et n'étais pas non plus de ceux qui lancent les modes.Malgré l'état de la chaussée, certains automobilistes n'auraient pour rien au monde renoncé à prendre leur voiture. Les autos passaient près de moi au ralenti, certaines couvertes d'épaisses couches deneige, leurs phares projetant une lumière blafarde. Aux fenêtres des maisons pendaient des stalactites deglace. Bars et sex-shops gardaient leurs portes bien fermées.Soho avait tout l'air d'un quartier mort. Seuls les néons jetaient sur la blancheur sale de la neige desreflets colorés.
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