Le Restaurant des HorreursLa mort rôdait sous la surface de l'eau gris sale, prête à s'emparer de l'homme: il n'en était nullementconscient.Pour Casey Edson, en ce moment, une seule chose comptait: les photos qu'il était sur le point de prendre.Invisible dans son canot pneumatique, engoncé dans sa parka imperméable, il se laissait doucementemporter vers l'est par le courant de la Tamise. À plat ventre, il braquait droit devant lui son appareil chargéd'une pellicule extra sensible.S'il réussissait, il serait célèbre! Bien sûr, il partagerait la gloire avec son partenaire et ami BillConolly, mais cela n'avait pas d'importance. Il se disait même que pour une aussi grosse affaire on n'était pastrop de deux.Excité au plus haut point, il tentait de réprimer le tremblement qui s'emparait de lui: il n'était plustrès loin de son but! Il avait étudié avec la plus grande minutie son itinéraire sur le fleuve.Plus que quelques mètres avant d'entrer en action.Son appareil était prêt, lui également. Les rames dans le canot lui entraient dans les côtes, mais il nes'en souciait guère. La gorge sèche, il s'assura que son émetteur-récepteur était à portée de sa main: aumoindre pépin, il pourrait prévenir Bill.Jamais Edson n'avait été aussi nerveux. Pourtant, comme correspondant de guerre, il avait connutous les points chauds de la planète. Le vieux baroudeur se rendait compte que la partie qui se jouait icidépassait les scènes dont il avait été témoin à Beyrouth ou en Afrique du Sud.Il arriva droit sur son objectif.Dans l'obscurité de la nuit, la péniche brillait de mille feux et Edson, après s'être tassé le plus possible sur le fond de son canot, se mit à observer ce bateau transformé en restaurant à la mode. Toutefois, cen'était pas un temple pour gourmets distingué par une série d'étoiles: il s'agissait de tout autre chose...Le photographe continuait à se laisser dériver vers l'arrière de la péniche lorsque sonémetteur-récepteur émit un discret signal à son oreille droite.Il s'en saisit, le brancha sur écoute et entendit la voix de Bill Conolly:-Ed, ça va? Tu y es?-Presque...-Ici, il ne se passe rien. Tout est calme, il me semble. Rien d'anormal pour l'instant.-Oui, je sais. Alors bouge pas pendant cinq minutes. S'il y a quelque chose de spécial, je te préviensimmédiatement. D'accord?-Ça colle. Loupe pas tes clichés!-Compte sur moi.Casey arrêta l'émetteur-récepteur et le déposa à côté de lui. En arrivant à l'arrière du bateau, il seretint pour ne pas hurler de joie: la distance était idéale pour réaliser de bonnes photos.Contrairement à l'entrée du restaurant, éclairée à giorno, la porte de ce côté-ci était à peine visibledans la pénombre.Mais c'est là que ça allait se passer...Edson vérifia une dernière fois son appareil photo: il lui fallait des images parfaites. L'idée qu'on ait pu observer ses manoeuvres ne l'effleura même pas. Pourtant c'était bien le cas: la mort le suivait de près,implaccable. Edson, sans le savoir, était déjà prisonnier de ses griffes.Un curieux tourbillon entourait le canot et un vent froid courait sur la Tamise, caressant le visage del'homme au passage.Pour lui, rien n'existait plus, à part son télé-objectif braqué sur la porte arrière qu'on devinait à peine.Si ses informations étaient exactes, quelque chose allait se produire dans les secondes à venir.Minuit sonna.-Venez, murmura-t-il, l'oeil rivé à son viseur, venez!Comme prévu, au douzième coup, la porte s'ouvrit...Qui la poussa, il ne le savait pas. Quelqu'un apparut sur le seuil.Edson enfonça le déclencheur.Le moteur entraîna la pellicule. Ce que vit Edson était si monstrueux qu'il en eut le souffle coupé. Ses plus folles prévisions étaient dépassées! Ça ferait un sacré scandale: quand l'affaire serait révélée au public,Londres subirait un véritable choc.Mais la mort était là! Accrochée au canot pneumatique. De temps à autre, surgissait de l'eau desgriffes acérées et des cheveux filasse semblables à une perruque mal peignée.La pellicule de trente-six poses était terminée. Casey venait de prendre les photos les plus fascinanteset les plus horribles de toute sa carrière.
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