J'ouvris un tiroir de mon bureau et récupérai mon magnétophone de poche, dans lequel j'introduisisla cassette.-Elle était vierge, me précisa madame Binussek. Il n'y a que la voix de mon mari dessus.Le visage de la jeune femme se tendit. Quelques gouttes de sueur perlèrent à son front tandisqu'elle fixait l'appareil d'un oeil à la fois agressif et inquiet. Tout d'abord nous n'entendîmes qu'un léger souffle. Puis, tout à coup, des lamentations caverneuses, suivies d'une sorte de grognement ou de rireétouffé et grinçant. Je reconnus bien là la façon qu'avaient les zombis de terrifier leurs victimes.-Il va parler! souffla Evelyn Binussek en serrant si fort son sac que ses phalanges blanchirent.-Hello Evelyn! lança le magnétophone.-C'est lui, monsieur Sinclair!La voix était rauque et sourde. Je regardai la jeune femme; des larmes embuaient son regard.-Alors, Evelyn, étonnée de m'entendre, chérie? poursuivit la voix. Evelyn, si je te parle, c'est parceque je ne suis pas mort! Je vais revenir! Je serai là pour la fête des pères. Et pas tout seul, chérie... Tu vasêtre contente de me revoir, n'est-ce pas? Tu m'aimes, hein?... Si tu savais comme je suis heureux de pouvoir bientôt te serrer dans mes bras, me réchauffer à ta chaleur, moi, ton mari, moi qui suis devenu un zombi.L'amour peut déplacer les montagnes, c'est toi qui disait ça, tu te rappelles? Il peut aussi franchir lesfrontières et vaincre la mort... Chère Evelyn, tu as toujours su me comprendre, je sais que tu m'accueillerasavec joie. Ah! ce sera...-Coupez, monsieur Sinclair, coupez, je vous en prie!" s'écria Mme Binussek en me suppliant duregard.J'appuyai sur la touche Arrêt au moment où le zombi éclatait d'un rire sinistre.-Voulez-vous un whisky? demandai-je.-Oui, s'il vous plaît.J'allai chercher une bouteille et deux verres, et lui servis une double dose. Elle prit le verre d'unemain tremblante et le porta à ses lèvres. Son visage avait la couleur de la cendre.-Reconnaissez-vous formellement votre mari?-Oui, sans le moindre doute.-Et vous ne pensez pas qu'il ait pu enregistrer ce texte avant sa mort, pour faire une mauvaise plaisanterie posthume...-Non, c'est impossible. J'ai acheté cette cassette il y a moins de deux semaines, pour mes enfants.Je vous jure qu'elle n'est pas trafiquée. D'ailleurs, pourquoi airais-je fait cela?-Bien entendu, ai-je admis en souriant pour l'encourager. Donc, votre mari serait de retour de l'au-delà sous la forme d'un zombi...-Et pas tout seul, monsieur Sinclair. Vous l'avez entendu comme moi. Ils seront trois...-Trois? Comment...-Oh! c'est simple. Jérôme, Eric et Claus formaient une bande de copains. Claus et moi sommesanglais, même si notre nom ne l'est pas. Sylvie et Jérôme Woeber sont belges, Brigitte et Eric Buchwald,allemands.-Et vos maris se voyaient souvent?-Oui. Ils s'étaient connus étudiants et étaient toujours restés en relations. Chaque année, ils passaient ensemble la fête des pères. C'était "leur" jour... Evelyn Binussek serra les mains et poursuivit,d'une voix altérée: La fête des pères est désormais un jour sinistre pour moi. C’est ce jour-là qu'ils sontmorts tous les trois, l'an dernier.-Ensemble?-Oui. Et les circonstances de leur mort n'ont jamais été vraiment éclaircies... Ils s'étaient donnérendez-vous en Suisse et on les a retrouvés dans la montagne, non loin d'une cascade près de laquelle ilsavaient décidé de pique-niquer. Étouffés, tous les trois, le visage bleu, la langue noire et gonflée... EvelynBinussek éclata brusquement en sanglots puis reprit, les yeux noyés de larmes: Nous les avons enterrés enSuisse. Je crois que c'est ce qu'ils auraient souhaité. Ils aimaient tellement ce pays.-Où cela s'est-il passé exactement?-Près d'un petit village du nom de Kandersteg, qui est assez connu à cause de la proximité dutunnel de Lötsch, à la frontière du canton de Wallis. On ne peut pas aller plus loin en voiture; on franchit letunnel en la mettant sur un train qui vous conduit à Goppenstein. C'est un endroit merveilleux et c'est là quereposent nos maris... Enfin, que reposaient, soupira Evelyn dont les yeux s'agrandirent de terreur. Car ilsveulent revenir... Vous avez entendu Claus... Ils veulent revenir réchauffer leur cadavre dans nos bras...C'est horrible.
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