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Gouvernements et paysans boliviensautour de la coca (1982-1990).Vers l'inévitable affrontement ?
Joël DELHOM
 Inédit - 1990
Les Boliviens plantent et utilisent la coca depuis des temps immémoriaux ; la"feuille sacrée des Incas" constitue un des symboles fondamentaux de la culture andine.Lorsqu'à la fin du XIXe siècle on parvient à en extraire la cocaïne, personne n'auraitimaginé que moins de cent ans plus tard, en devenant la principale matière première dela Bolivie, cette plante aux multiples vertus déclencherait une sorte de guerre larvée.On distingue dans ce pays deux zones principales de culture de la coca. LesYungas, au nord-est de La Paz, constituent la zone de production traditionnelle ; leChapare, au nord-est de Cochabamba, a connu un fort développement à partir de 1970et produit actuellement l'essentiel de la coca destinée à être transformée en pâte-base ouen cocaïne(
1
). Six fédérations regroupent près de 36000 producteurs dans le Chapare,dont la superficie plantée atteignait plus de 45000 hectares en 1988. Dans les Yungas,environ 27000 paysans organisés en quatre fédérations cultivent près de 20000 ha(
2
).Ajoutons, pour situer l'importance de la coca dans l'économie bolivienne,qu'approximativement 10 % de la population (près de 20 % des actifs) en viventdirectement ou indirectement et que la valeur monétaire qui reste dans le pays estconsidérablement plus élevée que le revenu des exportations légales. C'estprincipalement le manque de terres et l'augmentation du chômage qui conduisent lespaysans et les anciens mineurs vers les plantations de coca(
3
).
1960-1980 : de l'Etat complice à l'Etat trafiquant
(
1) Le Chapare représentait 56 % des superficies plantées en 1972 et 85 % en 1987, d'aprèsAlain LABROUSSE : "Bolivie : économie politique de la coca-cocaïne",
Problèmes d'Amérique Latine,
 Paris, n° 87, mai 1988, p. 109.(
2
) Cf. Marcos DEVISSCHER :
 Análisis de la coyuntura boliviana, junio 1988-mayo 1989
, LaPaz, mai 1989, document dactylo., Frères des Hommes (ci-après FDH), Paris. Ces chiffres correspondentà peu près aux études menées par le Centro de Investigación y Desarrollo Regional de Cochabamba(CIDRE). Signalons, toutefois, que certaines estimations avancent des chiffres beaucoup plus élevés. Parexemple, le rapport de la Commission spéciale du Sénat bolivien sur le narcotrafic et la pharmaco-dépendance, présenté par Gustavo MEJIA en 1986, annonce une superficie totale de 104000 ha. pour1985 ; or, la production n'a pas cessé d'augmenter depuis lors.
Cf.
"La sola reducción de cultivos de cocasería un suicidio nacional",
Presencia,
La Paz, 24 août 1986.(
3
)
Cf.
Alain LABROUSSE (1988),
op. cit.,
p. 110.
 
 
2
Les premières tentatives de réduction de la production de coca en Bolivie datentdu début des années soixante, suite à la ratification, en 1964, de la Convention uniquedes Nations Unies sur les stupéfiants (Vienne, 1961) qui assimilait la feuille de coca àune substance dangereuse et prévoyait son éradication dans un délai de vingt-cinqans(
4
). Ne tenant pas compte des traditions et des besoins des peuples andins, elle fut, àl'époque, violemment contestée par la majorité des partis politiques et des organisationssyndicales. La Convention constitue, depuis lors, le fondement juridique de lalégislation bolivienne en la matière.Comme cet accord ne fut guère suivi d'effets, la décennie suivante vit croître lapression du grand voisin nord-américain. Peine perdue car la volonté d'agir, si tant estqu'elle eût existé quelque part en Bolivie, n'habitait certainement pas le sommet del'Etat.Durant la dictature du général Hugo Banzer Suárez (1971-1978), la bourgeoisiefinancière et agro-industrielle met en place l'infrastructure nécessaire à la production età l'exportation de cocaïne, avec la complicité du gouvernement, dont Banzer enpersonne, et de la hiérarchie militaire(
5
).Craignant de perdre leurs privilèges, les trafiquants eux-mêmes portent ledictateur Luis García Meza au pouvoir (1980-1982). Son bras droit, le colonel LuisArce Gómez, ministre de l'Intérieur, supervise le juteux commerce de la cocaïne(
6
). Larépression n'a alors d'autre but que d'éliminer la concurrence "illégale", mais elle al'avantage de répondre, en apparence, aux pressions des Etats-Unis.
1982-1985
 
:
 
un gouvernement impuissant qui cède au chantage économique
 Avec le retour à un régime démocratique en 1982, qui plus est d'Union de lagauche (UDP), on aurait pu s'attendre à une action radicale pour démanteler le réseau deprotections dont bénéficiaient les trafiquants. Mais le gouvernement d'Hernán SilesSuazo (1982-1985), manquant peut-être de volonté politique, restait impuissant face àune administration corrompue(
7
). En 1983, il réorganise néanmoins les instruments derépression et crée une unité mixte police-armée, l'UMOPAR (
Unidad Móbil dePatrullas Rurales
, surnommée
"Leopardos"
), qui acquiert rapidement une sinistreréputation.L'événement le plus lourd de conséquences est la signature, le 11 août 1983,d'un accord secret avec les Etats-Unis qui met en place un programme bilatéral de cinqans, destiné à éradiquer une grande partie de la production de coca et à en contrôler le
(
4
)
Cf.
Vincent BRACKELAIRE :
Coca, cocaïne et développement, Repères pour lacoopération avec la Bolivie
, Bruxelles Collectif d'Echanges pour la Technologie Appropriée (COTA),1988, p. 42.(
5
)
Cf. Bulletin d'information Bolivie
(ci-après
 BIB
)
 ,
Anvers, n° XIII/8, décembre 1985, p. 100-104 et n° XIII/9, janvier-février 1986, p. 117-121.(
6
) Sur l'implication du haut commandement militaire dans le trafic de drogue, lire
 Bolivia Bulletin
, La Paz, CEDOIN, n° 5, vol. 3, octobre 1987.(
7
)
Cf.
Antoine DESJARDINS : "Coca in, coca out",
Cahier des Amériques Latines
, Paris, n° 6,1987, p. 24-25.
 
 
3
trafic, en échange d'une aide financière et technique(
8
). Cet accord ouvre la voie auchantage américain qui dure encore de nos jours et aux futures interventions militairesdans les zones de production. La première fut ordonnée en juillet 1984, sous la menacede Washington d'interrompre toute aide économique, mais les trafiquants, bieninformés, avaient déjà pris leurs dispositions(
9
).Les protestations des syndicats et les barrages dressés par les paysans sur lesroutes furent vains. La Centrale ouvrière bolivienne (COB) et la Confédérationsyndicale unique des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) prirent la défense despetits producteurs de coca qui étaient, avec le sous-prolétariat du trafic(
10
), lesprincipales victimes de la répression. Lors de son Congrès de septembre 1984, la COBprit des résolutions en faveur des paysans, exigeant la démilitarisation des zones deproduction et l'annulation des accords de 1983(
11
).
1985-1986 : répression des paysans et protection des trafiquants
La "Nouvelle Politique Economique" (NPE) du gouvernement néolibéral deVíctor Paz Estenssoro ne peut se passer de l'économie souterraine de la coca-cocaïne(
12
). Or, les Etats-Unis maintiennent leur pression sur la Bolivie sans vouloirapporter une compensation financière à la hauteur des besoins. D'où l'ambiguïté de lapolitique répressive de La Paz, qui s'appuie sur les accords passés par la précédentelégislature : la répression ne doit avoir qu'une portée réduite. Le gouvernement a doncpour unique objectif d'apaiser, à court terme, le courroux de l'Oncle Sam en harcelantles petits producteurs de coca. Cette stratégie est toujours en vigueur en 1990.L'opération
 Blast Furnace
, (juillet-novembre 1986)(
13
) et "l'affaireHuanchaca"(
14
) illustrent parfaitement cette politique. La première, que tout le monde aanalysée comme un échec cuisant, est en réalité un exemple de réussite. La seconde, enmettant en évidence les liens entre le pouvoir politique, la hiérarchie militaro-policièreet les patrons du trafic(
15
), explique pourquoi les paysans sont les cibles privilégiées dela répression.
(
8
)
Cf. Ibid.
et Henri PIERRE : "L'opération antidrogue menée en Bolivie donne peu derésultats",
 Le Monde,
Paris, 22 juillet 1986.(
9
)
Cf.
 
 BIB,
n° XIII/10, mars 1986, p. 132-133.(
10
)
Cf.
DESJARDINS (1987), p. 20 et "Estratificación social dentro del narcotráfico",
 BIB,
 n° XVI/1, mai-juin 1988, p. 12.(
11
) La COB rejetait les pressions extérieures et se prononçait pour une politique de contrôle etde prévention dans les pays consommateurs de cocaïne. Elle proposait également que le gouvernementsoutienne les projets d'industrialisation de la coca à des fins médicinales ou alimentaires.
Cf. BIB,
 n° XIII/10, mars 1986, p. 134.(
12
) Susanna RANCE écrit :
"le narcotrafic est devenu l'axe de l'économie nationale et l'allié dugouvernement en raison de sa capacité à engendrer des emplois et des devises"
, "Bolivia : decrecenarcotráfico pero permanecen tropas EE.UU.",
 Noticias Aliadas
, Lima, 18 septembre 1986. Voir aussi"La sola reducción de cultivos de coca sería un suicidio nacional",
op. cit 
.(
13
)
Cf. Le Monde,
22 juillet 1986 ;
 El País
, Madrid, des 17-18, 20, 22 juillet 1986 et du 28septembre 1986 ; LABROUSSE (1988), p. 114-115.(
14
) Voir DESJARDINS (1987), p. 27-30 et
 BIB,
n° XIV/5, janvier 1987, p. 73.(
15
) Les ministres de l'Intérieur, des Affaires extérieures, de la Défense ainsi que le Chef national de la police, mis en cause par la Commission d'enquête parlementaire, ne seront pas inquiétés.
Cf.
Pedro ABATTI :
 Analyse de la conjoncture bolivienne
, Cochabamba, juin 1987, dactylo., FDH,
of 00

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