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L’anarchisme latino-américain, la littérature et les arts,ou comment rendre populaire la culture savante et savante la culture populaire
Communication présentée à la journée d’étude « Cultures populaires et cultures savantes dans les Amériques »,organisée par le groupe Amériques de l’ADICORE à l’UBS, Lorient, le 14 décembre 2007.
Joël DELHOMADICORE, groupe AmériquesUniversité de Bretagne-SudEtant donné l’ampleur du sujet, notre objectif se limite ici à proposer un aperçupanoramique du statut de la culture et des pratiques artistiques dans le mouvement anarchiste enAmérique latine à la charnière du XIX
e
et du XX
e
siècle
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. Peut-être convient-il de préciser, toutd’abord, que le mouvement anarchiste latino-américain émerge autour 1880 dans le Río de laPlata et au Mexique, et se développe jusqu’à la Première guerre mondial, tandis qu’il est plustardif dans les pays andins, tels le Pérou où il couvre la période 1900-1930. Nous commenceronscet exposé par une approche synthétique, puis nous aborderons les conceptions d’un intellectuelpéruvien, avant de terminer par un exemple de subversion de la culture populaire.Nous n’avons pas connaissance d’étude portant sur les arts graphiques dans le mouvementanarchiste en Amérique latine, mais il est très probable que les traits dominants mis en évidencepar les travaux de Lily Litvak sur l’anarchisme espagnol
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restent pertinents, ne serait-ce qu’enraison de la circulation permanente des hommes et de la presse entre les deux rives del’Atlantique ou encore des références théoriques communes. L’analyse de la littérature libertairelatino-américaine par d’autres chercheurs concorde en outre avec les réflexions de Litvak, ce quitend à confirmer la validité de cette hypothèse. Nous nous appuierons donc, tout d’abord, sur lesrésultats de Lily Litvak en les résumant, car ils ont une valeur générale.Suivant les préceptes de Proudhon, Tolstoï, Kropotkine et Pelloutier, les anarchistes ontdéfendu l’idée d’un art pour et par le peuple, que sa vocation édifiante rattache à la fameuse
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Pour une vue d’ensemble de l’anarchisme latino-américain, voir
 El anarquismo en América Latina,
selección ynotas Carlos M. Rama y Angel J. Cappelletti, prólogo y cronología Angel J. Cappelletti, Caracas, BibliotecaAyacucho, 1990, CCXVII + 481 p. ou encore Alfredo Gómez,
 Anarquismo y anarcosindicalismo en América latina.Colombia, Brasil, Argentina, México
, Barcelona, Ruedo Ibérico, 1980, 236 p.
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Voir Lily Litvak,
 La mirada roja. Estética y arte del anarquismo español (1880-1913)
, Barcelona, Ediciones delSerbal, 1988, 151 p. et
 Musa Libertaria, Arte, literatura y vida cultural del anarquismo español (1880-1913)
,Madrid, Fundación de Estudios Libertarios Anselmo Lorenzo, 2001, 459 p.
 
2« propagande par le fait », trop souvent réduite aux seuls attentats
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. Ils confèrent ainsi à l’art une
mission morale et sociale
de dénonciation de l’oppression et de l’exploitation, ainsi qued’expression des aspirations de la collectivité. C’est-à-dire que l’art doit donner aux masses lavisibilité et la reconnaissance qui leur sont déniées par la société bourgeoise, permettre la prise deconscience de classe et communiquer l’espérance révolutionnaire. Il ne peut donc être l’apanaged’une élite ; il est l’acte de création de tout un peuple. La recherche de perfection formelle n’y estpas prioritaire, d’ailleurs les canons et autres conventions sont théoriquement rejetés : seulsl’expérience créatrice elle-même et le message transmis sont déterminants. C’est pourquoi lesanarchistes valorisent la création non professionnelle et la libre diffusion de l’œuvre. Dans unélan spontanéiste et vitaliste, la liberté créative est exaltée, mais l’art pour l’art, jugé artificiel,vide de sens, dénué de lien social, est considéré comme décadent, propre de l’oisiveté parasitairebourgeoise. L’esthétique a une finalité immédiate et sans prétention à la postérité ; elle ne sauraitêtre qu’un outil pour célébrer la dignité du travail, de la solidarité et de la lutte sociale. Il s’agitbien d’une conception utilitariste de l’art, dont l’idéalisme du projet s’ancre généralement dans leréalisme de la figuration.Dans le
graphisme
comme d’ailleurs en littérature, les thèmes les plus représentatifsconcernent la critique des mœurs et institutions bourgeoises, sont inspirés de la vie ouvrière etpaysanne ou représentent les pauvres en victimes. Un traitement proche de la caricature, estréservé aux ennemis du peuple, tandis que la dignité, la grandeur, l’héroïsme quotidien de celui-ciface à la pénibilité du labeur et à la misère de sa condition sont mis en exergue. Dans un systèmesimpliste et manichéen, les travailleurs, hommes, femmes et enfants, humiliés et abusés,affrontent des personnages archétypiques qui représentent l’Etat (politicien, juge, policier,militaire), le Capital (bourgeois, patron) et la Religion (prêtre, religieuse)
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. La technique ducontraste pour opposer les bons aux mauvais est très souvent employée dans les dessins, lesœuvres en prose et les pièces de théâtre, afin de mettre en évidence l’importance des différencesde classes et des antagonismes irréductibles
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. Le message doit être immédiatement décodable etemporter l’adhésion, ce qui implique avant tout la recherche de l’efficacité. Lily Litvak souligne
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Notamment, en version espagnole : P. J. Proudhon,
 El principio del arte y de su destino social,
trad. y ed. de E. G.de Quintanilla, Buenos Aires, 1894 ; F. Pelloutier,
 El arte y la rebeldía,
La Coruña, Biblioteca El Corsario, 1896 ; L.Tolstoi,
¿Qué es el arte?
, trad. de A. Riera, Barcelona, Maucci, 1902. On peut citer aussi la brochure de A. Retté,
 Arte y socialismo
, Buenos Aires, Ed. La Montaña, 1897. L’un des premiers utopistes anarchistes à promouvoir un artengagé fut Joseph Déjacque dans son
 Humanisphère
(New York, 1858-1859).
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Voir L. Litvak,
 La mirada roja, op. cit.
et Jean Andreu, Maurice Fraysse, Eva Golluscio,
 Anarkos. Literaturaslibertarias de América del Sur 
, Buenos Aires, Corregidor, 1990, 262 p.
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Cette technique est aussi soulignée par Eva Golluscio de Montoya,
Teatro y folletines libertarios ríoplatenses(1895-1910) (Estudio y Antología)
, Ottawa, Girol Books, 1996, 224 p., et par David Doillon, « Portrait del'anarchiste dans l'oeuvre littéraire de Ricardo Flores Magón »,
 Belphégor, Littérature populaire et culturemédiatique
, Vol. VI, n° 2, juin 2007, < http://etc.dal.ca/belphegor/vol6_no2/articles/06_02_doill_port_fr.html>.
 
3qu’au niveau technique, les anarchistes ont pris conscience des possibilités artistiques etidéologiques de la typographie, rendant possible une lecture plus dynamique, plus dramatique,plus émotive du texte et de l’image. Par le biais de portraits, une place est faite à l’élaborationd’un martyrologe et d’une mémoire historique propre, un des aspects fondamentaux de touteculture ; nous aurons l’occasion d’y revenir. On remarque aussi la présence d’une esthétique dumachinisme et du progrès technique qui annonce le futurisme, d’où un double mouvementparadoxal : l’horreur de l’exploitation industrielle et l’admiration du pouvoir de transformer lemonde. Pour Litvak, « Ces dessins sont l’expression de nouvelles formes, d’un nouveau langageplastique qui s’adapte à de nouvelles réalités exprimées au moyen de nouveaux vecteurs »
. Oncomprend pourquoi des peintres impressionnistes ou néo-impressionnistes tels que Monet,Pissarro, Seurat, Signac ou Luce sont appréciés dans le mouvement libertaire, sans parler desdessinateurs tels que Steinlen, qui mettent en scène les malheureux de toute espèce.Dans leur ouvrage intitulé
 Anarkos. Literaturas libertarias de América del Sur 
, JeanAndreu, Maurice Fraysse et Eva Golluscio considèrent que les anarchistes argentins, uruguayens,paraguayens et chiliens ont élaboré, à l’aube du XX
e
siècle, une « contre-culture » prolétaires’opposant à la culture oligarchique dominante
. La
littérature
produite (poésie, théâtre, récit),dont ces chercheurs proposent une anthologie, se caractérise par son contenu idéologiqueprotestataire et prosélytique, qui s’inscrit dans la réalité sociale populaire en s’écartantradicalement des tableaux folkloriques ou pittoresques de la littérature bourgeoise. Avec unlyrisme candide et pathétique, mais efficace, elle met en scène les conflits de classes et la révolteindividuelle ou collective en leur donnant un sens libertaire. Ainsi, sont mis en avant ladestruction des moyens de production comme forme de lutte, la justice populaire, l’émancipationde l’individu par l’instruction, etc. L’art, conçu comme une arme de combat, est au service del’idéologie, l’incarne, dans une « poétique de l’urgence » sociale, dont la fonction serait de libérerl’individu opprimé et aliéné par la culture bourgeoise
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. Les auteurs parlent d’esthétique
L. Litvak,
 La mirada roja, op. cit.,
p. 61. Nous traduisons tous les textes en espagnol.
J. Andreu
et al.
,
 Anarkos, op. cit.
Pour le Pérou, Gonzalo Espino Relucé préfère parler de « culture ouvrièrealternative » dans son anthologie
 La Lira rebelde proletaria,
Lima, Tarea, 1984, p. 23-27 (accessible sur Internet<http://sisbib.unmsm.edu.pe/BibVirtual/libros/literatura/lira_rebelde/contenido.htm>). La diversité des expressionsrecouvre en fait une même réalité d’opposition à la culture dominante : « Ainsi, la culture devient pour les ouvriersde notre pays [Pérou] un exercice de
dissociation
; dans la mesure où elle apportait des éléments pour mettre enquestion l’ordre établi. Lire signifiait, en dernière instance, conspirer. Assister à une soirée littéraire-musicalerevenait à reconnaître un autre type de valeurs. Participer aux événements anarcho-syndicalistes était un défi.Précisément parce que la pratique culturelle des travailleurs et l’organisation et la lutte pour la conquête des besoinsles plus nécessaires sont deux aspects d’un même fait social : l’affrontement des couches populaires à la dominationexclusive de l’oligarchie »,
ibid.,
p. 24.
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Urgence, car cette littérature chercherait simplement une efficacité instantanée pour susciter l’identification,l’adhésion et la révolte (J. Andreu
et al.
,
 Anarkos, op. cit.,
p. 10-11). Pour une analyse des caractéristiques de la
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