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Octave MIRBEAU
GRÉVIN
Voici une figure parisienne – une de ces rares et séduisantes figures sur lesquelles sereflètent une société et une époque. On a plaisir à crayonner la silhouette de cet artiste raffiné,de cet observateur gaulois, de ce moraliste aimable et original, de ce Parisien de race exquise pour qui Paris n'a point de secret et qui aime la grande ville de cet amour absolu, indulgent,éclairé, qu'on a pour une vieille maîtresse devenue une sorte de grande enfant gâtée.Où est né Grévin ? Je ne sais. Comment a-t-il débuté ? Je l'ignore. Sa vocation s'est-elle annoncée de bonne heure ? Son père y a-t-il fait obstacle ? Je n'ai nul besoin de le savoir.Il y a des gens qui datent du jour où on les a connus. Leur originalité ne doit rien à personne ;leur esprit s'est spontanément tiré de pair, et l'on va droit à leurs oeuvres comme à desmédailles frappées à une empreinte neuve. Tel est bien ce dessinateur délicat que l'on s'obstineà classer parmi les caricaturistes, et qui est, à l'heure qu'il est, le plus brillant des humoristes,le plus philosophe des fantaisistes, le plus ingénieux des fouilleurs de la vie moderne. Ce qu'ilfait lui appartient. Il a apporté avec lui une note de caprice et un goût d'épigrammesincontestablement nouveaux.Sous quel maître a-t-il travaillé ? Peu m'importe ! Car un seul maître a pu lui enseigner son art : lui-même. Grévin est élève de Grévin, ou plutôt Grévin est élève de Paris. Vous medirez des nouvelles des costumes qu'il a inventés pour 
 L'Arbre de Noël 
. Il y a longtemps que lecollaborateur-étoile du
Charivari
et du
 Journal pour rire
est le premier des costumiers. Soncrayon féerique a littéralement renouvelé les us et coutumes de la mise en scène. Le théâtre secontentait de quelques chiffons et du paillon traditionnel. On avait un fonds de vieux galonsqu'on faisait indéfiniment resservir, et les acteurs se passaient leurs défroques de génération engénération. Grévin est survenu, et il a fallu tout changer. Des splendeurs inédites, descoquetteries qu'on ne soupçonnait pas, sont sorties de son invention. Le public, qu'il a maintesfois ravi de son imagination, l'a élevé au-dessus de tous ses rivaux. Qui, mieux que lui, excelleà mettre en lumière la beauté d'une femme ? Qui trouve des accoutrements plus typiques,d'une grâce plus fascinante, d'une audace plus piquante et d'une plus vive élégance ? Quis'entend à souligner d'un trait plus spirituel un ridicule, un caractère, une forme bizarre ? Quifait jouer plus pittoresquement le pétillement de couleurs ? Et, certes, on ne peut dire de luiqu'il copie les anciens tableaux ou les anciennes estampes. Ses trouvailles sont bien à lui ;elles ont jailli de sa connaissance essentiellement personnelle de la modernité. Les plis qu'ilcombine, les chiffonnements qu'il trousse, les lignes qu'il agence, les ductions qu'ilaccumule sont d'aujourd'hui et non de demain. Il ne suit pas les modes ; il les devance ; il les pousse du premier coup à la quintessence.
 
Mais ce qui restera de lui, par excellence, ce sont les
 Fantaisies parisiennes
qu'il publie dans les journaux amusants. Là il se montre vraiment l'égal des Cham, des Daumier etdes Gavarni, et ce n'est pas en disciple qu'il les égale, mais en inventeur à leur taille. Il n'a point les sauvageries de Daumier, ni les amertumes farouches de Gavarni, ni l'exubérancecomique de Cham ; il a une finesse, une souplesse, une délicatesse aiguës que n'eut aucun deses trois devanciers illustres, et cette urbanité cruelle est le signe spécial de soin talent. Il estimpossible de rendre plus cisivement les manières d'être de la Parisienne et plusincisivement la stupidité contagieuse du gommeux. Grévin divise le monde actuel en troisclasses : le grand seigneur, le bourgeois, le déclassé. Je me trompe : il sait que, dans ce siècle,la femme a tiré à elle toute la couverture, et c'est vers la femme qu'il s'est tourné tout entier.Ce qui l'intéresse le plus, c'est la fille, cette malheureuse qui est en bas, qu'imite la bourgeoise,qu'encourage la grande dame sans le savoir et sans le comprendre, et que tout le mondeconspue en l'adorant. Alors même qu'il manie contre elle la satire mordante, il laisse voir la pitié qu'elle lui inspire. La fille n'est-elle pas une victime sociale ? Si elle flatte nos vices, ellesort de nos vices mêmes ; elle est armée de nos perversités. Ce n'est pas elle qu'il convient defouailler et de flétrir, c'est notre propre nature, c'est ce milieu que nous formons. Vous voyez par là si les Pharisiens s'égarent lorsqu'ils baissent les yeux devant les « légèretés » de Grévin.Au lieu de se scandaliser de ses dessins, ils feraient bien de méditer ses légendes.Permettez-moi d'en citer quelques unes, prises au hasard parmi ses recueils.D'abord le mot d'un désabusé : « Fini d'rire ! – La vie, jeune homme, est un laps detemps plus ou moins long que l'on passe à ne pas trouver ce que l'on cherche, et à ne paschercher ce que l'on trouve. »Écoutez ce petit dialogue entre une jolie personne décolletée et son protecteur docile.Toute la morale de boudoir est là :« — Gustave !... Un animal que j'ai connu sans l'sou et qui aujourd'hui est riche àmillions. — Qu'il a gagnés ? — Qu'il a gagnés ! — Sans aller en prison ? — Sans aller en prison ! — Fichtre !... »Oyez encore cette réflexion profonde d'une fumeuse de cigarettes à chignon jaune :« La route du vice serait peut-être moins fréquentée si l'on éclairait davantage l'affreuxsentier de la vertu. »Mais voici une perle, la légende de la fille de la débardeuse, qui demande à laconcierge :« — Alors, dis où va petite mère ? — Elle va te chercher du pain ! »
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