Il est donc important de mieux connaître la masse des articles qu’il a rédigés au coursde sa carrière journalistique, qui ‘est étendue sur quatre décennies. Un premier recensementde quelque 1 200 articles a été effectué par Jean-François Nivet à l’occasion de sa thèse,soutenue en 1987, sur
Mirbeau journaliste
. Depuis ce premier dépouillement systématique
,quelque 150 nouveaux articles signés Mirbeau ont été découverts, ainsi que des centainesd’autres, parus sous diverses signatures, ou non signés : il est donc grand temps de faire le point et de procéder à un indispensable
aggiornamento
.Mais tout de suite se pose le problème de ces collaborations masquées, si fréquentesdans la presse de l’époque, où l’anonymat et le recours aux pseudonymes permettaient, nonseulement de cacher la maigreur des effectifs de la plupart des petits journaux qui pullulaient partout en France, mais aussi de camoufler l’identité de rédacteurs d’articles pas toujoursgratifiants ni honorables commandés par la direction du journal : l’écriture masquée a ceci de bon qu’elle épargne aux «
prolétaires de lettres
», selon la forte expression de Mirbeau
,certaines avanies publiques quand ils sont chargés de basses besognes par leurs seigneurs etmaîtres
. Elle autorise aussi – et Mirbeau ne s’en est pas privé – des fantaisies et desexpériences littéraires sans courir le risque d’être identifié. Et puis, pour un journaliste aussiconnu et aussi politiquement incorrect que le père de l’abbé Jules, elle peut, à l’occasion, êtreun moyen de toucher un lectorat rétif, qui pourrait bien être tenté de boycotter des articlessignés d’un nom sentant un peu trop le soufre aux naseaux des misonéistes de tout poil.En ce qui concerne Mirbeau, précisément, les pseudonymes sont nombreux et divers — et encore est-il plausible que plusieurs d’entre eux n’aient pas été identifiés à ce jour.Gardéniac est le signataire des
Petits poèmes parisiens
de 1882 ; Auguste celui de la rubriquethéâtrale des
Grimaces
, en 1883 ; Henry Lys est le pseudonyme adopté en juin 1884, en guised’allégeance au néo-monarchiste Arthur Meyer, quand, de retour de son exil breton, il faittimidement sa rentrée au
Gaulois
; Montrevêche et un diablotin aux pieds fourchus
signentles chroniques de
L’Événement
, en 1884-1885, cependant que, sous son vrai nom, Mirbeau,endetté jusqu’au cou après sept mois d’abstinence, chronique d’abondance dans les colonnesde
La France
et du
Gaulois
; les deux séries de
Lettres de l’Inde
, qui paraissent, en 1885, dans
Le Gaulois
et
Le Journal des débats
, sont signées respectivement Nirvana et N., histoire dedéguiser une mystification littéraire de la plus belle eau
; à l’automne 1892, lorsqu’est fondé
4
À vrai dire, Gérard de Lacaze-Duthiers, auteur de plusieurs articles sur les articles de Mirbeau, avaitentrepris ce dépouillement au lendemain de l’affaire Dreyfus, mais, à l’en croire, son travail a été perdu, et entout cas il n’en reste aucune trace.
5
Dans
Les Grimaces
6
Mais, en revanche, Mirbeau a bel et bien signé ses consternants articles antisémitiques des
Grimaces
, en1883, et il en a conçu un lancinant sentiment de culpabilité. Il fera son auto-critique à deux reprises : dans «
LesMonach
.
7
Voir notre édition des
Chroniques du Diable
, Annales littéraire de l’université de Besançon, 1995.
8
Mirbeau n’a en effet jamais mis les pieds en Inde et se contente de mettre en forme littéraire les rapportsenvoyés par son ami François Deloncle à Jules Ferry, alors président du Conseil. Voir notre préface aux
Lettresde l’Inde
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