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 Vendredi27février2009
CAHIERDU« MONDE »DATÉVENDREDI27 FÉVRIER2009,N
O
19935.NEPEUTÊTREVENDUSÉPARÉMENT
N
oël 2001. Rory Stewart vient de traverser à piedl’Iran,lePakistan,l’IndeetleNépal.Ilapprendlachutedurégi-me des talibans et décide alors depoursuivresonpéripleenAfghanis-tan. Ce diplomate britannique de28 ans, qui s’est mis en congé, vaparcourirlepaysd’ouestenest,deHératàKaboul,àtraverslesmonta-gnes:l’itinérairesuivi,aucoursdel’hiver1506,parBabur,lepremierempereur moghol de l’Inde. Luiaussitenaitunjournal,maisilvoya-geaitavecuneescorte,etàcheval.Né à Hongkong, ayant grandienMalaisie,RoryStewartaétudl’histoiredelarégion,l’islam,l’ara- be et le persan. Muni d’un sac àdos, vêtu comme un Afghan, avecunelonguetuniqueetunpantalonflottant, il n’a pas de téléphone.Pasdecartedétailléenonplus,quipourrait le faire prendre pour unespion.Saseulearmeestunbâton.On lui impose au départ deuxaccompagnateurs,maisilréussiraassezviteàs’endébarrasser.Traversantdeszonesmeurtriespar vingt-quatre anes deguerre, le voyageur note scrupu-leusement ses observations, qu’ilconfronte à celles de Babur. Sonrécitdevoyageavancepasàpas,àla cadence d’un marcheur. Milledétails en font un témoignageexceptionnel. Un soir, ses intes-tinsletrahissent :
« Aprèslerepas, je suis allé jusqu’à une rigole pour  satisfaire un besoin pressant, et lamoitiédu villagem’asuivi pourmeregarderdéféquer. »
RoryStewartn’apasd’idéespré-conçues. Il regarde, simplement,tend l’oreille, essaie de compren-drecepayscomplexe,àtraverssespeuples multiples et ses paysages.Il va rencontrer successivementdesTadjiks,desAïmâqs,desHaza-ras, des Wardaks… en usant d’undialecte local issu du persan. Sesinterlocuteurssontpourlaplupartanalphabètes. Ils vivent sans élec-tricité et ne savent à peu près riendu monde extérieur.
« Dans beau-coup de maisons, le seul exemple detechnologieétrangèreétaitlakalach-nikov, et la seule marque mondiale,l’islam »
,racontelevoyageur.Cet-tesociétéest
«unimprévisibleamal- game d’étiquette, d’humour et d’ex-trême brutalité »
. La manière dontunhommeentredansunepiècesuf-fitàdéfinirsonstatut.Lemoindreobjet compte.
« Abdul Haq laissa son transistor allumé toute la nuit.Commeiln’yavaitpasderéception,tout ce qu’il obtenait, c’était un fort  sifflement de parasites, mais celamontrait à tout le monde qu’il était  propriétaired’uneradio. »
Plusvagabondquemystique
Qu’enest-ildel’hospitalitéetdela générosité, recommandées parle Coran ? Parfois, le
mosafer 
voyageur»)doitvraimentinsis-ter, supplier, pour qu’une portes’ouvre dans la nuit glacée. Mais,aprèscoup,ilcomprendlesréticen-ces de ces gens démunis, qui ontdes raisons de craindre l’étrangeretluiontfinalementtoujoursfour-niunrefugeetdupain.Nombredeseshôtessontd’an-ciens chefs de guerre, commeSeyyedUmar,àquiildemande:
« Pourquoi étiez-vous devenumoudjahid ? Parcequelegouvernementrus- seaempêchémesfemmesdeporterlevoileetaconfisquémesânes.Etpourquoivousêtes-vousbat-tucontrelestalibans – Parce qu’ils ont forcé mes fem-mes à porter la burqa à la place duvoileetqu’ilsm’ontvolémesânes. »
En vérité, Seyyed Umar n’avaitpas combattu les talibans, il étaitl’undeleursreprésentants.Cepaysaccumulelesmensonges,maisc’estpeut-être son seul moyen d’échap-perauxfantômesdupassé…Un jour, Rory Stewart tombesurunchienauxoreillescoupées,hautcomme un petitponey, dontpersonne ne veut, et décide del’adopter. Il lui donne le nom del’empereur moghol puisqu’il a ledos rayé et que
babur 
signifie« tigre ». Ils vont marcher cinqsemainesensemble.Loindelepro-tégercontrelesloupsoulesmau- vaisesrencontres,Baburattireles jets de pierre et complique la viede son maître, qui doit souvent letraîner dans la neige ou sur desruisseauxgelés.L’animal,épuisé,finirapardéclarerforfait.Pourquoi prendre tant de ris-ques et s’obstiner à faire àpied chaquemètredeceparcoursqui se terminera à Kaboul… dansla maison qu’occupait OussamaBen Laden ? Rory Stewart ne lesait pas lui-même. Il devait mar-cher et écrire.
« J’étais plus unvagabond qu’un mystique, mais pendantquej’écrivais,jemesentaisen paix. »
Il dessinait aussi, etc’étaituneautremanièred’entrerencontactaveclesAfghans.L’Occident, constate-t-il, nes’étaitguèrepréoccupédumassa-cre des Hazaras par les talibans :
« Ce qui l’émouvait, c’était la des-tructiondesBouddhasdeBamiyanou le sort du lion du zoo de Kaboul. »
D’une manière généra-le,
« les administrations colonialesétaientpeut-êtreracistesetprofiteu- ses, mais au moins elles tra-vaillaient sérieusement à compren-dre les peuples qu’elles gouver-naient »
.Riendetelaujourd’hui:
« Lanégationimplicitedesdifféren-ces culturelles est la nouvelle mar-que de fabrique de l’interventioninternationale. »
En2003,RoryStewartareprisdu service, devenant gouverneuradjoint de Maysan et de Dhi Qar,deux provinces du sud de l’Irak.Mais l’Afghanistan l’attirait irré-sistiblement. Il s’est installé àKaboul,oùlaFondationTurquoi-seMountainqu’ildirigechercheàfaire revivre le centre historique.Levoyagecontinue…
a
RobertSolé
Littératures : Keith Gessen, Philippe Vasset, Benjamin Percy...
 
p. 3, 4 et 5
Essais : l’ivresse au volant selon Joseph Gusfield
p. 6
Rencontre : l’univers désespéré et tendre de Pascal Garnier
p. 8
Dans les pas de Babur, au pays des talibans
Simone Weil
philosopheavant tout
O
n l’aura vouluemystique, saintelaïque ou saintetout court, toquée,anorexique… Onaura brocardé, deson vivant même, sa mise déjan-tée, son éternelle pèlerine, sesénormes lunettes, sa laideur étu-diée, ses cheveux de cocker, samaladresse proverbiale ou sontonpéremptoire. Aucundesstigmateshabituelsparlesquelsonchercheàridiculi-ser une femme qui pense n’auraété épargné à Simone Weil, ellequi pourtant ne se voulait pas
« féministe »
; elle dont l’œuvrerestera pour l’essentiel pos-thume, recomposée en aphoris-mes par ses amis catholiques,comme Gustave Thibon (
 La PesanteuretlaGrâce
)ourestituéeparl’intérêtqueluivoueraAlbertCamus (qui publie
L’Enracine-ment 
, rédigé peu de temps avantsamort).D’elle on ne retient souventque le séjour de la normalienneagrégée d’origine bourgeoise àl’usine, l’engagement aux côtésdes républicains espagnols, laconversion inachevée aucatholi-cisme,parallèleaurejetopiniâtredu judaïsme. Mais les exercicesd’admiration ou de détestationqu’elle suscite manquent sou- ventl’essentiel :lefaitqueSimo-ne Weil, qui aurait eu 100 ans le3février,aétéd’abordunephilo-sophe avide de cohérence, danssa vie comme dans ses écrits.L’undesplusimportantsphiloso-phes français du XX
e
siècle sansdoute,sisonexistencen’avaitpasétéfauchéeà34 ans,auseindelaFrance libre qu’elle avait ralliée,comme son ami l’épistémologueetrésistantJeanCavaillès.Tuber-culeuse, elle s’éteint le 24 août1943 dans un hôpital londoniensouslecoupdesprivationsqu’el-le s’était imposées par esprit desolidarité avec les restrictionsdontlapopulationfrançaiseétait victime.Lapublication,àl’été2008,duquatrième tome de ses œuvrescomplètessousletitred’
 Ecritsde Marseille
est l’occasion dedécouvrir le penseur qu’elle aétéd’abord.Cestextesconcer-nent la période au cours delaquelle, de 1940 à l’exil àNewYorkpuisenAngleter-reen1942,ellerésideavecses parents dans le sudde la France, dans l’at-tente d’un départ dontelleespèrequ’illuiper-mettra de rejoindreenfin le combatcontrel’Axe.
NicolasWeill
 Lirelasuitepage 2
EnAfghanistan(ThePlacesinBetween)
deRoryStewart
Traduitdel’anglaisparEstherMénévis AlbinMichel,328 p.,22 ¤.
RuedesArchives/Tal
 
2
0123
 Vendredi 27 février 2009
L’encombrant statutde « nièce de »
Un défi pour ses biographes
« Une philosophie de la nécessité »
S
 ylvie Weil est avant tout unenouvelliste(1),etsonlivredesouvenirs familiaux,
Chez lesWeil 
,est,en38brefschapitres,unesuccession de nouvelles, où l’onretrouvesonregardaigusurlaréali-té,sonsensdudétail,sonhumour,sa férocité, qui ne conduit jamaisaurèglementdecomptes,etsaten-dresse, qui ne s’abîme jamais endévotion.Cen’estpasunebiographiefami-lialeausensoùonl’entendgénéra-lement.SylvieWeilneretracepaslacourteexistencedesatante,laphi-losophe Simone Weil, morte l’an-néedesanaissance.Pasplusqu’el-le ne revient avec précision sur lacarrière de son père, le grandmathématicienAndré Weil (1906-1998), cofondateur du fameuxgroupebaptisédunomd’unsavantimaginaire, Bourbaki. André Weilalui-mêmeracontésavieavecbeau-coup d’ironie dans
Souvenirs d’ap- prentissage
(éd.Birkhauser,1991).Ce récit, qui fait magnifique-ment revivre ce frère et cette sœurse sentant presque jumeaux, tousdeux surdoués – André Weil a eudès l’âge de 7 ans la passion desmathématiques –, est aussi pourSylvieWeilunemanièredeselibé-rer d’un lourd héritage. Dès sonplusjeuneâge,ellearessembléàsatante, physiquement, de manièrefrappante. Et quand on sait quelsenthousiasmessuscite lafiguredeSimoneWeil,onimaginecequ’elleadûsubir.
« Sivousn’avezchoisini l’incognito dans un monde qui vousestétrangeretvousdéplaît–enl’oc-currence celui de la mode –
, écrit-elle,
ni l’exil en Patagonie, il reste lerôleintéressant,maisambigu,dereli-que:letibiadelasainte.Desgensquevousn’avezjamaisvusdevotreviese précipitentvers vous,rougesdeplai- sir,“MonDieu,quelleressemblance, jevousaireconnuetoutdesuite !” »
« Letibiadelasainte »
Le jour de son premier succès,en1959,lorsquelegénéraldeGaul-le lui remet son prix au concoursgénéral, il ne lui dit qu’un mot,
« J’ai beaucoup aimé votre tante »
.
« Etcen’étaitmêmepasvrai 
,remar-queaujourd’huiSylvieWeil
.ALon-dres,ilavaitditqu’elleétaitcomplète-mentfolle. »
Bien sûr, Sylvie Weil ne s’est jamaiscontentéed’être
« letibiadela sainte »
. Elle a quitté l’apparte-ment familial de la rue Auguste-Comte–celaatoutefoisétéuncrè- ve-cœurdelevendreaprèslamortde son père –, est devenue profes-seur de littérature, vit à New York depuis de nombreuses années, etécrit,nonseulementdesnouvelles,maisdesromansetdeslivrespourenfants.
« Il y a longtemps que j’avaisl’idée d’écrire ce texte
, explique-t-elle.
 Pasdutoutpourm’attristeroume plaindre. J’avais ouvert un dos- sier “nièce de”. J’y prenais des notes, plutôtsurunmodecomique,surcer-tainspropos,certainesrencontres.Jenesuispasphilosophe,jenesuispasmystique,etquandonmeditausujet dematante“Ellem’asauvédusuici-dequandj’avais16ans”,j’aidumal à comprendre. En revanche, je com- prendstrèsbienqu’onsoitfascinépar  sonrefusabsoluducompromis.Moi aussijel’admirepourcela.Jen’aipasàmevenger,jen’aipasétéunevicti-me, mais Simone m’a encombrée. Il mefallaitreconnaîtrequijesuis,com-ment j’ai été définie par cela, fairerenaître ce “lieu Weil”, l’apparte-mentdelarueAuguste-Comte,dont  jepossèdetoujourslesmeubles,venusd’autres pays, au fil des exils de mes grands-parents et arrière-grands- parents.Etpuisj’étaisfollementatta-chée à mon père. Le monde sans lui estdifférent.Etsonimmenseculturememanque. »
Ce père insupportable et mer- veilleux, qui parle de nombreuseslangues, a lu toute une bibliothè-que,estl’undesplusbeauxperson-nages du livre. Il refuse d’encom- brer sa mémoire de mots inutiles,donc, à table, si manque le sucre,parexemple,ilfait
« ungrandgestedelamain,unesortedemoulinet »
chargepoursafemmeousesfillesde comprendre ce qu’il veut. Ilréprouve les conversations anodi-nes,
« oiseuses »
,maisilestsifasci-nantqu’onnepeutluienvouloir.Quantauxgrands-parents,Ber-nardetSelma,SylvieWeillesatou- jours vus recopier ligne à ligne lescahiers noirs de leur fille Simone,
« commedeuxbonsélèves »
,commepournejamaislaquitter.
a
 JosyaneSavigneau
(1) Sonpremierrecueil,
 ANewYork iln’yapasdetremblementsdeterre
 ,unpetitbijoud’humourjuifnew-yorkais, paruchezFlammarionen1984,aétéréédité chezHBéditionsen2002.
C
omment parler de Simone Weil ?, s’est demandé un jourEmmanuelLevinas,luireprochant, dans
Difficile liberté 
,l’extrême dureté avec laquelle elles’étaitattaquéeau judaïsme.Dansl’attente d’une nouvelle « vie » deSimoneWeilquis’ajouteraàlacélè- brebiographiedesonamieSimonePétrement(
 La Vie de Simone Weil 
,Fayard,1997),onsecontenteradeslivraisons,fragmentairesousubjec-tives,occasionnéesparlecentenai-re. L’existence de la philosophepose,ilestvrai,unredoutabledéfiàses biographes tant sa brièveté estproportionnellement inverse auxévénementsdontelleaétéremplie.Fille de médecin, née à Paris en1909 dans une famille juive etagnostique,SimoneWeilsuitàpre-mièrevuele
cursushonorum
classi-que de la bourgeoisie éclairée desontemps–normalienne,agrégéedephilosophie–,n’eûtétésonmili-tantismed’extrêmegaucheachar-néetunsouciexacerbédelamisè-re dumonde qui laissera pantoisesa condisciple Simone de Beau- voir. Elle s’expose volontairementàlaviolencedesontemps,enusined’abord, puis en Espagne, où elles’engage dans le camp républi-cain, avant d’entrer en résistancecontrel’occupantallemand.Le ton parfois hagiographiqueadopté aussi bien par ChristianeRancéqueLaureAdleroulespoè-tesChristineRabedonetJean-LucSigauxlaissepourtantuneimpres-siond’insatisfaction,mêmesitousces ouvrages apportent des préci-sions intéressantes sur tel ou telpoint. En effet, ils donnent tousl’impression que Simone Weil etson œuvre ont encore besoind’êtredéfendus.Contrequoi ?Elle-mêmeasudesonvivantrectifierouregrettercer-taines erreurs de jugement (sonpacifisme obstiné d’avant-guerre,par exemple). En revanche, sonanticolonialisme farouche reste aposteriori lucide. Sans doute l’as-pect fragmentaire de son œuvre afacilité toutes les réappropria-tions,dévotes,politiquesetautres.Mais plus qu’en « sainte », c’estsans doute en intellectuelle enga-gée de son temps qu’ellenousparleencorelemieux.
a
N.W.
L’Insoumise.SimoneWeil
 ,deLaureAdler 
(
 ActesSud,278p.,20 ¤) ;
SimoneWeil
 ,deChristianeRancé(Seuil,256p.,18 ¤) ;
Simo-neWeil.Mystiqueetrebelle
 ,deChristine RabedonetJean-LucSigaux(L’Entrelacs, 256p.,16 ¤) ;
SimoneWeil.Leravissementdelaraison
 ,texteschoisisetprésentésparSté- phaneBarsacq(Points,94p.,5 ¤).
 /à l a u n e
 Suitedelapremièrepage
 A première vue, rien de moinsphilosophique que cette séquencemarquéeavanttoutparuneaspira-tiondéçueàl’actionetparl’élabora-tiond’unsuicidaireprojetd’
« infir-mière de première ligne »
, qu’elles’obstinera en vain à faire adopterparLondresetquipréfigurel’enga-gementhumanitaire.L’heuresem- ble vouée à l’approfondissementd’unequêtereligieusecommencéedepuis les années 1930, qui laconduit
« auseuildel’Eglise »
unseuil qu’elle ne franchira pas, desonfaitetàcausedelaréticencedesesinterlocuteurschrétiens,décon-certés par cette catéchumène horsnormes.C’està cemomentqu’ellefait également la rude expériencede la ferme et des vendanges àSaint-Julien-de-Peyrolas (elle serécitele
 NotrePère
engrecpoursedonner du courage). En outre,encouragée par sa fréquentationdupoèteRenéDaumal,ellesepas-sionnepourcequ’ellejugeêtrelessources non chrétiennes, platoni-cienne mais aussi orientale, duchristianisme(letaoïsme,la
 Bhaga-vad-Gîtâ
etles
Upanishad 
).Danslemême temps, elle s’intéresse deprèsàl’histoiredessciencesquiluisontimmédiatementcontemporai-nes(laphysiquedeMaxPlanck).
Letravail,référenceultime
De cette exceptionnelle florai-son entre fuite et émigration,troisdes ouvrages suscités par la pers-pectiveducentenairesefontl’échoou le commentaire. Chacun a lemérite de scruter ce qui pourraitconstituerl’unitéd’uneproductionintellectuellesidisparateàpremiè-re vue. Une production que lesnécessités de l’heure et la reléga-tion imposée par les lois raciales àcellequirejette,jusqu’àlafinetdetoutessesforces,unjudaïsmedontelleestfamilialementissue,laisse-ront irrémédiablement à l’étatd’ébauches. On n’en sent pasmoinsapparaîtreunfilconducteurdeplusenplusinsistantdanscettepenséequ’ildevientpresquepossi- ble,grâceàlaphilosopheettraduc-trice Sylvie Courtine-Denamy, àRobert Chenavier, qui dirige les
Cahiers Simone-Weil 
, et auxauteurs rassemblés dans le trèséclairantcollectifdirigéparFloren-cedeLussy,dereconstituer–pour-quoipas ?–ensystème.Textes originaux et littératuresecondaire aboutissent en effet àmettreaucentredecettepenséelanotion de
travail 
. Celle-ci joue lerôle de référence ultime que rem-plit par exemple
« le monde de lavie »
dans la philosophie tardived’Husserl.Ellecommeluis’inquiè-tent du cours des sciences moder-nes, qui s’affranchissent de plusdeslimitesdelaperception.LetravailreprésentepourSimo-ne Weil l’expérience humaine for-matrice de notre rapport au réel.C’estencesens,etencesensseule-ment, que l’on peut la considérercommeune« matérialiste ».ChezellecommechezMarx,qu’ellealutrèstôt,lamatièrenerenvoiepasàundonnéinerte,maisestd’abordlerésultat de l’élaboration humaine.C’estletravailquiintroduitdel’uni-téetdelacontinuitédansl’univers.Or l’une et l’autre sont menacéespar l’évolution scientifique ainsiqueparlemachinismeetlatechni-que, dont Simone Weil a, trèsconcrètement, bien avant les prê-tres-ouvriersoulesmaoïstes« éta- blis »,éprouvédanssachairlavio-lence,àl’usineen1934et1935.Pourtant, paradoxalement, letravail–celuidumanœuvrepréci-se-t-elle incarne égalementl’obéissanceconsentieàlanécessi-téetladouleur.Ilestdoncl’indicele plus certain de notre participa-tion à la création. Non que cetteincessante révoltée ait prêché lamoindre résignation à une condi-tionvouéeaumalheurquitransfor-me, selon elle, la personnalité enchose. Mais parce que le malheur,qui cloue l’être comme le papillonsur la planche de l’entomologiste,constituelamodalitédelarencon-tre avec un ici-bas dont elle penseque Dieu s’est retiré pour le créer.Pourêtreàlamesuredecetteabsen-cequelaCroixsymbolise,l’hommedoitenpasser,luiaussi,parlasouf-franceetl’esclavage.Ildoitsesou-mettreàla
«décréation»
ets’absen-ter le plus possible du monde. Ceque les mystiques désignent com-me la
kénosis
(« vide » en grec),devientchezSimoneWeillemodeprivilégde notre relation àDieu,l’expression adaptée de notre viereligieuse.Lasaintetépourunchré-tien est le minimum qu’on puisseattendre, ira-t-elle jusqu’à affir-mer. Nul masochisme donc, maisunedémarchedontlalogiquetrans-paraîtdanssesécrits ;l’édificationd’une constellation dont les élé-ments se répondent, puisantautantàlamystiquerhénaned’unMaîtreEckhartqu’àHomère.Dansson
Iliade ou le poème de la force
(1940-1941),SimoneWeillouel’aè-de qui chante la guerre sans pren-dre parti. La beauté de l’horreurdevientobjetd’amourdanslepoè-meenlaissantentrevoir,derrièrelanécessitébrutale,l’idéed’unordre.La marche asymptotique deSimone Weil vers le catholicismenes’accompagned’aucunrenonce-mentà laraison. Danscetagence-ment de la foi et du savoir à l’èremoderne–questionàlaquelleelleaura tenté de répondre –, résidel’undesintérêtsprincipauxdecetteœuvre.Cequinemeurt.
a
NicolasWeill
F
rédéric Worms est profes-seuràl’universitéLille-IIIetdirecteurduCentreinterna-tional d’étude de la philosophiefrançaise.Entretien.
 Pourquoi peine-t-on à prendre Simone Weil pour une philoso- phe ? 
Pourcomprendrelesidées,lespra-tiquesetmêmelaviequiontdonnélieu à tant de ces jugements fasci-nésouironiques,ilfautallerdirecte-ment à la philosophie de Simone Weil,et mêmedirectement en soncentre, qui est une philosophie del’expériencedelanécessité.Laphi-losophie a aussi pour rôle d’expri-mer par les mots les plus « purs »cette expérience que font tous leshommessousdesformesextrêmesetopposéesentreelles:véritéetjus-tice, mais aussi force et malheur. Ainsi, laphilosophie a ce rôle cen-tral:reconnaîtrecesexpériencesetces expressions, critiquer ce quinousensépareetnousmutile.C’estdonc là une grande philosophie, àlafoisenelle-mêmeetencequ’elleconduitau-delàdelaphilosophie.
 Peut-oncomparersonitinéraireàceluid’HenriBergson
S’il s’agit de leur commun passa-ge, qui ne fut pas une conversion,du judaïsme au christianisme,tout, ici aussi, les oppose et lesrelie:ducôtédeBergson,lesparo-les de l’Evangile dépassent infini-mentlesappelsdesprophètesàla justice, mais elles les prolongentaussi, dans le sens de la morale« ouverte » ; du côté de Simone Weil, l’amour mais aussi la CroixduChristlaconduisentàunrefuslui-mêmeviolentd’unAncienTes-tament réduit au Dieu violent« des armées ». Mais on com-prendaussique,surcepointcom-mesurd’autres,cesrelationsetcesruptures sont plus subtiles etimportantes qu’on ne croit. Defait,l’unetl’autreopposentfinale-mentdeuxattitudesreligieuses,etdanschaquereligion,aveccommecritère l’orientation vers la justicecontretoutefermeturesursoi.
Qu’est-cequirelèvechezelledes courantsphilosophiquesfran-çaisdesontemps ? 
Elle retient ce qui nous met encontact direct avec la nécessité, etcritique ce qui s’intercale entrenousetcesexpériencespures.Ain-si,Alainl’aintroduiteàlanécessitéchezSpinozaouPlaton,ou encoredansl’actionetl’art,maisilresteunpenseurdu« jugement »qu’ilfautdépasser ;demêmele« personna-lisme » ou les « droits de l’hom-me»intercalentselonelledesenti-tés fictives entre l’homme et le« sacré » ou entre l’homme et les«obligations»,qui,selon
 L’Enraci-nement 
,noussontimmédiatementetéternellementimposées.La science – y compris lesmathématiquesn’estjamaisseu-lementthéorique,ellenousmetencontact avec une nécessité égalepourtous,etlabeautédel’univers. Afortiorilaconnaissancedusocialdoitendécouvrirlesmécanismes–et notamment celui de « l’oppres-sion»,cequ’afaitMarxselonSimo-neWeil. Biensûrpourle transfor-mer, même si sa conception de lanécessitérendceladifficile.
Quelestlelegsdecettepensée
Onne mesurepasledegrédesoninfluence après la guerre. Il y eutdes fascinations – hagiographi-quesouhypercritiques ;maisellepermit un double maintien del’Absolu dans l’existence même,sous une forme critique d’abord(des mythes, des propagandes),pensée et vécue ensuite. Dans
 Europe 51
, de Roberto Rossellini,explicitement inspiré par Simone Weil,IngridBergmanest condui-te par le malheur à dépasser lesillusionsd’unmondequiveutl’en-fermer comme folle, alors mêmeque l’action qui en découle pourelleluirévèlelecroisement« sur-naturel »dumalheuretdelajoie.CartelleestlaleçonparadoxaledeSimone Weil, que les cris les plussecrets qui nous sont arrachéscommuniquenttousenunpoint.Ilnes’agitdes’enfaireniledisci-plenilejuge,maisdelacompren-drepouraccéderàcequi,pourcha-cundenous,enaccordouenécartavec une telle philosophie, est untelpoint,quiestlepointmêmeenchacundelaphilosophie.
a
ProposrecueillisparN. W.
ChezlesWeil AndréetSimone
deSylvieWeil
Buchet-Chastel,272p.,18 ¤.
La cohérence radicale de Simone Weil
Même à l’état d’ébauche, son œuvre articule brillamment foi et savoir
Œuvrescomplètes,tomeIV EcritsdeMarseille(1940-1942)
deSimoneWeil
EditionpubliéesousladirectiondeFlorencedeLussy,Gallimard,608p.,35 ¤.
SimoneWeilLaquêtederacinescélestes
deSylvieCourtine-Denamy 
Cerf,« Lanuitsurveillée »,154p.,18 ¤.
SimoneWeil.L’attentionauréel
deRobertChenavier
Michalon,« Lebiencommun »,126p.,10 ¤.
SimoneWeilSagesseetgrâceviolente
sousladirectiondeFlorencedeLussBayard,318p.,25,50 ¤.
En1936,aveclaColonneDurrutipendantlaguerred’Espagne.
RuedesArchives/PVDE
 
0123>
 Vendredi 27 février 2009
3
L
elivre,commel’écrivain,sontassezsurprenants:
 Les Eclaireurs
,d’AntoineBello,tranchentsurlepaysagedelafic-tionfrançaise,oùleromanesquen’estpassisouventàl’honneur.Etsonauteur,quiestaussidiplôméd’HEC,fondateurd’uneentrepriseprospèreetadmirateurdeNicolasSarkozy,n’apasleprofildel’artis-temaudit,va-nu-piedsmagnifi-queoulooserpatenté.Deuxièmepartied’unehistoirecommencéeavec
 LesFalsificateurs
(Gallimard,2007),letexteestdoncunesortedecuriositélittéraire,quimélangequalitésetdéfauts :quelqueslour-deursetunepropensionmalrépri-méeauxbonssentiments,alliéesà beaucoupdevitaliténarrative,d’imagination,defraîcheur.Uneassezjoliemécaniqueensommeetnondénuéedepanache.Ilfautdirequeleprojetneman-quaitpasd’ambition.Ami-che-minentreleromand’aventuresetlascience-fiction,AntoineBelloaimaginéuncomitémystérieux,leCFR,dontlamissionconsisteàfal-sifierl’histoire :trafiquerleréel,pourfairecroirequedesévéne-mentsauraienteulieu(l’envoidansl’espacedelachienneLaïka,lamenaced’expropriationd’unetribubochimanparunemultina-tionale,etc.)oupourmonterdesorganisationsdetoutespièces(leréseauAl-Qaida),danslebutd’in-fléchirtelleoutelleorientationgéo-politique.Letoutàdesfinsultimesqu’ilconvientévidemmentdetenirsecrètes,pournepaséventerleroman.L’idéegénéraleestnéeen2000.Audépart,AntoineBelloavaitécrit150à200pages,avantdestopperlesmachines.Fausseroute:
« Jen’avaispaslebonton
,sesouvient-il.
 J’hésitaisentrelescodesduromand’espionnageet uneconnotationparodique,unpeu potache,quifaitpartiedemesten-tations.Ducoup,j’aiabandonné  pendantcinqans. »
« Leregardquiconvient »
Quandilretrouvelechemindesonprojet,c’estentreautresgrâ-ceaupersonnagedeSliv,son
« double »
,quiestlehérosdesdeuxtomes.
« Ilmetrottaitdanslatête »
,ditBello.Slivestun jeunehommeidéaliste,intelli-gent,rationnel,quin’hésitepas– aussiparadoxalquecelapuisseparaître–àseremettreencauseetmêmeàjouersaviepourcher-cherlavérité(entreautressurlacompositionduCFRetsurlesobjectifspoursuivis).Cepersonnage,agentdes
« opérationsspéciales »
pourlecompteduCFR,AntoineBelloachoisidelefaireIslandais,c’est-à-direcitoyendel’undespluspetitspaysdumonde.
« Jenevoulaispasqu’ilsoitporteurd’uneidentiténationaleforte
,expliquel’auteur.
 S’ilavaitétéfrançaisouaméricain,onl’auraittoutdesuiteinterprétéenfonctiondesanatio-nalité. »
 Apartirdecettefigureremodelée,lanarrationsemetenplacesansdifficulté.
« Ilfaut absolumenttrouverleregardqui convientsursespersonnages
,obser- veAntoineBello.
 JohnLeCarré ditqu’ilpasselamoitiédesontempsàécrirelepremierchapitredeseslivres. »
Maisletonn’estpastout.Lesromanciersquientendents’extrai-redel’intimeetfaireparlerlemon-deextérieursontobligésdecollec-terdesfaits,puisdeleschevillerensemble,pourquel’édificetiennedebout.Etmêmeceuxqui,commeBello,bâtissentsurl’idéequeleréelestsusceptibled’êtreenpartiefaussén’échappentpasàlarègle.Pourêtresûrquelenavirepuisseflotter,ilmetd’ailleursaupointsessynopsispendantdesmois.
« Celadonneuntextequireprésente15 %dutoutetoùriennemanque. »
 Ayantarrêtésonpremiertomeàl’année1999,l’écrivaindevaitdoncfairefaceau11septembre2001.Unedéchirurespectaculairedansletissudel’histoire:
« Ilest évidentqu’unorganismecommeleCFRnepeutpasêtreétrangeràunévénementdecetteampleur »
,confirmel’auteur,quivitlui-mêmeauxEtats-Unisdepuis2002.Impossible,donc,depasserlachosesoussilence.Oui,maiscommentenparlerd’unemanièrequinesoitpasconvenue ?
« J’auraispumettreSlivdansunechambred’hôte
,analyseBello,
oulefairepasserparManhattanàcemoment-là,maisc’étaitfacile.J’ai doncdécidédel’emmenerchezl’enne-mi,derrièrelalignedefront. »
C’estdoncauSoudan,oùilestalléassisteraumariagededeuxdesesamis,queSlivapprendlanou- velle.LeSoudan,terreinconnued’AntoineBello,commel’Islanded’ailleursetlaplupartdespaysdontilparledansseslivres.Leprin-cipeestassumé:
«Jeneparlequedechosesquejeneconnaispas »
,soutient-il.Commentfait-il,alors ?Ehbienc’estsimple:Wikipedia, YouTubeoulesblogs,sansparlerdeslivresetdesjournaux– letoutenfaisantattentiondenepastrops’imprégner,pournepastomberdans
« ledocumentaire »
.Carlafic-tiondemandeuneffort,quandonalatêtefaçonnéepourlesérieux. AntoineBellos’ytientavecbrio–etavecuncertainsérieux.
a
RaphaëlleRérolle
SousleregardironiqueetdésespérédeKeithGessen,leserrementsdetroisbrillantsjeunesgenstétanisésparlesentimentdel’inutili
P
ourreprendreuneformulecélèbredeScottFitzgeralddans
La Lie du bonheur 
(1922),
« ils
[sont]
 jeuneset  gravementpassionnés »
.Et,visible-ment, Keith Gessen n’a aucunepitiépoureux:ils’enmoqueetleshumilie dans son premier roman,
 La Fabrique des jeunes gens tristes
.Nous sommes au tournant duXXI
e
siècle,etilfaitnuitsurl’Améri-que. Trois personnages regardentleurnombrilcommeunmiroir:enluidemandantquiestleplusintelli-gent,leplusirrésistible,leplussou- vent cité sur Internet. Jusque-là,toutvabien,sil’onpeutdire.Maisàregarderdeplusprèslestroispersonnagesquisepartagentl’affiche de
La Fabrique des jeunes gens tristes,
on peut légitimementse demander s’ils ne sont pas lemême.Toustroisconstatentd’une(presque) même voix leur échec :la prison dorée de leur jeunesses’est refermée sur eux. Seul Keith,lenarrateur,semble garderespoir jusqu’aux dernières pages :
« C’étaittroptard,commejel’aidit –maisenmêmetemps,pascomplète-menttroptard,sivousvoyezcequejeveux dire »
, lâche-t-il finalement.Biographiquement proche del’auteurdontilpartageleprénom,Keith est le fils d’émigrants juifsrusses et il a fait Harvard. Amou-reuxdelafilled’AlGore,ilvoit(ouplutôtilentend)soncolocatairelamettredanssonlit.Pasdégoûté,ilécriraquandmêmedansdesjour-nauxdegauche.Mise à part une tendance à laratiocinationetàlatempêtedecrâ-ne,KeithestmoinsàplaindrequeMarketSam,figurespresquecari-caturalesdel’impuissance.CoincédanslapetitevilledeSyracuseànepasfinirunethèsesurlesmenche- viks, le premier accumule lesdéconvenues sentimentales et lesfuites. Quant au deuxième, quiavait reçu une avance pour écrireune
« grandeépopéesioniste »
,ilnefinirajamaissonlivreetnetrouve-raqu’àalleràJéninepourtenterdesauver son âme – ou autre chose.Probablement le passage le pluspoignantdulivre,levoyagedeSamestleseulmomentoùl’undesper-sonnagesaffrontevraimentlemon-detelqu’ilest.Car, premier roman choral etsubtil,
La Fabrique des jeunes genstristes
apparaît comme celui d’unegénération perdue, proche en celad’unScottFitzgeralddontl’unedesnouvelles(
 All the Sad Young Men
)donne son titre original au recueildeGessen:
 AlltheSadYoungLitera-ryMen
.Cetteambitieuseréférenceouvredefaitsurunepoétiquecom-mune à Fitzgerald et à Gessen, néen1975àMoscou,maisserefermesuruneimpasse.Eneffet,
 LaFabri-quedesjeunesgenstristes
n’estpasàune réécriture fitzgéraldienne desannées1990et2000.Lesprocédésromanesques sont différents, toutcommeladensitéde leursperson-nages ou leur environnement. Lacomparaison des deux auteurs nemèneàrien,d’autantqu’àl’époquede
 AlltheSadYoungMen
,en1926,Fitzgeraldvenaitdepublier
Gatsby le Magnifique
. Il était déjà unauteurenpleinepossessiondesonart quand Gessen n’est (encore !)qu’un jeune auteur très promet-teur.Cequ’ilspartagent,enrevan-che,c’estunepoétique,unemêmedistanceironique,etunmêmesensdu désastre bien élevé – ou bienhabillé,c’estselon.En ce qui concerne Keith Ges-sen, cependant, le désastre n’estpasceluiqu’oncroit.Danslemon-de très politisé de Sam, Mark etKeith, tout portait à croire que le11 septembre 2001 se situait quel-que part entre 1998et 2008. Maisle 11-Septembre est justement lechaînonmanquantdecettechrono-logie–enfaitlepointdefuited’unrécit qui fait comme si de rienn’était. Le roman n’est pas hantépar le 11-Septembre comme celuide Claire Messud (
 Les Enfants del’empereur 
, Gallimard, 2008), parexemple, avec qui il partage pour-tantbeaucoupdechoses.Acettedif-férence près, capitale, que l’éliteculturelleaméricainedeGessenestdévaluée(comme
«lerouble»
,pré-ciseMark)etqu’ellehabiteenban-lieue plutôt qu’en centre-ville. Enécho du 11-Septembre, il n’y a quelesilence,l’absence–et,plusterri- ble sans doute, la continuité d’unéchec individuel et collectif. Pourcette raison, il est facile de réduire
 La Fabrique des jeunes gens tristes
auportraitdésabuséd’unegénéra-tion, ce qu’il n’est pas complète-ment.Amoinsdeconfondrelafic-tionetsoncontexte.Oudeprendre
 Sex and the City 
ou
Seinfeld 
pourdessériesdocumentaires.
 Aufond,cen’estpassidrôle
 Atoutprendre,leromandeGes-sen est d’ailleurs plus proche de
 Seinfeld 
que de
Sex and the City 
,même s’il y a de cela, aussi. Sonhumour est un humour patient.Petitàpetit,sanslesexcèsdelasati-re,lesmisesenscènedelacomédieoulesacrobatiesdelaparodie,l’iro-nieetl’absurdedégradentlatrameréaliste. En ce sens, Keith Gessenest de son temps et il a retenu lesleçonsd’unJerrySeinfeld.L’ironien’est pas dans le commentairemaisdans le récit.Car, au fond,cen’est pas si drôle même si on rit beaucoup.Onnesemoquepastantd’unecertaineéliteaméricainequel’on dit son impuissance spirituel-le. Sa non-existence plutôt que saseuledévaluation.On rit commeàun enterrement.
« J’ai passé lamajeure partie de ma vie dans lesbibliothèques »
, explique Mark. Etle narrateur de penser avec lui :
« Ce n’était pas tout à fait vrai, il avaitpassélamajeurepartiedesavie sur des patinoires de hockey et dansdessallesdegym.Etletempsqu’ilpas- saitdanslesbibliothèquescesjours-ci consistaitsurtoutàregarderdesgensàpoilsurInternet. »
En tant que groupe comme entantqu’individu,lagrandeinquié-tudedeces
« jeunesgenstristes »
estenfaittrèsexistentielle.C’estd’êtrelibres, en bonne santé, cultivés, etdeneserviràrien.Denepasexister,donc. De ne pas être hors de cequ’ils sont. De n’avoir aucunimpactsur le monde, de nepasouplusapparaîtredansGoogle–com-meSamquitéléphonepourseplain-dre:
« MonGoogle.Jetapemonnom surGoogleetàchaquefois,celadimi-nue.
(…)
Vousnepourriezpasunpeu gonfler mon chiffre le temps que jeretombe sur mes pieds ? »
L’ironieestbeletbienunenauséeetGessenn’estplusdutoutFitzgerald.Acha-quegénération,finalement,lesjeu-nesgensbrillantsquiluicorrespon-dent–etlesoindeseperdrechacu-neàsafaçon.
a
NilsC.Ahl
 Antoine Bello, ou l’art du ton juste
« Sonex-petiteamieArielleétaitplusmagnanime.“Vraiment ?dit-ellequandilluifitpartdesonprojet.
Ça,
c’estambitieux.”Touteslesfemmesdesaviemettaientleschosesenitalique.MaisArielleétaitsonex.Elleluiinspiraitdesémotionscompli-quéesquesapetiteamieactuellen’inspiraitpas.Taliaétaituntra- vaildelonguehaleine.Ilshabi-taientpratiquementensemble,toutengardantchacunleurappar-tement,etilsavaientfusionnéleursgarde-robes,àdéfautdeleurs bibliothèques.Ilsn’échangeaientpas,aucoursdelajournée,plusdecinquantemots.Taliareprésentaitunenjeustratégique,territorial:oùSamsetrouverait-ilquandellesetrouveraitaupoint A ;quellesétaientlesliquiditésdeTalia,etavait-ellebesoinderetirerdesespèces ;oùétaitsapinceàche- veuxenargent ?Taliaavaitdesfai- blesses,desaspirations,desidio-syncrasiesclairementétablies.Ilpasserait,peut-être,lerestedesa vieavecelle–c’est-à-dire,s’il jouaitlesbonnescartes,etsielleaussijouaitlesbonnescartes ;ily avaitdescomplications,descorrec-tions,desconcessions.MaisArielleétaitsonex,étaitunequestionexistentielle,unemanifestationducœur. »
l’atelier d’écriture
l i t t é r a t u r e s
/
recommandé par
     ©     A    r    n    a    u     d     F      é    v    r     i    e    r
        2        0
      €
    -        3        6        0      p      a      g      e      s
LesEclaireurs
d’AntoineBello
Gallimard,480p.,21¤.
SarahRitter(extraitdelasérie«quelquechose»)
LaFabriquedesjeunesgens tristes
(AlltheSadYoungLiteraryMen)
deKeithGessen
Traduitdel’anglais(Etats-Unis)parStéphaneRoques,L’Olivier,302p.,22¤.
Extrait
« La Fabrique des jeunesgens tristes », pages 56-57
Portrait d’une jeunesse perdue
of 00

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