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Vendredi 27 février 2009
L’encombrant statutde « nièce de »
Un défi pour ses biographes
« Une philosophie de la nécessité »
S
ylvie Weil est avant tout unenouvelliste(1),etsonlivredesouvenirs familiaux,
Chez lesWeil
,est,en38brefschapitres,unesuccession de nouvelles, où l’onretrouvesonregardaigusurlaréali-té,sonsensdudétail,sonhumour,sa férocité, qui ne conduit jamaisaurèglementdecomptes,etsaten-dresse, qui ne s’abîme jamais endévotion.Cen’estpasunebiographiefami-lialeausensoùonl’entendgénéra-lement.SylvieWeilneretracepaslacourteexistencedesatante,laphi-losophe Simone Weil, morte l’an-néedesanaissance.Pasplusqu’el-le ne revient avec précision sur lacarrière de son père, le grandmathématicienAndré Weil (1906-1998), cofondateur du fameuxgroupebaptisédunomd’unsavantimaginaire, Bourbaki. André Weilalui-mêmeracontésavieavecbeau-coup d’ironie dans
Souvenirs d’ap- prentissage
(éd.Birkhauser,1991).Ce récit, qui fait magnifique-ment revivre ce frère et cette sœurse sentant presque jumeaux, tousdeux surdoués – André Weil a eudès l’âge de 7 ans la passion desmathématiques –, est aussi pourSylvieWeilunemanièredeselibé-rer d’un lourd héritage. Dès sonplusjeuneâge,ellearessembléàsatante, physiquement, de manièrefrappante. Et quand on sait quelsenthousiasmessuscite lafiguredeSimoneWeil,onimaginecequ’elleadûsubir.
« Sivousn’avezchoisini l’incognito dans un monde qui vousestétrangeretvousdéplaît–enl’oc-currence celui de la mode –
, écrit-elle,
ni l’exil en Patagonie, il reste lerôleintéressant,maisambigu,dereli-que:letibiadelasainte.Desgensquevousn’avezjamaisvusdevotreviese précipitentvers vous,rougesdeplai- sir,“MonDieu,quelleressemblance, jevousaireconnuetoutdesuite !” »
« Letibiadelasainte »
Le jour de son premier succès,en1959,lorsquelegénéraldeGaul-le lui remet son prix au concoursgénéral, il ne lui dit qu’un mot,
« J’ai beaucoup aimé votre tante »
.
« Etcen’étaitmêmepasvrai
,remar-queaujourd’huiSylvieWeil
.ALon-dres,ilavaitditqu’elleétaitcomplète-mentfolle. »
Bien sûr, Sylvie Weil ne s’est jamaiscontentéed’être
« letibiadela sainte »
. Elle a quitté l’apparte-ment familial de la rue Auguste-Comte–celaatoutefoisétéuncrè- ve-cœurdelevendreaprèslamortde son père –, est devenue profes-seur de littérature, vit à New York depuis de nombreuses années, etécrit,nonseulementdesnouvelles,maisdesromansetdeslivrespourenfants.
« Il y a longtemps que j’avaisl’idée d’écrire ce texte
, explique-t-elle.
Pasdutoutpourm’attristeroume plaindre. J’avais ouvert un dos- sier “nièce de”. J’y prenais des notes, plutôtsurunmodecomique,surcer-tainspropos,certainesrencontres.Jenesuispasphilosophe,jenesuispasmystique,etquandonmeditausujet dematante“Ellem’asauvédusuici-dequandj’avais16ans”,j’aidumal à comprendre. En revanche, je com- prendstrèsbienqu’onsoitfascinépar sonrefusabsoluducompromis.Moi aussijel’admirepourcela.Jen’aipasàmevenger,jen’aipasétéunevicti-me, mais Simone m’a encombrée. Il mefallaitreconnaîtrequijesuis,com-ment j’ai été définie par cela, fairerenaître ce “lieu Weil”, l’apparte-mentdelarueAuguste-Comte,dont jepossèdetoujourslesmeubles,venusd’autres pays, au fil des exils de mes grands-parents et arrière-grands- parents.Etpuisj’étaisfollementatta-chée à mon père. Le monde sans lui estdifférent.Etsonimmenseculturememanque. »
Ce père insupportable et mer- veilleux, qui parle de nombreuseslangues, a lu toute une bibliothè-que,estl’undesplusbeauxperson-nages du livre. Il refuse d’encom- brer sa mémoire de mots inutiles,donc, à table, si manque le sucre,parexemple,ilfait
« ungrandgestedelamain,unesortedemoulinet »
,àchargepoursafemmeousesfillesde comprendre ce qu’il veut. Ilréprouve les conversations anodi-nes,
« oiseuses »
,maisilestsifasci-nantqu’onnepeutluienvouloir.Quantauxgrands-parents,Ber-nardetSelma,SylvieWeillesatou- jours vus recopier ligne à ligne lescahiers noirs de leur fille Simone,
« commedeuxbonsélèves »
,commepournejamaislaquitter.
a
JosyaneSavigneau
(1) Sonpremierrecueil,
ANewYork iln’yapasdetremblementsdeterre
,unpetitbijoud’humourjuifnew-yorkais, paruchezFlammarionen1984,aétéréédité chezHBéditionsen2002.
C
omment parler de Simone Weil ?, s’est demandé un jourEmmanuelLevinas,luireprochant, dans
Difficile liberté
,l’extrême dureté avec laquelle elles’étaitattaquéeau judaïsme.Dansl’attente d’une nouvelle « vie » deSimoneWeilquis’ajouteraàlacélè- brebiographiedesonamieSimonePétrement(
La Vie de Simone Weil
,Fayard,1997),onsecontenteradeslivraisons,fragmentairesousubjec-tives,occasionnéesparlecentenai-re. L’existence de la philosophepose,ilestvrai,unredoutabledéfiàses biographes tant sa brièveté estproportionnellement inverse auxévénementsdontelleaétéremplie.Fille de médecin, née à Paris en1909 dans une famille juive etagnostique,SimoneWeilsuitàpre-mièrevuele
cursushonorum
classi-que de la bourgeoisie éclairée desontemps–normalienne,agrégéedephilosophie–,n’eûtétésonmili-tantismed’extrêmegaucheachar-néetunsouciexacerbédelamisè-re dumonde qui laissera pantoisesa condisciple Simone de Beau- voir. Elle s’expose volontairementàlaviolencedesontemps,enusined’abord, puis en Espagne, où elles’engage dans le camp républi-cain, avant d’entrer en résistancecontrel’occupantallemand.Le ton parfois hagiographiqueadopté aussi bien par ChristianeRancéqueLaureAdleroulespoè-tesChristineRabedonetJean-LucSigauxlaissepourtantuneimpres-siond’insatisfaction,mêmesitousces ouvrages apportent des préci-sions intéressantes sur tel ou telpoint. En effet, ils donnent tousl’impression que Simone Weil etson œuvre ont encore besoind’êtredéfendus.Contrequoi ?Elle-mêmeasudesonvivantrectifierouregrettercer-taines erreurs de jugement (sonpacifisme obstiné d’avant-guerre,par exemple). En revanche, sonanticolonialisme farouche reste aposteriori lucide. Sans doute l’as-pect fragmentaire de son œuvre afacilité toutes les réappropria-tions,dévotes,politiquesetautres.Mais plus qu’en « sainte », c’estsans doute en intellectuelle enga-gée de son temps qu’ellenousparleencorelemieux.
a
N.W.
L’Insoumise.SimoneWeil
,deLaureAdler
(
ActesSud,278p.,20 ¤) ;
SimoneWeil
,deChristianeRancé(Seuil,256p.,18 ¤) ;
Simo-neWeil.Mystiqueetrebelle
,deChristine RabedonetJean-LucSigaux(L’Entrelacs, 256p.,16 ¤) ;
SimoneWeil.Leravissementdelaraison
,texteschoisisetprésentésparSté- phaneBarsacq(Points,94p.,5 ¤).
/à l a u n e
Suitedelapremièrepage
A première vue, rien de moinsphilosophique que cette séquencemarquéeavanttoutparuneaspira-tiondéçueàl’actionetparl’élabora-tiond’unsuicidaireprojetd’
« infir-mière de première ligne »
, qu’elles’obstinera en vain à faire adopterparLondresetquipréfigurel’enga-gementhumanitaire.L’heuresem- ble vouée à l’approfondissementd’unequêtereligieusecommencéedepuis les années 1930, qui laconduit
« auseuildel’Eglise »
–unseuil qu’elle ne franchira pas, desonfaitetàcausedelaréticencedesesinterlocuteurschrétiens,décon-certés par cette catéchumène horsnormes.C’està cemomentqu’ellefait également la rude expériencede la ferme et des vendanges àSaint-Julien-de-Peyrolas (elle serécitele
NotrePère
engrecpoursedonner du courage). En outre,encouragée par sa fréquentationdupoèteRenéDaumal,ellesepas-sionnepourcequ’ellejugeêtrelessources non chrétiennes, platoni-cienne mais aussi orientale, duchristianisme(letaoïsme,la
Bhaga-vad-Gîtâ
etles
Upanishad
).Danslemême temps, elle s’intéresse deprèsàl’histoiredessciencesquiluisontimmédiatementcontemporai-nes(laphysiquedeMaxPlanck).
Letravail,référenceultime
De cette exceptionnelle florai-son entre fuite et émigration,troisdes ouvrages suscités par la pers-pectiveducentenairesefontl’échoou le commentaire. Chacun a lemérite de scruter ce qui pourraitconstituerl’unitéd’uneproductionintellectuellesidisparateàpremiè-re vue. Une production que lesnécessités de l’heure et la reléga-tion imposée par les lois raciales àcellequirejette,jusqu’àlafinetdetoutessesforces,unjudaïsmedontelleestfamilialementissue,laisse-ront irrémédiablement à l’étatd’ébauches. On n’en sent pasmoinsapparaîtreunfilconducteurdeplusenplusinsistantdanscettepenséequ’ildevientpresquepossi- ble,grâceàlaphilosopheettraduc-trice Sylvie Courtine-Denamy, àRobert Chenavier, qui dirige les
Cahiers Simone-Weil
, et auxauteurs rassemblés dans le trèséclairantcollectifdirigéparFloren-cedeLussy,dereconstituer–pour-quoipas ?–ensystème.Textes originaux et littératuresecondaire aboutissent en effet àmettreaucentredecettepenséelanotion de
travail
. Celle-ci joue lerôle de référence ultime que rem-plit par exemple
« le monde de lavie »
dans la philosophie tardived’Husserl.Ellecommeluis’inquiè-tent du cours des sciences moder-nes, qui s’affranchissent de plusdeslimitesdelaperception.LetravailreprésentepourSimo-ne Weil l’expérience humaine for-matrice de notre rapport au réel.C’estencesens,etencesensseule-ment, que l’on peut la considérercommeune« matérialiste ».ChezellecommechezMarx,qu’ellealutrèstôt,lamatièrenerenvoiepasàundonnéinerte,maisestd’abordlerésultat de l’élaboration humaine.C’estletravailquiintroduitdel’uni-téetdelacontinuitédansl’univers.Or l’une et l’autre sont menacéespar l’évolution scientifique ainsiqueparlemachinismeetlatechni-que, dont Simone Weil a, trèsconcrètement, bien avant les prê-tres-ouvriersoulesmaoïstes« éta- blis »,éprouvédanssachairlavio-lence,àl’usineen1934et1935.Pourtant, paradoxalement, letravail–celuidumanœuvrepréci-se-t-elle – incarne égalementl’obéissanceconsentieàlanécessi-téetladouleur.Ilestdoncl’indicele plus certain de notre participa-tion à la création. Non que cetteincessante révoltée ait prêché lamoindre résignation à une condi-tionvouéeaumalheurquitransfor-me, selon elle, la personnalité enchose. Mais parce que le malheur,qui cloue l’être comme le papillonsur la planche de l’entomologiste,constituelamodalitédelarencon-tre avec un ici-bas dont elle penseque Dieu s’est retiré pour le créer.Pourêtreàlamesuredecetteabsen-cequelaCroixsymbolise,l’hommedoitenpasser,luiaussi,parlasouf-franceetl’esclavage.Ildoitsesou-mettreàla
«décréation»
ets’absen-ter le plus possible du monde. Ceque les mystiques désignent com-me la
kénosis
(« vide » en grec),devientchezSimoneWeillemodeprivilégiéde notre relation àDieu,l’expression adaptée de notre viereligieuse.Lasaintetépourunchré-tien est le minimum qu’on puisseattendre, ira-t-elle jusqu’à affir-mer. Nul masochisme donc, maisunedémarchedontlalogiquetrans-paraîtdanssesécrits ;l’édificationd’une constellation dont les élé-ments se répondent, puisantautantàlamystiquerhénaned’unMaîtreEckhartqu’àHomère.Dansson
Iliade ou le poème de la force
(1940-1941),SimoneWeillouel’aè-de qui chante la guerre sans pren-dre parti. La beauté de l’horreurdevientobjetd’amourdanslepoè-meenlaissantentrevoir,derrièrelanécessitébrutale,l’idéed’unordre.La marche asymptotique deSimone Weil vers le catholicismenes’accompagned’aucunrenonce-mentà laraison. Danscetagence-ment de la foi et du savoir à l’èremoderne–questionàlaquelleelleaura tenté de répondre –, résidel’undesintérêtsprincipauxdecetteœuvre.Cequinemeurt.
a
NicolasWeill
F
rédéric Worms est profes-seuràl’universitéLille-IIIetdirecteurduCentreinterna-tional d’étude de la philosophiefrançaise.Entretien.
Pourquoi peine-t-on à prendre Simone Weil pour une philoso- phe ?
Pourcomprendrelesidées,lespra-tiquesetmêmelaviequiontdonnélieu à tant de ces jugements fasci-nésouironiques,ilfautallerdirecte-ment à la philosophie de Simone Weil,et mêmedirectement en soncentre, qui est une philosophie del’expériencedelanécessité.Laphi-losophie a aussi pour rôle d’expri-mer par les mots les plus « purs »cette expérience que font tous leshommessousdesformesextrêmesetopposéesentreelles:véritéetjus-tice, mais aussi force et malheur. Ainsi, laphilosophie a ce rôle cen-tral:reconnaîtrecesexpériencesetces expressions, critiquer ce quinousensépareetnousmutile.C’estdonc là une grande philosophie, àlafoisenelle-mêmeetencequ’elleconduitau-delàdelaphilosophie.
Peut-oncomparersonitinéraireàceluid’HenriBergson ?
S’il s’agit de leur commun passa-ge, qui ne fut pas une conversion,du judaïsme au christianisme,tout, ici aussi, les oppose et lesrelie:ducôtédeBergson,lesparo-les de l’Evangile dépassent infini-mentlesappelsdesprophètesàla justice, mais elles les prolongentaussi, dans le sens de la morale« ouverte » ; du côté de Simone Weil, l’amour mais aussi la CroixduChristlaconduisentàunrefuslui-mêmeviolentd’unAncienTes-tament réduit au Dieu violent« des armées ». Mais on com-prendaussique,surcepointcom-mesurd’autres,cesrelationsetcesruptures sont plus subtiles etimportantes qu’on ne croit. Defait,l’unetl’autreopposentfinale-mentdeuxattitudesreligieuses,etdanschaquereligion,aveccommecritère l’orientation vers la justicecontretoutefermeturesursoi.
Qu’est-cequirelèvechezelledes courantsphilosophiquesfran-çaisdesontemps ?
Elle retient ce qui nous met encontact direct avec la nécessité, etcritique ce qui s’intercale entrenousetcesexpériencespures.Ain-si,Alainl’aintroduiteàlanécessitéchezSpinozaouPlaton,ou encoredansl’actionetl’art,maisilresteunpenseurdu« jugement »qu’ilfautdépasser ;demêmele« personna-lisme » ou les « droits de l’hom-me»intercalentselonelledesenti-tés fictives entre l’homme et le« sacré » ou entre l’homme et les«obligations»,qui,selon
L’Enraci-nement
,noussontimmédiatementetéternellementimposées.La science – y compris lesmathématiques–n’estjamaisseu-lementthéorique,ellenousmetencontact avec une nécessité égalepourtous,etlabeautédel’univers. Afortiorilaconnaissancedusocialdoitendécouvrirlesmécanismes–et notamment celui de « l’oppres-sion»,cequ’afaitMarxselonSimo-neWeil. Biensûrpourle transfor-mer, même si sa conception de lanécessitérendceladifficile.
Quelestlelegsdecettepensée ?
Onne mesurepasledegrédesoninfluence après la guerre. Il y eutdes fascinations – hagiographi-quesouhypercritiques ;maisellepermit un double maintien del’Absolu dans l’existence même,sous une forme critique d’abord(des mythes, des propagandes),pensée et vécue ensuite. Dans
Europe 51
, de Roberto Rossellini,explicitement inspiré par Simone Weil,IngridBergmanest condui-te par le malheur à dépasser lesillusionsd’unmondequiveutl’en-fermer comme folle, alors mêmeque l’action qui en découle pourelleluirévèlelecroisement« sur-naturel »dumalheuretdelajoie.CartelleestlaleçonparadoxaledeSimone Weil, que les cris les plussecrets qui nous sont arrachéscommuniquenttousenunpoint.Ilnes’agitdes’enfaireniledisci-plenilejuge,maisdelacompren-drepouraccéderàcequi,pourcha-cundenous,enaccordouenécartavec une telle philosophie, est untelpoint,quiestlepointmêmeenchacundelaphilosophie.
a
ProposrecueillisparN. W.
ChezlesWeil AndréetSimone
deSylvieWeil
Buchet-Chastel,272p.,18 ¤.
La cohérence radicale de Simone Weil
Même à l’état d’ébauche, son œuvre articule brillamment foi et savoir
Œuvrescomplètes,tomeIV EcritsdeMarseille(1940-1942)
deSimoneWeil
EditionpubliéesousladirectiondeFlorencedeLussy,Gallimard,608p.,35 ¤.
SimoneWeilLaquêtederacinescélestes
deSylvieCourtine-Denamy
Cerf,« Lanuitsurveillée »,154p.,18 ¤.
SimoneWeil.L’attentionauréel
deRobertChenavier
Michalon,« Lebiencommun »,126p.,10 ¤.
SimoneWeilSagesseetgrâceviolente
sousladirectiondeFlorencedeLussy Bayard,318p.,25,50 ¤.
En1936,aveclaColonneDurrutipendantlaguerred’Espagne.
RuedesArchives/PVDE
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