Rencontre avec le suicide
Cioran
On
ne se tue que si, par quelques côtés, on a toujours été en dehorsde tout. Il s'agit d'une in appropriation originelle dont on peut n'êtrepas conscient. Qui est appelé à se tuer n'appartient que par accident àce monde-ci ;
il ne relève au fond d'aucun monde.
On
n'est pasprédisposé, on est prédestiné au suicide, on y est voué avant toutedéception, avant toute expérience:
le bonheur y pousse autant quele malheur
, il y pousse même davantage, car amorphe, improbable, ilexige un effort d'adaptation exténuant, alors que le malheur offre lasécurité et la rigueur d'un rite.
I
l
est des nuits où l'avenir s'abolit, oùde tous ses instants seul subsiste celui que nous choisirons pour n'êtreplus.
"J'en
ai assez d'être moi", se répète-t-on quand on aspire à sefuir; et lorsqu'on se fuit irrévocablement,
l'ironie veut que l'oncommette un acte où l'on se retrouve, où l'on devient soudaintotalement soi
. La fatalité à laquelle on a voulu échapper, on yretombe l'instant qu'on se tue, le suicide n'étant que le triomphe, quela fête de cette fatalité.
Plus
je vais, plus je vois s'amenuiser meschances de me traîner d'un jour à l'autre. À vrai dire, il en a toujoursété ainsi: je n'ai pas vécu dans le possible mais dans l'inconcevable.Ma mémoire entasse des horizons effondrés.
Il
existe en nous unetentation, plutôt qu'une volonté, de mourir. Cars'il nous était donné devouloir la mort, qui n'en profiterait dès la première contrariété ?Unautre empêchement joue encore: l'idée de se tuer paraîtincroyablement neuve à celui qui en est possédé; il s'imagine doncexécuter un acte sans précédent; cette illusion l'occupe et le flatte, etlui fait perdre un temps précieux.
Le
suicide est un accomplissementbrusque, une délivrance fulgurante: c'est le nirvâna par la violence.
Le
fait si simple de regarder un couteau et de comprendre qu'il ne dépendque de vous d'en faire un certain usage, vous donne une sensation desouveraineté qui tourne à la mégalomanie.
Puisque
ma mission estde souffrir, je ne comprends pas pourquoi j'essaie d'imaginer mon sortautrement, encore moins pourquoi je me mets en colère contre dessensations. Car toute souffrance n'est que cela, à ses débuts et à sa finen tout cas. Au milieu, c'est entendu, elle est un peu plus : un univers.
Cette
fureur en pleine nuit, ce besoin d'une ultime explication avecsoi, avec les éléments. D'un coup, le sang s'anime, on tremble, on selève, on sort, on se répète qu'il n'y a plus aucune raison de tergiverser,de différer: cette fois-ci, ce sera tout de bon. À peine est-on dehors, unimperceptible apaisement. On avance pénétré du geste qu'on vaaccomplir, de la mission qu'on s'est arrogée. Un rien d'exultation sesubstitue à la fureur lorsqu'on se dit qu'on est enfin parvenu au terme,
Leave a Comment