D
écidément, Nicolas Sarkozy estplus à l’aise dans le costume ducommis voyageur planétaireque dans le bleu de chauffe dunégociateur social. On lesignalait mardi matin à Bagdad alors quel’actualité l’aurait plutôt appelé à Pointe-à-Pitre. Ce contre-pied s’expliqueaisément. Car, paradoxalement, le risqueest bien moindre dans la capitaleirakienne, au milieu de l’arméeaméricaine au « grand complet », quedans le chef-lieu de la Guadeloupe, oùgronde la colère populaire. Surtout à uneépoque où les préfets ne sont plus trèssûrs. Des Antilles, nous parviennent cesjours-ci des images insolites. C’est tout unpeuple qui exprime son ras-le-bol enallant jusqu’à braver l’un des interdits lesplus sacrés de notre système : lapropriété. À commencer par celle desgrandes surfaces sur leur camelote. Dansune joyeuse pagaille, des femmes quin’ont pas les apparences de dangereusesrévolutionnaires poussent des caddiespleins hors des magasins, bousculant aupassage des vigiles débordés et descaissières contrites. Oh, certes, ce ne sontpas les émeutes de la faim de l’été dernierà Haïti ou en Égypte. Nous ne sommespas ici dans la survie, mais dans uneimmense lassitude où se mêlentsentiments d’injustice et incrédulité. « Cequi est pris est pris », semblaient dire cesfemmes, « et c’est déjà ça qu’Yves Jégo nenous reprendra pas ». D’autant plus quele secrétaire d’État à l’Outre-Mer venait,inexplicablement, de quitter l’île pouraller consulter le Premier ministre à Paris,comme si le téléphone et Internetn’existaient pas. Quelques heuresauparavant, le sous-ministre avait quittéla table des négociations après avoirrefusé au LKP, le Collectif contrel’exploitation, l’augmentation de deuxcents euros que celui-ci demande pour lesbas salaires. Que nous réserve la suite ?Yves Jégo, dont nul n’avait jamais autant
Avisdetempête
PAR DENIS SIEFFERT
Les fameuses«réformes»dont Nicolassarkozyseglorifiecontredisenttout sondiscours surla crise.
ÉDITORIAL
scruté les faits et gestes, va-t-il reveniraux Antilles avec mission de lâcher duleste ? Ou bien, qui sait, avec des velléitésde reprise en main ?
Quant à Nicolas Sarkozy,
il avait déjàdonné, jeudi dernier, des signesd’embarras, sinon d’indifférence, en nedisant pas un mot de la grève générale enGuadeloupe au cours de son interminableprestation télévisée. La question, il estvrai, ne lui avait pas été posée par nosaudacieuse consœur et hardis confrères.À moins que les experts encommunication qui entourent lePrésident ne lui aient suggéré de ne pastrop attirer les regards vers l’hiver chauddes tropiques. Il ne faudrait pas quel’agitation guadeloupéenne prenne valeurd’exemple. Dans nos contrées, au moins,il fait froid. Les frimas ont toujours étéles auxiliaires précieux des pouvoirs.Mais les avis de tempête qui se succèdentde ce côté-ci de l’Atlantique ne nousinterdisent pas complètement de filer lamétaphore météorologique. On ne se sertpas encore soi-même dans lessupermarchés, mais les sentimentsd’injustice et d’incrédulité sont les mêmesqu’outre-mer. Et plus de deux millions demanifestants ont défilé dans nos villes, le29 janvier, malgré la bise. Il est vrai que laFrance a deux handicaps dans la crise.Son gouvernement ne veut rien céderd’un irascible credo néolibéral : lesmilliards vont toujours aux banques ouaux entreprises, jamais à laconsommation. Et le mêmegouvernement est saisi d’une frénésie deprivatisations, de l’hôpital jusqu’àl’université. En cela, il va à contre-courant de la crise. Les fameuses« réformes » dont Nicolas Sarkozy seglorifie, et qu’il conviendrait, quoi qu’ilen soit, de poursuivre, contredisent toutson discours sur la crise. La ligne de forcede sa politique demeure plus que jamaisle transfert du public vers le privé. Lesvagues promesses d’un autre partageentre l’actionnaire et le salarié ne sont,face à cela, d’aucun poids.
D’où la totale incrédulité
de nosconcitoyens, et la chute subséquente deSarkozy dans les sondages au lendemainmême d’un exercice tout entier destiné àle faire remonter. D’un point de vuepresque anecdotique, il est d’ailleursremarquable que les seules sommes que leprésident de la République envisaged’affecter au financement de mesuressociales ne relèvent même pas du budgetde l’État, mais proviennent des intérêts(1,4 milliard d’euros) perçus sur les prêtsconsentis aux banques. Toute unelogique ! Mais l’incrédulité est d’autantplus grande que ces fameuses mesuressociales restent très floues, renvoyéesqu’elles sont à un rendez-vous avec les« partenaires sociaux » fixé au 18 février.Cela dit, dans le genre dilatoire, lescentrales syndicales ne sont pas mal nonplus. En ne prévoyant pas de journéenationale d’action avant le 19 mars, ellesne mettent guère la pression sur legouvernement. D’autres la mettent, lapression. On pense notamment auxchercheurs et aux universitaires, dont ladétermination est exemplaire. ValériePécresse en a même trébuché lundi. À laveille de la manifestation des chercheurset des universitaires, la ministre del’Enseignement supérieur a annoncé lanomination d’un médiateur, avant delaisser entendre que sa réforme pourraitêtre reportée d’un an, puis de se raviser.
Enfin, dernier épisode de la « relance »
gouvernementale, l’annonce lundi d’uneaide de six milliards d’euros allouée à nosdeux firmes automobiles. On est icitoujours dans la logique néolibérale : nepas améliorer le pouvoir d’achat dessalariés, mais leur promettre un profitpar ricochet. Sauf qu’en l’occurrence le« ricochet » paraît bien hypocrite. Lesmilliards tomberaient dans l’escarcelle deRenault et de PSA en échange d’unengagement à ne pas licencier et à ne pasdélocaliser. Alors que des plans delicenciements sont déjà dans les tuyaux…Décidément, on est plus tranquille àBagdad.
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