• Embed Doc
  • Readcast
  • Collections
  • CommentGo Back
Download
 
de la série 'les Champs de Bataille 1914-1915'
'Gerbéviller'
 par Joseph Pégat
Les Cités Meurtries
voir aussi :
/
U
 
U
I : Arrivée. - Sœur Julie
C'est à Mont sur-Meurthe, .sur la route de Nancy à Lunéville, à quelques kilomètres avant d'arriver àGerbé-viller, que les voyageurs à destination de ce pays sont obligés de descendre du train. Le pont,sur lequel passait la voie ferrée, a été démoli par les obus, et l'on doit faire à pied, dans une prairie boueuse et sur un sol détrempé, un trajet fort long pour aller rejoindre une passerelle provisoire et, delà, atteindre une gare de fortune, située de l'autre bord du village pittoresque de Mont. A cette gare,un train stationne, qui en quelques minutes vous amène à Gerbéviller.C'est là, à Mont-sur-Meurthe, que nous éprouvons les premières sérieuses impressions desmeurtrissures de la patrie. Jusque-là, chemin faisant, emporté par la vitesse des trains, on ne peutavoir de l'état des villages qui fuient qu'une idée imparfaite; les pays traversés paraissent éprouvés, par ci par là, ruines ou tombes s'aperçoivent, mais on ne peut suffisamment apprécier la profondeur du mal subi. Ici, brusquement arrêté et dans des circonstances par elles-mêmes impressionnantes, onsent, pour la première fois, que l'on met le pied sur le seuil des deuils les plus lourds.
 
Cette terre grasse, détrempée par les pluies incessantes, vous fait d'abord saisir ce que doivent être lestranchées que les nécessités de la guerre nous obligent à construire et que nos soldats sont tenusd'habiter.L'aspect lamentable de ce pont écroulé, dominé par le clocher percé à jour du village, vous prépare àdes visions plus tristes encore. La traversée de la bourgade, que l'on devine avoir été si coquette, sifièrement posée sur la rivière qui baigne ses pieds paresseusement abandonnés, n'est point pour vousdistraire de cette envahissante mélancolie. Chaque maison, sur ses murs frappés, porte les stigmatesde la bataille, les façades sont grêlées par le choc des halles, des effondrements de murs soulignent la place où éclatèrent les obus, mais cependant on voit bien qu'en cet endroit, où pourtant le combat futdur, le mal ne fut pas aussi irréparable qu'il ne jmt être promptement pansé, et déjà la mainguérisseuse des hommes a passé par là, après la main meurtrière. Toits, vitres, volets neufs donnentdéjà une preuve de convalescence, et la vie villageoise semble vouloir renaître. L'impression de deuil,fortement ressentie dès l'abord, se transforme, à l'examen, en une réconfortante sensation de sèvenouvelle qui travaille.Mais ne nous attardons pas à dépeindre l'effet de ces diverses influences de passage et arrivons àGerbéviller. Comment ai-je pu arriver jusqu'ici? Au milieu de quelles péripéties? Quelle activité ilm'a fallu déployer?Aquelles formalités il a fallu se prêter? Au prix de quelles fatigues tout cela s'est-il passé? Comment, arrivé à Gcrbéviller, à la seule auberge qui eut l'ait cependant annoneer saréouverture, n'ai- je trouvé qu'un petit hôtel, encore en réparation, occupé par de braves gens quin'ont pu m'offrir ni gîte ni couvert? Comment, promené par un complaisant petit homme, me suis-jevu refuser, dans la seule maison qui eut pu me l'offrir, un asile de quelques jours? Comment ai-je fini,sur le conseil qui m'en a été heureusement donné, par avoir le courage d'aller sonner à la porte del'hôpital et de demander l'hospitalité à la sœur Julie? Comment, après avoir essayé de me persuader (ce qui d'ailleurs était complètement faux) que je me trouverais mal, moi Parisien, chez elle, que j'yserais mal nourri, mal couché, la chère sœur a-t-elle bien voulu me recevoir au nombre de ses
 
 pensionnaîres? Comment suis-jc là, me chauffant les pieds à la porte d'un grand poêle, dans le parloir de la maison, grande pièce ressemblant à tous les parloirs de eouvent du monde, assis aux côtés desieur Julie qui me parle, que j'écoute, que j'interroge? Peu importe. L'essentiel c'est que j'y sois.Devant cette femme dont on a tant parlé, qui a reçu la croix des braves qu'elle ne porte pas, devantlaquelle ont défilé des escadrons respectueux et qui si simplement m'accueille à son loyer, témoin detant de douleurs mais de tant de gloire, je me sens fortement ému Mais, peu à peu je în'babituc àl'honneur qui m'est l'ait; je parle à mon tour, je questionne, j'apprends, j'accomplis le pourquoi demon voyage.Sœur Julie! Ali, si je ne m'étais j'romis de ménager l'humilité de cette sainte femme, quelle jouissance j'aurais à parler des quelques heures pendant lesquelles il m'a é!é donné de pénétrer son âme dereligieuse patriote, dont un calme vertueux cache toute l'ardeur!C'est sur un ton presque toujours égal, et d'une inflexion de voix douée, un peu chantante, sans lemoindre éclat, même un peu monotone, que parle la chère sœur.Et tandis qu'elle s'exprime sur les événements dont elle a été le spectateur et l'acteur, qu'elle dépeintles choses vues et les sensations éprouvées, on ne saisit les vibrations de sa nature qu'aux éclairs quise voient là-has tout au fond de ses yeux et dans le demi-sourire retenu, désabusé et peut-être un peuattristé, qui relève sa lèvre fine de commandement.De stature moyenne, plutôt forte, de mouvements lents mais souples, sœur Julie portecourageusement les soixante ans qu'elle se donne, et elle semble défier l'âge de courber sa taille etsurtout de faire fléchir son àmc. Elle s'avance droite, les bras légèrement détachés du corps en arc decercle le long de sa personne.Elle vous conquiert du premier coup, sympathique. Mais en vous parlant, son œil s'anime, sonattitude s'impose, elle vous domine etles'scènes qu'elle vous décrit simplement, naturellement, sans phrases, se comprennent, dans lesquelles ont été domptés les barbares, par la seule et énergiquemanifestation d'une volonté hardie que l'on sent décidée à ne jamais plier lorsque le devoir commande.Et cependant quelle douceur est répandue sur sa personne. Nous ne savons, elle l'ignore sans douteelle-même, si, lorsqu'elle se trouva en présence des envahisseurs, son cœur tressaillit, soulevéd'émotion. C'est probable cependant. Quel est l'homme qui, dans de telles circonstances, n'eut passenti les battements violents de sa poitrine? Mais nous savons bien, sans l'avoir demandé à personnede son entourage, que ce fut d'une voix calme et empreinte de douceur que cette femme sut parler aumilieu du bruit des armes, au milieu des vociférations de l'ennemi, pendant que, la colère aux yeux, larage aux lèvres, il troublait les tristes occupations de l'ambulance en envahissant sa demeure.Douce, elle fut de ces bienheureux auxquels a été promise la possession de la terre, car douce aumilieu des violents, elle sut les maîtriser, c'est que l'huile, la douceur de son cœur, a trempé son âmeaussi durement que l'huile naturelle a coutume de tremper l'acier.L'agneau au cœur de lion est parvenu à dompter les loups. De cette enveloppe de douceur une forced'âme se dégage, en effet, et cette force que l'on sent inébranlable a vaincu les Allemands.Or, écoutez ce que me conta la soeur Julie:
of 00

Leave a Comment

You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...
You must be to leave a comment.
Submit
Characters: ...