Dès que je suis arrivé à Ostende, je suis allé aux putes, dans la rue près de lagare, murée de vitrines phosphorescentes comme on n'en trouve que dans ce coind'Europe, entre Bruxelles et Amsterdam. J'ai été aux putes mais ce n'était pas monintention première. Je veux dire que je ne suis pas venu à Ostende pour aller aux putes. J'ose dire que je me suis dirigé vers la gare au rebours des souvenirs devacances.Je me suis arrêté face une fille qui, ma foi, correspondait à un standard personnel. Elle ressemblait un peu à ce qu'un super logiciel aurait matérialiser s'ilavait la faculté de donner une forme humaine à mes phantasmes : proche,extrêmement proche, mais avec un côté "pâte à modeler" dans ces gros seins enérection, sa perruque sans faux pli, ses yeux vert pomme et sa peau huileuse.J'ai fait un geste, timide, pour signaler mon entrée. Face à elle, je me sentaiscomme face à un premier amour. Quand je lui ai demandé - en anglais, je nel'imaginais pas flamande - "
how much"
, elle m'a répondu avec un fort accentfrançais "
heundreud
". J'apprendrai plus tard de sa voisine de placard qu'elle venaitde l'Aveyron, amenée par ici par une longue transhumance dans la brume, la bruineet le froid jusqu'à la chaleur de son cagibis. Elle, elle ne m'a rien dit. Quand j'aivoulu lui parler après - il n'y a pas foule à 11h du matin - elle m'a dit : "If y
ou nideto taulque, it's heundreud euros maure
" et quand j'ai mis la main à la poche, elle asoupiré : "
Aïe donte ouant éni oué
". Je ne lui ai pas dit que je parlais français, j'appréciais son accent
girl next door
, je relevais ses apartés sur cette manie dunovice à vouloir étaler ses malheurs après le turbin comme pour se cacher qu'ilvenait de baiser comme il se rase le matin ou comme il fait la vaisselle. Ou d'être pris soudain d'une mission divine de salvation de ces filles de Dieu qui vivent dansle péché. Je m'étonnais, avec respect, de ses références bibliques et, quand ellerépéta "
heundreud"
en tendant la main puis en ramenant ses doigts sur la paumeavec un rythme sans équivoque - tout en continuant à baragouiner "
je gagne mon pain comme tout le monde, bordel, qu'est-ce qu'il y a de pire là-dedans qu'êtrecaissière" -
je la payai et lui dit "
au revoir"
.© 2009 Laurent Blaise
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