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Pierre Michel, « Mirbeau et la masturbation »

Pierre Michel, « Mirbeau et la masturbation »

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Article de Pierre Michel, « Mirbeau et la masturbation », paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 4-18.
Article de Pierre Michel, « Mirbeau et la masturbation », paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 4-18.

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MIRBEAU ET LA MASTURBATION
Un sujet tabou
Le sujet de la masturbation a été longtemps tabou dans la littérature, hormis celle, biensûr, qui ne se lisait que d’une main, comme on le disait des ouvrages libertins diffusés sous lemanteau. Pour l’Église catholique, le plaisir solitaire était doublement un péché : d’une part,en tant que plaisir sexuel hors des seuls liens sacrés du mariage, dans le cadre duquel le plaisir était à l’extrême rigueur toléré, puisque c’était pour la bonne cause, et, d’autre part, en tantque crime contre l’espèce, du fait de la stérile dilapidation de la précieuse semence mâle, cequi était jadis le crime commis par le personnage biblique d’Onan, dont le nom précisément aservi, depuis le dix-huitième siècle, à désigner cette pratique contraceptive déviante. Auxraisons religieuses traditionnelles se sont ajoutées, à partir du Siècle des Lumières, des raisonssupposées scientifiques et médicales et développées notamment par un médecin suisse,Samuel Tissot, dont l’ouvrage dit de référence,
 L’Onanisme, traité sur les maladies produites par la masturbation
(1760), connut un succès prodigieux et fut constamment réédité jusqu’àla Belle Époque, pour le plus grand malheur de générations entières d’adolescents des deuxsexes, à la fois culpabilisés et angoissés : culpabilisés de transgresser un tabou et decommettre un péché aux effets inconnus, mais à coup sûr dommageables ; angoissés par lesconséquences graves que la recherche régulière du plaisir manuel ne pouvait manqued’entraîner, à en croire toutes les autorités médicales du dix-neuvième siècle, qui ajoutaientleur poids à celui, déjà écrasant, des servants de la Sainte Église Apostolique et Romaine. Letitre même de l’ouvrage de Tissot servait d’emblée d’avertissement aux imprudents quis’engageraient à leurs risques et périls sur une pente savonneuse conduisant à l’imbécillité, àl’hébétude, à l’épuisement prématuré, à la folie et à la mort...On est étonné que ces affirmations, qui ne reposaient sur rien, aient pu devenir desrités d’évangile et être ressases, tout au long du dix-neuvme siècle, par lesencyclopédies et les ouvrages de vulgarisation scientifique. On en arrive même à faire de lamasturbation un problème social central, dans la mesure où cette pratique solitaire et contre- productive tend à isoler l’individu qui laisse libre cours aux fantasmes de son irrépressibleimagination au lieu de contribuer au bien-être de tous par son travail et par un bon usage deses facultés créatrices
1
.Dans le
 Nouveau Larousse illustré
de 1900, l’onanisme est présenté,selon l’âge du patient, soit comme un «
vice
», soit comme une «
affection nerveuse
», soitcomme «
une simple maladie de la volonté
», mais dans tous les cas «
il détermine des
1
Sur ce sujet, voir Thomas Laqueur,
 Le Sexe en solitaire
, Gallimard, 2005 (
Solitary Sex. A Cultural  History of Masturbation
, New York, Zone Books, 2003).
 
accidents souvent très graves
» ; «
troubles digestifs et nerveux, affaiblissement de la forcemusculaire et de l’intelligence, arrêt de croissance, etc.
». Même si cet «
etc.
» sous-entenddes menaces d’autant plus inquiétantes qu’elles sont imprécises, il y avait bien pire encore :dans le
 Dictionnaire de médecine et de thérapeutique médicale et chirurgicale
(1877), lamasturbation était présentée, chez les adolescents, comme le fruit de la «
corruption morale
»et du «
 goût prématuré de la débauche
», dont les effets sont d’«
ébranler les systèmesmusculaire et nerveux
», d’«
affaiblir l’intelligence et les sens
», d’«
altérer les fonctionsorganiques et morales
» et de «
conduire lentement à l’hébétude, à la tristesse, à la paralysie,à la phtisie tuberculeuse pulmonaire et à une consomption mortelle
»... Il y a effectivement dequoi terroriser les jeunes lecteurs adeptes de la chose.Cela peut faire sourire de nos jours, dans une société laïcisée comme la nôtre (encorequ’aux États-Unis il y ait des politiciens républicains qui mènent aujourd’hui campagnecontre l’onanisme et proposent de l’interdire et de le sanctionner 
2
...), mais la prégnance de cesidées absurdes inculquées par la double autorité du prêtre et du médecin, relayés par celle du père, a eu, sur le psychisme humain, des effets dévastateurs et mortifères qu’il convientd’avoir à l’esprit quand on traite du rapport de Mirbeau à la masturbation, dans la mesure où ilen a forcément subi l’empreinte durable et tend, par exemple, à y voir une source de fatigue,voire d’épuisement. C’est ainsi que, pendant longtemps, beaucoup de parents ont continué derépéter qu’elle rendait sourd, épouvantant les adolescents sans parvenir pour autant à lesarrêter sur le chemin de la perdition, dans laquelle, pour sa part, le docteur Freud, qui partageait bien des préjugés de son temps, prétendait voir une perversion et un signed’immaturité sexuelle. 
Affiche d’une pièce de Jean-Michel Rabeux
Mirbeau et
Charlot s’amuse
L’un des tout premiers, quelque quatre-vingts ans avant Philip Roth et son
 Portnoy
,Paul Bonnetain a eu l’audace de s’attaquer de front à ce sujet, à sa très particulière façon, dansson roman
Charlot s’amuse
(1883), dont le héros est ce qu’il appelle un «
onaniaque
», c’est-à-dire un maniaque de l’onanisme. Le traitement d’un pareil sujet l’a fait surnomme
2
Du coup, par opposition, certains voient dans la réhabilitation de la masturbation une action libératriceet progressiste. C’est ainsi qu’une photographe,
Frédérique Barraja, a pu présenter à Paris, en juin 2010, uneexposition provocatoirement intitulée « Les Branleuses » et destinée, expliquait-elle, à «
 faire tomber l’undes derniers tabous sexuels de notre époque
» en montrant des femmes qui prennent sereinement du plaisir.
 
« Bonnemain » et lui a valu d’être qualifié par Léon Bloy, dans
 Le Désespéré
, de «
 Paganinides solitudes, dont la main frénétique a su faire écumer l'arche
»... Inculpé d’« outrage aux bonnes mœurs », il a néanmoins été acquitté, le 27 décembre 1883
3
.Il faut dire qu’il avait prisun maximum de précautions afin de justifier sa transgression : il prétendait avoir entrepris uneétude quasiment médicale d’un cas clinique (aussi Henry Céard était-il en droit de déclarer,dans sa préface, que son roman «
respire l’iodoforme et des salles d’hôpital, le chlore desamphithéâtres
») ; son récit était aussi moral
4
que le traité de Tissot, puisqu’il en illustrait lesthèses sur les dangers d’une pratique conduisant son héros à la déchéance physique, à la folieet au suicide
5
 ; et il s’inscrivait de surcroît, dans le champ littéraire, parmi les novateursd’obédience naturaliste qui voulaient introduire la science et le déterminisme
6
dans leursromans et leur conférer,
ipso facto
, une portée morale et sociale que de simples fictions nesauraient posséder. Jouant sur tous les tableaux et bénéficiant ainsi de triples garanties – ducôté de la médecine, de la morale et de la littérature –, il limitait considérablement les risquesencourus. Du moins du point de vue légal, car, pour ce qui est de sa réputation, elle en a étédurablement entachée.Lorsque paraît
Charlot s’amuse
, Mirbeau n’a pas encore achevé sa mue et continue detravailler pour des commanditaires de droite : Arthur Meyer au
Gaulois
et Edmond Joubert pour 
 Les Grimaces
. Sa parole est encore entravée et il lui faut toujours slalomer entre oukazeset interdits, de sorte qu’il n’est pas toujours aisé de déterminer ce qu’il pense vraiment àtravers ce qu’il écrit à cette époque. Ce qui est clair, en tout cas, c’est qu’il voit dans le romande Bonnetain un méchant livre. Dans un article intitulé « L’Ordure » (
 Le Gaulois
, 13 avril1883), pour illustrer l’idée que, dans le domaine littéraire, «
la confusion est si grande qu'onne reconnaît plus ce qui est beau de ce qui est laid, qu'on ne fait plus de différence entre l'art et l'ordure
», il choisit d’opposer 
 L'Évangéliste
, d’Alphonse Daudet, et
Charlot s'amuse
, quise retrouve doublement stigmatisé comme «
laid 
» et comme incarnation de «
l’ordure
» : lacritique d’ordre esthétique se double d’une critique d’ordre moral. Quelques mois plus tard,dans
 Les Grimaces
du 8 décembre 1883, il affirme que
 L’Abbé Constantin
, de LudovicHalévy, qu’il a tourné plusieurs fois en dérision, «
est un aussi mauvais livre
»
 
que
Charlot  s’amuse
, prouvant qu’une littérature aussi creuse et aseptisée que le roman perpétré par Halévy dans l’espoir de se frayer le chemin de l’Académie était aussi nulle qu’une œuvre jugée obscène, idée qu’il développera de nouveau, quinze mois plus tard, sous le masque d’undiablotin aux pieds fourchus, dans une fantaisie intitulée « Littérature infernale
7
». Enfin, dansun article aussi stupide qu’odieux et qui pèsera lourd sur sa conscience, « La Littérature en justice » (
 La France,
24 décembre 1884), il attaque bassement Catulle Mendès, «
cet Onan dela littérature, ce Charlot qui s'amuse
 
 peut-être, mais qui ennuie toute une génération
» : denouveau la critique de l’obscénité, au nom de la morale, ou supposée telle, relaie la critiquelittéraire d’une production industrielle bas de gamme qui finit par écœurer les lecteurs.Dès qu’il pourra enfin voler de ses propres ailes, Mirbeau n’aura de cesse de montrer les dessous peu ragoûtants de l’hypocrite « morale », qui ne sert qu’à
camoufler toutes lesturpitudes imaginables des nantis et ne vise qu’à légitimer un ordre social en réalité profondément
3
Sur 
Charlot s’amuse
, voir l’article de Joseph Acquisto, « On Naturalist Vice : The Strange Case of 
Charlot s’amuse
», in
 Excavatio
, n° 21, 2006, pp. 36-47.
4
Bonnetain affirmait ainsi : «
 Je considère ce livre comme essentiellement moral, comme une œuvre d’art et comme le développement d’une thèse scientifique très exacte
. »
5
D’ailleurs, héros éponyme, Charlot, a lui-même lu le bouquin de Tissot et s’attend en conséquence «
àtoutes les souffrances, à toutes les aggravations
».
6
Charlot est en effet persuadé d’être voué au suicide, comme sa grand-mère, à cause de tares héréditaires.Dans sa préface, Henry Céard apprécie le roman «
 parce qu’il montre l’hérédité avec toutes ses épouvantes et le physiologique fonctionnement de la fatalité
».
7
 
 L'Événement 
, 22 mars 1885 (recueilli dans les
Combats littéraires
de Mirbeau, L’Âge d’Homme,Lausanne, pp. 226 sq.). Mirbeau y renvoie dos à dos deux littératures également naueuses, quoiquereprésentant des extrêmes opposés : les berquinades de la littérature à l’eau de rose et les romans naturalistes.

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