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SURVEILLANCE TOUS RISQUES
 
LE MONDE -édition du 15/02/2008 datée du 16/02/2008, page 2Editorial- Analyses
 
S
i vous n'avez rien à vous reprocher, vous
 
n'avez rien à craindre ! " 
L'argument estrégulièrement avancé par les défenseurs de l'extension des systèmes desurveillance du public, comme Patrick Balkany, pionnier de l'usage des camérasvidéo dans les rues de la ville de Levallois-Perret, dont il est maire (UMP). Lesmesures annoncées par le gouvernement, qu'il s'agisse du triplement du nombre decaméras de surveillance (300 000 aujourd'hui) ou du doublement de celui des radarssur les routes (2 500 prévus pour 2012), vont dans le sens du renforcement d'un telrecours à la technologie pour améliorer la sécurité.
 
Le 22 janvier, à Bordeaux, Nicolas Sarkozy a exprimé sa volonté que, dans l'avenir,
" les fichiers, les prélèvements et les méthodes d'investigation " 
permettent auxpoliciers
" de passer de la religion de l'aveu à celle de la preuve " 
. Le chef de l'Etat aconfié qu'il
" rêve qu'on généralise les caméras pour tous les véhicules, parce queles caméras, c'est des preuves judiciaires, c'est dissuasif et 
- cela - vous protègedes polémiques ". En juillet 2007, le quotidien
The Guardian
avait révélé un projet,encore confidentiel, du ministère de l'intérieur britannique allant dans le sens de cevoeu présidentiel. Il s'agissait de la transmission en temps réel à la police desinformations captées par les caméras de péage automatique, qui identifient lesautomobiles grâce à leurs plaques minéralogiques. Après la tentative d'attentat à lavoiture piégée déjouée à Londres, le 29 juin 2007, M. Sarkozy avait fait remarquer que, avec 30 877 unités, Paris est deux fois moins bien équipée que Londres, quifait figure de modèle en la matière.
 
Progressivement, les technologies utilisées pour la surveillance deviennent plusintrusives, et remettent en cause les libertés individuelles. Ce sacrifice est justifié par la lutte contre le terrorisme et, plus généralement, contre les crimes et délits. Mais ilconstitue également un changement de paradigme de l'action policière. Larecherche des coupables cède la place à une surveillance de la totalité de lapopulation dans l'espoir de prévenir les attentats, par exemple.
 
Cet objectif louable fait appel à un réseau de plus en plus dense de collecteindirecte d'informations d'ordre privé. Les instruments les plus courants de la viequotidienne deviennent ainsi des espions discrets : cartes bancaires, téléphonesmobiles, connexions Internet, passes électroniques de transport (Navigo, Vélib',LiberT), badge d'accès aux bâtiments... Parallèlement se constituent des fichiers depolice répertoriant à la fois les personnes coupables, les victimes et les individusmêlés à des affaires judiciaires.
 
La mise en oeuvre de tels dispositifs de surveillance s'effectue dans une opacitéquasi totale. Comme s'il n'était pas nécessaire d'en informer les citoyens. Cettediscrétion, outre l'alimentation des craintes d'une résurgence du Big Brother imaginépar l'écrivain britannique George Orwell (1903-1950), ne favorise pas le débatpublic. Les récentes campagnes électorales françaises ont ainsi fait l'impasse sur cequi, pourtant, constitue un véritable choix de société.
 
L'absence de transparence des systèmes de surveillance ne permet pas auxcitoyens
" qui n'ont rien à se reprocher " 
d'en comprendre le fonctionnement. Pasquestion, de ce fait, de discuter des limites ou de la proportionnalité des moyensutilisés par rapport aux menaces ou aux risques. Le principe de précaution neconcernerait donc que les dangers redoutés, jamais les systèmes utilisés pour lesprévenir. Or les technologies ne sont pas infaillibles, les dérives restent possibles etles bavures avérées.
 
En témoignent les plaintes qui affluent à la Commission nationale de l'informatiqueet des libertés (CNIL) de la part de personnes qui perdent leur travail ou butent sur un refus de prêt ou de location en raison d'erreurs dans les fichiers de police. Enaoût 2006, M. F., un voyageur français parvenu à l'aéroport de Houston, aux Etats-Unis, a été arrêté, fouillé et incarcéré avant d'être renvoyé en France. Une femmeen arrêt de travail a été privée d'indemnités par sa compagnie d'assurances. MmeB. s'est vu refuser une demande de crédit pour un incident de paiement survenuseize ans auparavant et régularisé. Monsieur X., postulant à un emploi dans lasécurité, se heurte à une mention erronée dans le fichier de la police... En 2006, laCNIL a sanctionné financièrement des entreprises aussi importantes que le Créditlyonnais et le Crédit agricole.
 
SUSPECT PERMANENT
 Une étude réalisée la même année et publiée par le Parlement européen sur 
" laRFID
- radio frequency identification> et le
management de l'identité dans la vie detous les
 
 jours " 
analyse vingt-quatre applications des puces radiofréquences enEurope. On y apprend que le passeport biométrique européen est facilementpiratable. Il peut être lu à l'insu de son propriétaire à plus de neuf mètres de distanceet même cinquante mètres en laboratoire... A Londres, les informations collectéespar la carte RFID utilisée dans les transports publics, l'Oyster Card, ont été utiliséespar la police sept fois en 2004 et 61 fois pendant le seul mois de janvier 2006.
 
Dans un avenir proche,
" il sera plus facile de rassembler et d'analyser les donnéesau niveau de la population entière des utilisateurs " 
, prévient cette étude, qui plaidepour une meilleure implication des personnes concernées. Une précautionessentielle dans le cadre de l'entreprise. Mais les Etats sont aussi appelés à latransparence.
" Les gouvernements devraient adopter une position claire sur laquestion de savoir si les données brutes seront exploitées à des fins d'investigation
, estime l'étude.
 
 
De plus en plus nombreuses, les technologies utilisées pour pister les individus sontlargement méconnues du grand public. En revanche, elles sont parfaitementmaîtrisées par les criminels les mieux organisés - les seuls, au final, en mesure deles déjouer, voire de les utiliser à leur profit. Une telle inégalité face aux systèmes desurveillance se révèle à la fois absurde et dangereuse. Elle place le citoyen innocenten position de suspect permanent sans même qu'il en soit informé. La démocratiepeut difficilement y trouver son compte. Si une
" société sous surveillance " 
est entrain de s'établir, le moins que l'on puisse attendre des autorités est la plus grandetransparence possible dans sa mise en oeuvre, et un débat public sur les buts àatteindre et les moyens correspondants. Cela permettrait de sortir d'une logiqueconfondant systématiquement le plus avec le mieux en matière de systèmes desurveillance. Et cela donnerait au citoyen les moyens de s'assurer qu'il n'aeffectivement rien à craindre.
 
Michel Alberganti
-
Service Futurs
-
Courriel :
 
alberganti@lemonde.fr 
 
A discuter :A/ En quoi les technologies utilisées pour la surveillance peuvent-ellesposent des problèmes au regard du respect de la vie privée ou deslibertés individuelles ?B/ Quels sont leurs avantages ?C/ Quelles solutions peut-on préconiser pour en limiter les risques auregard du respect de la vie privée ou des libertés individuelles ?D/ Qu’en pensez-vous ?
NOUS SAVONS COMBIEN VOUS ÊTES !
 
LE MONDE -édition du 30/06/2007 datée du 01/07/2007, page 14
Rome, 10 juillet 2006. Les tifosi déchaînés viennent accueillir leur équipe vainqueur de la Coupe du monde de football. A pied, en voiture, en scooter... ils affluent enmasse vers le Cirque Massimo, le stade où les gladiateurs étaient portés entriomphe dans la Rome antique. Combien sont-ils ? Des dizaines, des centaines demilliers ? Plus encore ? Il faudra attendre le lendemain pour connaître, par médiasinterposés, le chiffre exact : 1 million. Un chiffre en fait obtenu en temps réel, le soir même, minute après minute, par une poignée de scientifiques derrières des écrans.Même scénario, une semaine plus tard, pour le seul concert de l'étape italienne deMadonna. A l'aide de ce dispositif unique au monde, ce 6 août, 70 000 fansconvergeant vers le stade olympique ont pu être suivis et comptabilisés en direct.
 
Le procédé ? Des chercheurs du MIT, auteurs de ce comptage inédit, ont révéléqu'ils avaient utilisé... les signaux émis par les téléphones mobiles des abonnés deTelecom Italia. Baptisée " Rome temps réel ", cette première expérimentation apermis, les 10 juillet et 6 août, de visualiser la capitale italienne sous un nouveau jour : sur de grands écrans étaient représentés des quartiers entiers de Rome oùpoints lumineux, flèches rouges, vertes, orange, courbes colorées en troisdimensions représentaient les mouvements de population, les lieux les plusfréquentés, les embouteillages... Des représentations rendues possibles par l'utilisation de données anonymes et collectives fournies par l'opérateur téléphonique.
" Nous leur avons appliqué des algorithmes d'intelligence artificielle.Ce qui nous permet d'analyser les mouvements des automobilistes mais aussi des piétons, des cyclistes... ",
explique Carlo Ratti, directeur du SenseAble CityLaboratory du MIT chargé de cette expérimentation.
 
Le principe de la géolocalisation n'est pas nouveau : aujourd'hui, des parentsstressés peuvent savoir à distance et en temps réel où se trouvent leurs enfantsgrâce à leur numéro de téléphone mobile ; des entreprises, pour mieux surveiller leur flotte automobile... et leurs salariés, peuvent installer des systèmes delocalisation par satellite (GPS) ; dans certaines enquêtes criminelles, la justice arecours aux services des opérateurs téléphoniques pour identifier et localiser lesportables des suspects. Mais jamais une foule entière n'avait été suivie à la trace,comptée, et même qualifiée, puisque les signaux téléphoniques permettent tout demême de distinguer les numéros locaux et étrangers.
 
Les chercheurs du MIT sont persuadés que leur technique, et les informations quien découlent, sont susceptibles d'intéresser une multitude d'acteurs économiquesdans une ville : des régies de transport voulant réorganiser le tracé des bus, unechaîne cherchant les lieux les plus courus pour implanter ses magasins, desafficheurs urbains soucieux de connaître l'affluence réelle devant leurs panneaux...
Obtenir des informations via un téléphone portable est beaucoup moins cher quel'utilisation d'hélicoptères, de caméras ou de capteurs dispersés un peu partout dans la ville. Voire même que des études sur le terrain,
affirme Carlo Ratti
. Lesgroupes d'affichage JC Decaux et Clearchannel sont intéressés et nous ont contactés. " 
Cette technique permettrait aussi de régler les différends entre forcesde l'ordre et organisateurs concernant le nombre de manifestants.
 
Après ce test ponctuel, la ville de Rome pourrait devenir la première capitale àfonctionner en " temps réel ". La régie des transports romains Atac, l'équivalent de laRATP à Paris, envisage d'utiliser cet outil. Chaque année, elle dépense plusieursmilliers d'euros pour sonder 2 000 usagers.
" Grâce aux données collectées, il sera possible d'optimiser le tracé d'une ligne de bus,
explique M. Ratti.
Et, dans quelquesannées, on peut même imaginer des lignes plus flexibles, qui s'adaptent en tempsréel aux déplacements des gens. " 
 Seule interrogation, mais de taille : cette innovation ne peut-elle pas déboucher sur un outil gigantesque de surveillance, digne de George Orwell, alors que près de 3milliards d'individus sur la planète sont équipés de téléphones portables ?
 
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