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UNE FILLE D’ÈVE
 
1838Honoré de Balzac
La Comédie humaine
 
Études de mœurs.
 Premier livre, Scènes de la vie privée
Tome II
Deuxième volume de l’édition Furne 1842
 
 A DAUGHTER OF EVE
Translated By Katharine Prescott Wormeley 
Table des matières
 
I II III IV   V   VI  VII  VIII IX   À MADAME LA COMTESSE BOLOGNIGNI,NÉE VIMERCATI.
 Si vous vous souvenez, Madame, du plaisir que votreconversation procurait à un voyageur en lui rappelant  Paris à Milan, vous ne vous étonnerez pas de le voir voustémoignant sa reconnaissance pour tant de bonnessoirées passées auprès de vous, en apportant une de ses
œuvres à vos pieds, et vous priant de la protéger de votre
nom, comme autrefois ce nom protégea plusieurs contes
d’un de vos vieux auteurs, cher aux Milanais.
Vous avez une Eugénie déjà belle, dont le spirituel sourire anno
nce qu’elle tiendra de vous les dons les plus
 précieux de la femme, et qui, certes, aura dans son
enfance tous les bonheurs qu’une triste mère refusait àl’Eugénie mise en scène dans cette œuvre. Vous voyez quesi les français sont taxés de légèreté, d’oub
li, je suisitalien par la constance et par le souvenir. En écrivant le
nom d’Eugénie, ma pensée m’a souvent reporté dans ce
 frais salon en stuc et dans ce petit jardin, au Vicolo dei Capuccini, témoin des rires de cette chère enfant, de nosquerelles, de nos récits. Vous avez quitté le Corso pour lesTre Monasteri, je ne sais point comment vous y êtes, et suis obligé de vous voir, non plus au milieu des jolieschoses qui sans doute vous y entourent, mais comme unede ces belles figures dues à Carlo Dolci, Raphaël, Titien, Allori, et qui semblent abstraites, tant elles sont loin denous.
 
 Si ce livre peut sauter par-dessus les Alpes, il vous
 prouvera donc la vive reconnaissance et l’amitié
respectueuse
 
 De votre humble serviteur,
 DE BALZAC.Dans un des plus beaux hôtels de la rue Neuve-des-Mathurins, à onze heures et demie du soir, deux femmes
étaient assises devant la cheminée d’un boudoir tendu de
ce velours bleu à reflets tendres et chatoyants que
l’industrie française n’a su fabriquer que dans
cesTo Madame la Comtesse Bolognini,nee Vimercati.
 If you remember, madame, the pleasure your conversation gave to a traveller by recalling Paris to hismemory in Milan, you will not be surprised to find himtestifying his gratitude for many pleasant evenings passed beside you by laying one of his works at your feet,and begging you to protect it with your name, as in former days that name protected the tales of an ancient writer dear to the Milanese.You have an Eugenie, already beautiful, whoseintelligent smile gives promise that she has inherited  from you the most precious gifts of womanhood, and who will certainly enjoy during her childhood and youthall those happinesses which a rigid mother denied to the Eugenie of these pages. Though Frenchmen are taxed with inconstancy, you will find me Italian in faithfulnessand memory. While writing the name of "Eugenie," mythoughts have often led me back to that cool stuccoed salon and little garden in the Vicolo dei Cappucini, whichechoed to the laughter of that dear child, to our sportivequarrels and our chatter. But you have left the Corso for the Tre Monasteri, and I know not how you are placed there; consequently, I am forced to think of you, not among the charming things with which no doubt youhave surrounded yourself, but like one of those fine figures due to Raffaelle, Titian, Correggio, Allori, whichseem abstractions, so distant are they from our dailylives. If this book should wing its way across the Alps, it will prove to you the lively gratitude and respectful  friendship of Your devoted servant,
De Balzac
.
(retour)CHAPTER ITHE TWO MARIESIn one of the finest houses of the rue Neuve-des-Mathurins, at half-past eleven at night, two young women were sitting before the fireplace of a boudoir hung with blue velvet of that tender shade, with shimmeringreflections, which French industry has lately learned to
 
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dernières années. Aux portes, aux croisées, un artiste avait
drapé de moelleux rideaux en cachemire d’un bleu pareil àcelui de la tenture. Une lampe d’argent ornée deturquoises et suspendue par trois chaînes d’un beautravail, descend d’une jolie ros
ace placée au milieu duplafond. Le système de la décoration est poursuivi dansles plus petits détails et jusque dans ce plafond en soie bleue, étoilé de cachemire blanc dont les longues bandes
plissées retombent à d’égales distances sur la tenture,
agrafées par des fées de perles. Les pieds rencontrent le
chaud tissu d’un tapis belge, épais comme un gazon et à
fond gris de lin semé de bouquets bleus.Le mobilier, sculpté en plein bois de palissandre sur lesplus beaux modèles du vieux temps, rehausse par ses tonsriches la fadeur de cet ensemble, un peu trop flou dirait
un peintre. Le dos des chaises et des fauteuils offre à l’œil
des pages menues en belle étoffe de soie blanche, brochéede fleurs bleues et largement encadrées par des feuillagesfinement découpés.De chaque côté de la croisée, deux étagères montrentleurs mille bagatelles précieuses, les fleurs des artsmécaniques écloses au feu de la pensée. Sur la cheminéeen turquin, les porcelaines les plus folles du vieux Saxe,ces bergers qui vont à des noces éternelles en tenant dedélicats bouquets à la main, espèces de chinoiseriesallemandes, entourent une pendule en platine, niellée
d’arabesques. Au
-
dessus, brillent les tailles côtelées d’uneglace de Venise encadrée d’un ébène plein de figure
s enrelief, et venue de quelque vieille résidence royale. Deux jardinières étalaient alors le luxe malade des serres, depâles et divines fleurs, les perles de la botaniques.
Dans ce boudoir froid, rangé, propre comme s’il eût étéà vendre, vous n’eussi
ez pas trouvé ce malin et capricieuxdésordre qui révèle le bonheur. Là, tout était alors enharmonie, car les deux femmes y pleuraient. Tout y paraissait souffrant.Le nom du propriétaire, Ferdinand du Tillet, un desplus riches banquiers de Paris, justifie le luxe effréné qui
orne l’hôtel, et auquel ce boudoir peut servir de
programme.Quoique sans famille, quoique parvenu, Dieu saitcomment ! du Tillet avait épousé en 1831 la dernière fille
du comte de Granville, l’un des plus célèbres noms de la
magistrature française, et devenu pair de France après la
révolution de juillet. Ce mariage d’ambition fut acheté parla quittance au contrat d’une dot non touchée, aussiconsidérable que celle de la sœur aînée mariée au comte
Félix de Vandenesse. De leur côté, les Granville avaient jadis obtenu cette alliance avec les Vandenesse par
l’énormité de la dot. Ainsi, la Banque avait réparé la
 brèche faite à la Magistrature par la Noblesse. Si le comte
de Vandenesse s’était pu voir, à trois ans de distance,
 beau-frè
re d’un sieur Ferdinand
dit 
 
du Tillet, il n’eût peut
-être pas épousé sa femme ; mais quel homme aurait, versla fin de 1828, prévu les étranges bouleversements que
1830 devait apporter dans l’état politique, dans les
fabricate. Over the doors and windows were draped softfolds of blue cashmere, the tint of the hangings, the work of one of those upholsterers who have just missed beingartists. A silver lamp studded with turquoise, andsuspended by chains of beautiful workmanship, hungfrom the centre of the ceiling. The same system of decoration was followed in the smallest details, and evento the ceiling of fluted blue silk, with long bands of whitecashmere falling at equal distances on the hangings, where they were caught back by ropes of pearl. A warmBelgian carpet, thick as turf, of a gray ground with blueposies, covered the floor.The furniture, of carved ebony, after a fine model of the old school, gave substance and richness to the rathertoo decorative quality, as a painter might call it, of the restof the room.On either side of a large window, two etageresdisplayed a hundred precious trifles, flowers of mechanical art brought into bloom by the fire of thought.On a chimney-piece of slate-blue marble were figures inold Dresden, shepherds in bridal garb, with delicate bouquets in their hands, German fantasticalitiessurrounding a platinum clock, inlaid with arabesques. Above it sparkled the brilliant facets of a Venice mirrorframed in ebony, with figures carved in relief, evidently obtained from some former royal residence. Two jardinieres were filled with the exotic product of a hot-house, pale, but divine flowers, the treasures of botany.In this cold, orderly boudoir, where all things were inplace as if for sale, no sign existed of the gay andcapricious disorder of a happy home. At the presentmoment, the two young women were weeping. Painseemed to predominate.The name of the owner, Ferdinand du Tillet, one of therichest bankers in Paris, is enough to explain the luxury of the whole house, of which this boudoir is but a sample.Though without either rank or station, having pushedhimself forward, heaven knows how, du Tillet hadmarried, in 1831, the daughter of the Comte de Granville,one of the greatest names in the French magistracy,--aman who became peer of France after the revolution of July. This marriage of ambition on du Tillet's part was brought about by his agreeing to sign an acknowledgmentin the marriage contract of a dowry not received, equal tothat of her elder sister, who was married to Comte Felixde Vandenesse. On the other hand, the Granvillesobtained the alliance with de Vandenesse by the largenessof the "dot." Thus the bank repaired the breach made inthe pocket of the magistracy by rank. Could the Comte de Vandenesse have seen himself, three years later, the brother-in-law of a Sieur Ferdinand DU Tillet, so-called,he might not have married his wife; but what man of rank 
 
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fortunes et dans la morale de la France ? Il eût passé pourfou, celui qui aurait dit au comte Félix de Vandenesse que,dans ce chassez-croisez, il perdrait sa couronne de pair et
qu’elle se retrouverait sur la tête de son beau
-père.Ramassée sur une de ces chaises basses appeléeschauffeu
ses, dans la pose d’une femme attentive, madame
du Tillet pressait sur sa poitrine avec une tendresse
maternelle et baisait parfois la main de sa sœur, madame
Félix de Vandenesse. Dans le monde, on joignait au nomde famille le nom de baptême, pour distinguer la comtessede sa belle-
sœur, la marquise, femme de l’ancien
ambassadeur Charles de Vandenesse, qui avait épousé lariche veuve du comte de Kergarouët, une demoiselle deFontaine. À demi renversée sur une causeuse, un mouchoir dans
l’autre main, la r
espiration embarrassée par des sanglotsréprimés, les yeux mouillés, la comtesse venait de faire de
ces confidences qui ne se font que de sœur à sœur, quanddeux sœurs s’aiment
 
; et ces deux sœurs s’aimaienttendrement. Nous vivons dans un temps où deux sœ
urs si
 bizarrement mariées peuvent si bien ne pas s’aimer qu’un
historien est tenu de rapporter les causes de cettetendresse, conservée sans accrocs ni taches au milieu des
dédains de leurs maris l’un pour l’autre et des désunions
sociales. Un rapide aperçu de leur enfance expliquera leursituation respective.Élevées dans un sombre hôtel du Marais par une
femme dévote et d’une intelligence étroite qui pénétrée de
ses devoirs, la phrase classique, avait accompli la
première tâche d’une mère envers ses fi
lles, Marie- Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment deleur mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept, sans jamais être sorties de la zone domestique où
planait le regard maternel. Jusqu’alors elles n’étaient
allées à aucun spectacle, les églises de Paris furent leursthéâtres. Enfin leur éducation avait été aussi rigoureuse à
l’hôtel de leur mère qu’elle aurait pu l’être dans un cloître.Depuis l’âge de raison, elles avaient toujours couché dans
une chambre contiguë à celle de la comtesse de Granville,et dont la porte restait ouverte pendant la nuit. Le tempsque ne prenaient pas les devoirs religieux ou les étudesindispensables à des filles bien nées et les soins de leur
personne se passait en travaux à l’aiguille faits pour les
pauvres en promenades accomplies dans le genre de cellesque se permettent les anglais le dimanche, en disant :«
N’allons pas si vite, nous aurions l’air de nous amuser.
»Leur instruction ne dépassa point les limites imposéespar des confesseurs élus parmi les ecclésiastiques lesmoins tolérants et les plus jansénistes. Jamais filles nefurent livrées à des maris ni plus pures ni plus vierges :leur mère semblait avoir vu dans ce point, assez essentiel
d’ailleurs, l’accomplissement de tous ses devoirs en
 vers le
ciel et les hommes. Ces deux pauvres créatures n’avaient,
avant leur mariage, ni lu des romans ni dessiné autrein 1828 foresaw the strange upheavals which the year1830 was destined to produce in the political condition,the fortunes, and the customs of France? Had any onepredicted to Comte Felix de Vandenesse that his head would lose the coronet of a peer, and that of his father-in-law acquire one, he would have thought his informant alunatic.Bending forward on one of those low chairs then called"chaffeuses," in the attitude of a listener, Madame duTillet was pressing to her bosom with maternaltenderness, and occasionally kissing, the hand of hersister, Madame Felix de Vandenesse. Society added the baptismal name to the surname, in order to distinguishthe countess from her sister-in-law, the Marquise Charlesde Vandenesse, wife of the former ambassador, who hadmarried the widow of the Comte de Kergarouet,Mademoiselle Emilie de Fontaine.Half lying on a sofa, her handkerchief in the otherhand, her breathing choked by repressed sobs, and withtearful eyes, the countess had been making confidencessuch as are made only from sister to sister when twosisters love each other; and these two sisters did love eachother tenderly. We live in days when sisters married intosuch antagonist spheres can very well not love each other,and therefore the historian is bound to relate the reasonsof this tender affection, preserved without spot or jar inspite of their husbands' contempt for each other and theirown social disunion. A rapid glance at their childhood willexplain the situation.Brought up in a gloomy house in the Marais, by a woman of narrow mind, a "devote" who, being sustained by a sense of duty (sacred phrase!), had fulfilled her tasksas a mother religiously, Marie-Angelique and MarieEugenie de Granville reached the period of theirmarriage--the first at eighteen, the second at twenty yearsof age--without ever leaving the domestic zone where therigid maternal eye controlled them. Up to that time they had never been to a play; the churches of Paris were theirtheatre. Their education in their mother's house had beenas rigorous as it would have been in a convent. Frominfancy they had slept in a room adjoining that of theComtesse de Granville, the door of which stood alwaysopen. The time not occupied by the care of their persons,their religious duties and the studies considered necessary for well-bred young ladies, was spent in needlework donefor the poor, or in walks like those an Englishwomanallows herself on Sunday, saying, apparently, "Not so fast,or we shall seem to be amusing ourselves."Their education did not go beyond the limits imposed by confessors, who were chosen by their mother from thestrictest and least tolerant of the Jansenist priests. Never were girls delivered over to their husbands moreabsolutely pure and virgin than they; their mother seemedto consider that point, essential as indeed it is, theaccomplishment of all her duties toward earth andheaven. These two poor creatures had never, before their
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