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LES
COMBATS LITTÉRAIRES 
D’OCTAVE MIRBEAU
«
 LE RIRE ET LES LARMES 
»
 Ne plus avoir les oreilles assourdies par le bruit des mails
[…]
1
 
!
 « Tristesses et sourires », titrait en 1883 Octave Mirbeau. Plus haut : «
On ne peut pas s’extasier, trois cent soixante-cinq fois par an, devant les imbécillités, platitudes et pitreriesqui grimacent quotidiennement aux devantures des libraires, et s’extasier, en même temps et du même coup, devant une œuvre magnifique et sévère, dominant les autres
[…] »
2
. Qui pourra honnêtement prétendre que, quelque cent vingt ans plus tard, la parution d’une œuvremajeure est à l’abri d’un silence aussi assourdissant, de la part de la critique, que celui auquella plume acérée d’Octave réservait jadis son encre la plus corrosive ?
 Nihil novi sub sole
. Les
Combats littéraires
réunissant la totalité des textes critiques d’Octave Mirbeau paraissentcourant 2006.
À
l’heure où est édité le
Cahie
r n° 14, les principaux organes de presse
3
 qui ontla prétention de tenir leur lectorat au fait de l’actualité littéraire sont muets. Pourtant, si l’oncomprend que Mirbeau l’excessif déplaise, encore aujourd’hui, l’on conviendra que les nomsqui figurent dans ce volume de plus de sept cents pages étaient, à eux seuls, susceptibles defaire tendre aux aptères titulaires de la chronique du
Monde des Livres
une oreille au moinsattentive. Jules Renard, Maurice Maeterlinck, Alfred Jarry, Thomas Hardy,
É
mile Zola,Barbey d’Aurevilly, Élémir Bourges, Pierre Loti, Paul Bourget, Guy de Maupassant, Henri deRégnier, Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Anatole France, Knut Hamsun, EugèneMontfort, Paul Léautaud, Alphonse et Léon Daudet, Paul Claudel, Victor Hugo, SachaGuitry : d’illustres inconnus ? À l’ère d’Internet et de la prolifération du portable, pas tout àfait, cependant. Alors, incuriosité ? Parti pris d’aveuglement ? Le lecteur passe de la naïveté àla perplexité, du désarroi à l’indignation, tous mouvements et réactions en définitive trèsmirbelliens. Donc passons.Presque coup sur coup, Pierre Michel nous donne le tome II de la
Correspondance générale
; une bibliographie monstrueusement exhaustive ; la préparation d’un colloque sur 
 La 628-E8
aux normes hors standard ; les
Combats littéraires
, enfin. Chacune de ces étapes pourrait être, à elle seule, à l’échelle d’un chercheur passionné mais doté d’une énergieconnaissant certaines limites, l’ultime couronnement de l’édifice, la pierre angulaire d’unevaste entreprise. Ici, chaque nouvelle parution
est 
l’entreprise même, tant son ambition estlégitimement grande. Alors, que reste-t-il à écrire sur Mirbeau, à dire d’Octave ? La sourceest-elle tarie, maintenant que le pan de l’œuvre critique vient de voir le jour, à L’Âged’Homme ? Loin s’en faut. Parmi quelques pistes, suggérons à Pierre Michel une ou deux
1
« Explications »,
 Les Grimaces
, 11 août 1883, p. 290 : le lecteur indulgent nous permettra la libertéd’effectuer cet anachronique et désopilant jeu sur la polysémie de «
mails
» : dans le texte, il s’agit bien du galopdes chevaux attelés.
2
« Barbey d’Aurevilly »,
 Le Figaro
, 9 octobre 1882,
Combats littéraires
, L’Âge d’Homme, 2006, p. 59.
3
Tant il est vrai que certains «
organes
» sont comme le comédien fustigé par Mirbeau : «
Un comédien,c’est comme un piston ou une flûte, il faut souffler dedans pour en tirer un son.
»
 
tâches des plus prenantes. La moindre ne serait pas la mise à jour et, par conséquent, laréécriture, de la biographie du grand écrivain, à la lumière de plus en plus aveuglante desinnombrables découvertes opérées depuis 1994, date de la fondation de la Société Mirbeau, etdu lancement du premier numéro des
Cahiers Octave Mirbeau.
La biographie de 1991 estsans conteste au nombre des ouvrages scientifiques maintenant épuisés parmi les plusdemandés, tant par un public de spécialistes, celui des chercheurs, que par celui des simplesamateurs de belles lettres et d’histoire. Ouvrage de haute érudition et de vulgarisation tout à lafois, unies en une même réussite, on imagine un peu ce que pourrait être l’importance d’unenouvelle édition complétée, réactualisée notamment à partir de la masse impressionnante deslettres aujourd’hui magistralement éditées – ou en passe de l’être.
Le registre des
Combats littéraires
Prudence… Il n’est pas certain que le lecteur fidèle des parutions mirbelliennes quiacquiert le superbe volume des
Combats littéraires
ne soit pas victime d’une imposture... Les
Combats littéraires
sont effet résolument des
Combats politiques
(1990), et celui quiaspirerait à se délecter de gloses patiemment fourbies à l’épreuve de théories critiques sesentira fatalement déçu. À la question « Qu’est-ce que la littérature », Mirbeau a, toute prête,sa réponse. Une forme de la violence de l’homme à l’encontre de la société, et, pas moins, dela société à l’égard de l’homme.Imposture, doublée donc d’une attente possiblement déçue. Les
Combats
ne sont pas,au demeurant, des comptes rendus bornés aux livres qu’ils concernent, stricts, mathématiques, bref des comptes rendus de comptable, ou des procès-verbaux.Ce qui marque en effet le lecteur de ces saignantes critiques littéraires, c’est l’outrancecaractéristique de ces textes, une outrance à la Rochefort, Bloy ou Vallès ; c’est leur ton d’unevirulence inimaginable. Peut-on concevoir un tel maniement du gourdin dans les colonnes dudoux
Mercure de France
, l’usage irraisonné de la hache dans les pages de la très diplomate
 N.R.F.
? Une critique au marteau-pilon qui légitime bien le titre de «
combats
» sous lequelPierre Michel s’est inlassablement efforcé de les réunir. Et pourtant… Mirbeau n’écrit pasdans une presse spécialisée pour lecteurs cultivés ou lettrés chercheurs de neuf. La critiqueassure ici pleinement son rôle d’exutoire, qu’on la nomme défouloir, ou
catharsis
. Champclos d’un esprit intransigeant, elle attire même, à l’occasion, le corps dans le pré, quand sonauteur est sommé d’en découdre.Prenant au pied de la lettre la formule de Buffon «
le style, c’est l’homme
», Mirbeaune voit que l’homme, n’écoute que l’homme, ne parle que de l’homme. Les caractéristiquesde l’écrivain : sa conscience, davantage que son talent, l’intensité de son génie, déterminent ledegré de haine que lui voue la société. Sa sincérité lui vaut, en revanche, l’attachementirréductible de Mirbeau. À tel point que ce concept d’une littérature vraie plus qu’unerecherche du beau style, en littérature, incite constamment Mirbeau à se jeter dans l’ornièrethéorétique, hors des sentiers balisés de l’esthétique.C’est par cet exercice de critique à rebrousse-poil, à la fois éloge paradoxal del’écrivain raté que son génie désigne à l’opprobre, de la censure qui bâillonne et par 
 
conséquent en vient à vivifier la création, que le travail de Mirbeau éreinte les institutions, lesécrivains académisés, le public invertébré et… le lecteur, en mettant ses nerfs à vif et lesuppliciant. Gigantesque jardin des supplices, l’espace critique constitue un épuisant jeu demassacre. Il n’en figure pas moins le point d’ancrage, ou l’abcès de fixation, de la création.Considérer le monde comme son ennemi ne vaut que si une telle défiance finit par ouvrir les portes de l’inspiration. L’ensemble des textes loue les «
haines, les haines fécondes, au soleil desquelles fleurissent les grandes choses et poussent les œuvres immortelles
. » C’est que, au-delà de la contraignante et quotidienne besogne de plumitif, Pierre Michel le montre bien dansle tentaculaire appareil de notes qui éclairent le corpus de Mirbeau, le lien entre collaborationà la presse et création est légitimé par le réel rôle de laboratoire qu’assure l’écriture journalistique.
Singularité de la conception critique de Mirbeau
De prime abord, on pourrait déplorer que la critique de Mirbeau soit de natureessentiellement réactive, en tous points semblable à celle que Baudelaire appelle de ses vœux,quelques décennies auparavant.
 J’espère que les philosophes comprendront ce que je vais dire : pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique,c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plusd’horizons.
4
Cela tient à la conception propre du travail critique selon Mirbeau. En effet, on assisteici à cette monstrueuse hybridation qu’est l’articulation d’une parole politique, au sens plein,au discours poétique. La critique de Mirbeau use toujours d’un support, car elle nécessite defaçon sensible un point d’ancrage : circonstances de l’actualité, parution d’un ouvrage,expression de médiocrité ou d’intelligence de la part d’un auteur. Le commentaire “adhère” àun prétexte qui justifie les développements purement littéraires, presque à titre d’implicationsscandaleusement mineures, au regard de la loi du genre.En réalité, c’est que les propos sur la littérature qu’on y trouve ne constituent pas unsurgissement des ténèbres, à la manière de la critique d’Artaud, non plus que les émanationsmétaphysiques de la voix du critique Mallarmé qui appelle, paradoxe schopenhauerien, à la beauté et au salut par le silence. Il ne s’agit pas non plus d’une
chronique
entendue dans sonacception traditionnelle, car le propos de Mirbeau n’est pas de tenir son lecteur au fait del’actualité littéraire ; à la rigueur, davantage d’une chronique de l’époque. Chez Mirbeau, lacritique littéraire, brodant ou ricochant sur des motifs de société, se rapproche de la vastegalerie d’un mémorialiste assez peu préoccupé de tracer une perspective poétique.La critique de Mirbeau n’est pas une critique de l’attente, mais du trop-plein. Elle ne postule pas un modèle romanesque idéal, un chef-d’œuvre concevable par l’esprit, mais plutôtconstate ce donné, qu’il existe un phénomène, nommé littérature, qui se perd en hurlements,se dépense en artifices, et que cette agitation ne comble aucune béance. Les
Combats
4
Baudelaire,
Œuvres complètes
, Gallimard, La Pléiade, I, 1975, pp. 418-419.
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