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Pierre Michel, “ Une lettre inédite de Maupassant à Mirbeau »

Pierre Michel, “ Une lettre inédite de Maupassant à Mirbeau »

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Published by Oktavas
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 154-157.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 154-157.

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Categories:Types, Research
Published by: Oktavas on Apr 23, 2013
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05/14/2014

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Pierre MICHEL
UNE LETTRE INÉDITE DE MAUPASSANT À MIRBEAU
À l’occasion d’une vente aux enchères, qui a eu lieu à l’Hôtel Drouot le 6 décembre2010, a été vendue, pour 750 €
1
, une courte lettre de Maupassant dont il appert que ledestinataire, resté inconnu si l’on en croit le catalogue, n’est autre, en fait, qu’OctaveMirbeau. Il y remercie son ami pour le long article que celui-ci a consacré à
 Bel-Ami
dans lescolonnes de
 La France
, le 10 juin 1885
2
.Mirbeau y qualifiait ce roman de «
livre très remarquable et qui ne manque pas decourage
» et y affirmait d’emblée que «
 M. Guy de Maupassant n’était jamais entré plus profondément dans la psychologie humaine et qu’il a
[vait]
écrit quelques pagesadmirables, d’un art très puissant et définitif 
» : bref, pour lui, c’était «
un vrai régal delettres que ce livre
». On aurait donc pu s’attendre à un petit mot plus chaleureux que lelaconique et banal billet que nous reproduisons ci-dessous et qui aurait pu s’adresser àn’importe quel scribouillard plutôt qu’à son ancien complice de
 À la feuille de rose
. N’yaurait-il pas, sous-jacente à la gratitude exprimée, une certaine irritation, liée à ce qu’ilappellera les «
allures changeantes
» de Mirbeau, dans sa lettre du 15 décembre 1886 ? Lemoins que l’on puisse dire, en effet, c’est que, depuis deux ans, le futur auteur du
Calvaire
souffle le chaud et le froid
3
, alternant les compliments les plus vifs et les plus sincères et lesattaques, parfois quelque peu perfides, contre ce qu’il considère comme du réclamisme dansla façon dont Guy organise sa célébrité croissante
4
. Il en allait précisément de même dans sonarticle sur 
 Bel-Ami
. Car, après le dithyrambe inaugural, qui pourrait bien avoir eu pour fonction d’en atténuer la portée, venait une pique qui n’a pas dû manquer d’irriter l’intéressé.Regrettant que son ami ait cru devoir «
donner des explications
», dans une lettre parue dansle
Gil Blas
, histoire de répondre aux attaques dont il était l’objet de la part de journalistesoutragés dans leur honneur 
5
, Mirbeau ajoutait.
 J’estime qu’il a eu tort. Un livre comme le sien se défend de lui-même, contre lescomiques indignations des Bel-Ami du journalisme, et les lourdes criailleries des pontifes. Il devait rester indifférent à ces attaques
6
,
 se croiser les bras et sourire. Il devait croire aussi que son succès n’était point étranger à cette explosion soudaine de vertu – 
1
L’estimation figurant sur le catalogue de la vente n’était que de 250/300 €.
2
Je remercie très vivement M. et Mme Thierry Bodin d’avoir eu l’extrême obligeance de scanner cettelettre à mon intention.
3
Voir Pierre Michel, « Mirbeau et Maupassant »,
 L‘Angélus
, n° 18, 2009, pp. 26-40.
4
 
Voir notamment « Réclame »,
 Le Gaulois
, 8 décembre 1884 (article recueilli dans ses Combatslittéraires, L’Age d’Homme, 2006, pp. 115-118.
5
Écrite à Rome le 1
er 
juin, cette lettre a été publiée fans le
Gil Blas
du 7 juin. Maupassant y écrivaitnotamment : «
 J’ai décrit le journalisme interlope comme on décrit le monde interlope. Cela était-il doncinterdit ? Et si on me reproche de voir trop noir, de ne regarder que des gens véreux, je répondrai justement quece n’est pas dans le milieu de mes personnages que j’aurais pu rencontrer beaucoup d’êtres vertueux et  probes…
» (
Chroniques
de Maupassant, tome III, UGE 10/18, 1980, pp. 164-168).
6
En fait, Mirbeau ne restera pas davantage indifférent aux attaques contre
 Le Calvaire
et, tout comme sonami Maupassant, il y répondra, dans la préface à la neuvième édition de son roman (
 Le Figaro
, 8 décembre1886). Mais, plus qu’une défense, ce sera surtout pour lui l’occasion de définir positivement ce qu’il entend par  patriotisme.
 
de vertu dans laquelle il entre une bonne moitié de jalousie. / Je pense qu’un écrivain dela valeur de M. de Maupassant, quand il a fait ce qu’il croyait devoir faire, ne doit compte à personne de ses intentions, et que c’est se diminuer que de s’émouvoir decritiques comme celles-là. Il faut les ignorer ou s’en moquer. J’aurais donc préféré qu’il  gardât le silence – cette forme éloquente du dédain. Mais, s’il voulait parler, il eût dû le faire en ces termes : « C’est vrai, j’ai peint aussi brutalement, aussi véridiquement que possible, un épisode de la vie du journaliste. Mais avouez que, tout en restant dans lavérité, j’ai mis quelque discrétion, et vous auriez dû m’en savoir gré. / Je n’ai point tout dit de ce que je sais, de ce que j’ai vu, de ce que je vois tous les jours
7
. Les turpitudes, lesinfamies que l’on se raconte négligemment, je ne les ai dévoilées qu’en partie. Je n’ai fait montre à quelles besognes obscures et malpropres travaille un journal, ce qu’il y a, sousl’étiquette menteuse, de violences quotidiennement accomplies et de sottiseséternellement irrémédiables. Pensez-vous donc que j’aie dit – ce que vous savez mieuxque personne – ce que le journalisme
 
d’aujourd’hui, devenu une sorte d’esclave abrutiaux mains des partis politiques et des coteries mondaines, élève de canailles et ce qu’il rabaisse de braves gens ! / J’ai fait l’histoire d’un journaliste et non pas celle du journalisme, histoire d’ailleurs bien au-dessous de la réalité, non pas dans les résultatsobtenus, mais dans les moyens employés. Et si quelques-uns s’en plaignent, c’est que j’ai frappé fort et visé juste. Les honnêtes gens se sentent-ils donc atteints parce qu’oncondamne un voleur ? Quant au journalisme, c’est une histoire terrible, qui n’est pas faite, qui ne sera jamais faite, car elle va d’écroulements en écroulements, jusqu’àl’abrutissement d’un peuple et la fin d’un monde. »
Le reproche est double. D’une part, face à des attaques injustifiées et venimeuses, «
le silence
» lui apparaît comme la plus digne et la plus cinglante des ripostes et vaut beaucoupmieux que des explications qui ne font que «
diminuer 
» celui qui s’y abaisse, et qui pourraient bien, de surcroît, être perçues comme de maladroites et contre-productives justifications. D’autre part, dans l’espèce de prosopopée il fait parler l’auteur, sesubstituant avantageusement à lui, Mirbeau souligne, par contraste, la «
discrétion
», c’est-à-dire la mollesse, voire la superficialité, de la critique des mœurs journalistiques dans
 Bel-Ami
.Pour sa part, il a les a déjà stigmatisées dans plusieurs de ses chroniques, notamment « LeChantage » (
 Les Grimaces
, 9 septembre 1883), « Le Journalisme » (
 Le Gaulois
, 8 septembre1884), « Le Chantage » (
 La France
, 12 février 1885), « Le Journalisme français » (
 La France
,14 mai 1885), et il reviendra sur le sujet dans « La Liberté de la presse » (
 Le Gaulois
, 7 juin1886),
«
La Police et la presse » (
 Le Gaulois
, 15 janvier 1896), et, une nouvelle fois, dans la préface à
Tout yeux, tout oreilles
, de Jules Huret, en 1901
8
. Il estime sans doute queMaupassant ne va pas assez loin dans sa critique du total échec de la presse de l’époque àremplir ce qui devrait être sa mission. Car, pour lui, au lieu, comme elle le devrait,d’informer, de cultiver et d’émanciper intellectuellement ses lecteurs, qui sont censés êtreaussi les citoyens d’une République prétendument démocratique, elle ne fait que désinformer,conditionner et ctiniser les larges masses, poursuivant à sa façon le travaild’«
abrutissement d’un peuple
» entamé par la sainte trinité de la famille, de l’école et de
7
Comme Maupassant collabore au
Gil Blas
, Mirbeau fait comprendre que c’est bien ce quotidien qui lui aservi de modèle pour son roman.
8
Tous ces textes ont été recueillis dans notre édition des
Combats littéraires
de Mirbeau.

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