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Nelly Sanchez et Pierre Michel, « Le courrier d'une neurasthénique - Une lettre inédite d'Anna de Noailles à Mirbeau »

Nelly Sanchez et Pierre Michel, « Le courrier d'une neurasthénique - Une lettre inédite d'Anna de Noailles à Mirbeau »

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Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 178-182.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 178-182.

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05/14/2014

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Nelly SANCHEZ et Pierre MICHEL
LE COURRIER D’UNE NEURASTHÉNIQUE :
Une lettre inédite d’Anna de Noailles à Mirbeau
Cette lettre, gracieusement transmise par M. Jean-Louis Debauve, et intégralementretranscrite, nous éclaire davantage sur la brève amitié qu’entretinrent Octave Mirbeau etAnna de Noailles. Si l’on croit cette dernière, sa sympathie pour son correspondant naquit desa lecture du
Calvaire
(1886)
Mirbeau manifesta plus de réticence pour découvrir lesœuvres de sa consœur : il faut attendre 1904 pour découvrir les sentiments qu’elles luiinspirent. Dans
 L’Humanité
du 11 septembre, paraît « À Léon Blum », article dédié à celuiqui l’a incité à dépasser ses préjugés contre les romans féminins et à lire ceux de l’épistolière.Il y salue sobrement le talent d’Anna de Noailles, chez qui «
il y a de la vie, un tumulte, undébordement de vie... quelque chose de très neuvement lyrique et de très audacieusement humain... une passion extraordinaire, clairvoyante et forcenée, une spontanéité, unehardiesse, une variété d'impressions somptueuses, profondes et vraies
» et aussi «
unadmirable sentiment matérialiste de la forme, une conception très forte, et tout à fait charmante, de l'immoralisme devant la nature et devant la vie...
». Conquis, Mirbeau aéprouvé, à la lire, «
une des joies de lecture les plus violentes et les plus douces de cesdernières années
». Née en 1876, Anna de Brancovan, est issue de la riche aristocratie étrangère installéeà Paris. Elle épouse en 1897 le comte Mathieu de Noailles dont elle aura un fils unique. Si sa beauté, son mariage prestigieux et son indéfectible amitié pour Maurice Barrès, séduisent sescontemporains, cette jeune femme marque son époque par ses écrits. Elle commence par  publier des poèmes dans différents journaux, dont
 La Revue des Deux Mondes
,
 La Revue de Paris
; ses vers seront par la suite rassemblés sous le titre
 Le Cœur innombrable
qui paraît en1901. La sensualité, qui se dégage de ses nombreuses évocations de la nature, participe augrand succès de ce recueil et vaudra à son auteure d’être durablement étiquetée « romantiquesensualiste ». Cette volupté se retrouve dans ses deux premiers romans qui enthousiasmèrentMirbeau – 
 La Nouvelle espérance
(1903) et
 Le Visage émerveillé
(1904) –, et sertadmirablement le thème du désir féminin qu’elle renouvelle, non sans scandaliser le public.
 La Nouvelle espérance
est d’inspiration nietzschéenne : peu soucieuse des convenances,Sabine de Rozée recherche l’amour démesuré dont elle rêve. Mariée, elle devient la maîtressed’un jeune écrivain sans que sa soif d’absolu soit pour autant satisfaite. Avant de se suicider,elle confiera à son amant : «
Ce n’est pas vous que j’aime,
[…]
j’aime aimer comme je vousaime. Je ne compte sur vous pour rien, mon bien-aimé. Je n’attends de vous que mon amour  pour vous
1
. »
 Le Visage émerveillé
reprend le même sujet, sous la forme d’un journal intimetenu par une jeune nonne séduite non pas tant par Julien Viollette, un peintre, que par lessentiments qu’il a fait naître…L’estime réciproque qui précéda les rapports amicaux de Mirbeau et d’Anna de Noailles, ainsi que l’engagement de son époux dans le Parti Socialiste et le ralliement du
1
François Broche,
Anna de Noailles. Un mystère en plein lumière
, R. Laffont, « Biographies sansmasque », Paris, 1989, p. 187.
1
 
couple au camp des dreyfusards, expliquent sans doute la tournure si confidentielle de cettelettre. Son contenu peut en effet surprendre quand on sait que ces lignes furent écrites en1905, au début de leurs relations. Anna de Noailles remercie ici Mirbeau des renseignementsqu’il lui a donnés sur la clinique du docteur Dubois, spécialiste des « maladies du systèmenerveux », selon l’expression de l’époque. Elle sait qu’il a accompagné sa femme à Berne endécembre 1904. De son côté, Mirbeau n’ignore pas que sa correspondante, qui traverse unegrave crise dépressive, cherche un nouveau traitement. Elle a séjourné par deux fois dans laclinique parisienne du docteur Sollier, autre spécialiste, en décembre 1900 et au printemps1905, et seul le véronal lui permet alors de se libérer de l’angoisse qui l’étreint.Sans doute faut-il revenir sur le souhait que fait Anna de Noailles pour que Mirbeau passe un été «
réconfortant et paisible
». Celui-ci s’est installé, courant juillet, dans sonmanoir de Cormeilles-en-Vexin. Surmené, il tombe malade et se voit interdire toute activitéintellectuelle. Le 25 juillet, il se confiait à Huret : «
 Dans une consultation, hier, de Robin et de Déjérine
[
 sic
],
ces deux pontifes m’ont absolument interdit tout travail, pendant un mois,même des lettres. Je dois ni lire, ni écrire, et passer au moins huit heures sur douze, de la journée, étendu soit sur un lit, soit sur un divan
2
. »
 Lundi 31
[juillet 1905
3
]
 Monsieur, J’irai probablement à Berne, chez le docteur Dubois, et l’assurance que vousvoulez me donner que Madame Mirbeau s’est bien trouvée de ce traitement m’encouragebeaucoup. Quand l’an dernier, en octobre, je lisais dans
L’Humanité
cette lettre
4
de vous sur moi pouvais-je pense – si vive que fût dès lors ma confiance – qu’un conseil de vousme rendrait plus facile[s] ces cisions que l’on ne prend point parce qu’ellesn’intéressent que vous-mêmes. Et voici donc que resteront mêlées à mon effort, au séjour que je ferai là-bas, à mon repos, à mon espoir enfin, ces paroles que vous m’avez dites : – Aussi je souhaite, avec beaucoup d’amitié, que cet été vous soit réconfortant et  paisible, ou du moins – c’est déjà tant pour vous – tolérable.On est tenté de dire : Comment, Monsieur, l’endroit où vous êtes, là où vous avezvotre esprit et votre âme et votre force de ressentir la vie ne vous est-il pas aussitôt  supportable… » Mais nous savons bien que tous les nerfs sont tournés comme des flèchescontre le cœur 
5
. Je me souviens de la répétition générale d’une pièce d’Hervieu, il y a quelquesannées
6
. J’allais le féliciter, et vous étiez déjà près de lui ; à l’amitié avec laquelle vouslui parliez je devinais que c’était vous. J’avais quelques jours auparavant lu
LeCalvaire
7
 , et je me rappelle l’attention, la gravité dont je fus emplie.
2
 
Correspondance
Octave Mirbeau – Jules Huret, Éditions du Lérot, 2006, p. 160.
3
Le 31 juillet 1905 était effectivement un lundi.
4
Anna de Noailles se trompe d’un mois : « À Léon Blum » a paru le 11 septembre 1904 dans
 L’Humanité
5
S’il s’agit d’une citation, l’origine et l’auteur ne sont pas identifiés.
6
Il peut s’agir de
 L’Énigme
, pièce en deux actes représenté au Théâtre-Français le 5 novembre 1901, oude
 La Course du flambeau
, pièce en quatre actes créée au Vaudeville le 17 avril 1901.
 Le Dédale
a bien étéreprésenté au Théâtre-Français le 19 décembre 1903, soit dix-huit mois avant cette lettre, ce qui est incompatibleavec le délai de «
quelques années
», si vague qu’il soit.
7
Une réédition du
Calvaire
, illustrée par Georges Jeanniot, a paru chez Ollendorff en octobre 1900.
2
 
 Laissez-moi, Monsieur, vous envoyer (et je vous demande de ne pas me répondre, je serai aussi moins inquiète de mon indiscrétion) une revue et un journal sont desvers de moi
8
. Je serai contente que vous les ayez lus. Je vous prie de croire à ma grande admiration émue du bien que vos lettresm’ont fait 
9
. Anna de Noailles
Le 11 août 1905, Anna de Noailles, accompagnée de son mari, partit pour Berne, non pour se rendre à la clinique du Docteur Dubois, mais pour séjourner chez des amis. Commeelle l’écrit à son amie Mme Bulteau, «
 si je n’y ai pas été, c’est que mon mal est plus nerveuxet psychique que local 
».Le ton confidentiel de sa lettre à Mirbeau laisse supposer qu’Anna de Noailles était prévenue de l’absolu repos observé par son correspondant. Il est amusant de constater quecelle-ci n’a pu s’empêcher de joindre à son courrier quelques-unes de ses poésies… à lire !Cette attention maladroite peut faire sourire, mais les détracteurs d’Anna de Noailles yverraient une preuve manifeste de son narcissisme. Si, en 1905, Mirbeau ne lui en fait pasgrief, deux ans plus tard il ralliera ses dénigreurs. Dans l’ultime chapitre de
 La 628-E8
, ilexprimera en effet sa déception face au gâchis de tant de talent par des postures qu’il jugeridicules et qui lui rappellent fâcheusement les préraphaélites dont il s’est tant moqué
:
 Nous avons, en France une femme, une poétesse, qui a des dons merveilleux,une sensibilité abondante et neuve, un jaillissement de source, qui a même un peu de génie... Comme nous serions fiers d'elle !... Comme elle serait émouvante, adorable, sielle pouvait rester une simple femme, et ne point accepter ce rôle burlesque d'idole quelui font jouer tant et de si insupportables petites perruches de salon ! Tenez ! la voicichez elle, toute blanche, toute vaporeuse, orientale, étendue nonchalamment sur descoussins... Des amies, j'allais dire des prêtresses, l'entourent, extasiées de la regarder et de lui parler. L'une dit, en balançant une fleur à longue tige: – Vous êtes plus sublime que Lamartine! – Oh !... oh !... fait la dame, avec de petits cris d'oiseau effarouché... Lamartine !... C'est trop !... C'est trop ! – Plus triste que Vigny! – Oh ! chérie !... chérie !... Vigny !... Est-ce possible ? – Plus barbare que Leconte de Lisle... plus mystérieuse que Maeterlinck ! – Taisez-vous !... Taisez-vous !
8
 
 Le Figaro
du 21 juillet qui contient « Poèmes de l'azur » et
 La Revue des Deux Mondes
du 15 juillet1905, figurent au nombre de ses envois. Le numéro de cette revue contient cinq poèmes de la comtesse : « LaBeauté du printemps », « Solitude », « Orgueil en été », « Éloge de la rose » et « Les Adolescents ». Tous cestextes seront repris dans
 Les Éblouissements
, recueil qui paraîtra en 1907.
9
Ces lettres n’ont malheureusement pas été retrouvées. À propos de l’une d’elles, Anna de Noaillesécrivait à Maurice Barrès, le 20 juillet 1905 : «
Tout à l’heure, en recevant une lettre de Mirbeau, où il disait quece que j’écris lui est sensible comme Beethoven, je pensais tendrement que vous aviez, l’an dernier, parlé ainsi pour Mozart 
» (
Correspondance
Maurice Barrès – Anna de Noailles, L’Inventaire, 1994, p. 359).
10
Collection Jean-Louis Debauve, Paris. Nous remercions vivement M. Debauve de nous avoir autorisésà publier cette lettre.
11
Lettre d’Anna de Noailles à Mme Bulteau datée du 1
er 
septembre 1905, citée in
 Anna de Noailles. Unmystère en pleine lumière
de François Broche,
op.cit 
., p. 223.
12
On trouve, dans ce portrait satirique comme des réminiscences de celui du peintre Loys Jambois dans« Portrait » (
Gil Blas
, 27 juillet 1886 ;
Combats esthétiques
, t. I, pp. 307-311).
3

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