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Pierre Michel, « La mort de Mirbeau, vue par Michel Georges-Michel »

Pierre Michel, « La mort de Mirbeau, vue par Michel Georges-Michel »

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Published by Oktavas
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 190-194.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 18, 2011, pp. 190-194.

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05/14/2014

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Pierre MICHEL
LA MORT DE MIRBEAUVUE PAR MICHEL GEORGES-MICHEL
Bien oublié aujourd’hui, Michel Georges-Michel, pseudonyme de Georges Dreyfus,(1883-1985) a pourtant été très productif (une centaine de volumes...) et très divers, puisqu’ila cumulé les talents de journaliste et de peintre, de romancier et de traducteur, de boulevardier et de morialiste, d’anecdotier et de critique d’art ami de Renoir, de Matisse, deModigliani et de Picasso–, et qu‘il s’est de surcroît intéressé au cinéma et, plus encore, à ladanse en général et aux Ballets russes en particulier. Par-dessus le marché, il s’est illustré par son exceptionnelle longévité, ayant vécu la bagatelle de 102 ans : né le 3 novembre 1883,sous le ministère Jules Ferry, il est décédé en 1985 sous le règne de Mitterrand. Mais ce quiva nous intéresser aujourd’hui, ce n’est pas le romancier des
Montparnos
(1929, réédition en1976 dans le Livre de Poche), roman de la Bohème cosmopolite inspiré par Modigliani etd’où a été tiré, en 1958, le film de Jacques Becker et Max Ophüls,
 Les Amants de Montparnasse
, mais le mémorialiste de
 L'Époque tango
, deux volumes publiés en 1920. Eneffet, dans le tome II, sous-titré
 La Vie mondaine pendant la Guerre - Le Bonnet rose,
 
ilconsacre trois pages à la mort d’Octave Mirbeau. Nous ignorons si les deux écrivains, qui appartenaient à des générations différentes età des milieux non moins différents, ont eu l’occasion de se rencontrer. Toujours est-ilqu’aucune trace de Georges-Michel n’apparaît dans la correspondance de Mirbeau, ni dans lestémoignages qui le concernent : le cadet ne faisait à coup sûr pas partie des amis, ni même desconnaissances proches Néanmoins son témoignage révèle une vive sympathie à l’égard decelui qu’il appelle «
le grand écrivain
», et ce n’est pas dépourvu de courage, à un momentoù, trois ans après sa mort, tous ceux qui avaient eu à pâtir de ses sarcasmes et de son ironietentent de l’ensevelir une seconde fois, qu’ils espèrent définitive, sous des accusations, auchoix, d’incohérence, de frénétisme, de naturalisme ou de pornographie. Son deuxième mériteest de féliciter Mirbeau d’avoir eu la sagesse de «
 garder le silence
», pendant que se déroulaitl’inexpiable boucherie, et d’attribuer, comme les vrais amis du défunt, le faux « Testamentd’Octave Mirbeau » à Gustave Hervé, alors qu’en 1920 il n’était guère de mise de douter duretour du grand pacifiste et de l’antimilitariste convaincu “dans le sein de la Patrie” – et pourquoi pas “dans le sein de M. Cabanel”, pendant qu’on y était ? Son troisième mérite estde mettre en lumière la salubrité d’une œuvre de «
la génération de décadents
» et del’opposer, par exemple, à celle de Jean Lorrain, alors que J.-H. Rosny met les deux écrivainsdans le même sac en les qualifiant tous deux de «
 frénétiques
1
 ».Force est néanmoins de reconnaître que ses sources d’information ne sont pas toujoursdes plus sûres. Ainsi reprend-il à son compte les mystifications dont ont été victime Edmondde Goncourt et, après lui, tous ceux qui ont repris la vieille antenne des 180 pipes d’opium etdes dix-huit mois de pêche à la sardine. Nous savons depuis belle lurette ce qu’il en est de cesfausses confidences, mais ce n’était pas encore le cas au lendemain de la Grande Guerre.
1
Voir J.-H. Rosny, « Les Incohérents – Octave Mirbeau »,
 Les Nouvelles littéraires
, 10 septembre 1932,et
 Portraits et souvenirs,
Paris, Compagnie française des arts graphiques, 1945, pp. 59-64.
 
Quant aux raccourcis faisant naître
 Le Jardin des supplices
des «
cauchemars
» d’opiomanedu jeune Mirbeau et
 Le Journal d’une femme de chambre
de ses «
débauches
» lointaines, ilsfont sourire, tant ils semblent témoigner d’une méconnaissance du fonctionnement duromancier. Mais sans doute ne n’agit-il, en réalité, que de saillies visant précisément à fairesourire et qui ne sont pas à prendre au premier degré.Reste à savoir ce qu’il convient de penser des deux anecdotes rapportées par Georges-Michel, sous couvert d’anonymat. Qui est cet «
ennemi
» au singulier, irréconciliable etnéanmoins réconcilié, pour qui le pourfendeur des hochets prétendument décoratifs serait alléquémander la croix de la Légion du déshonneur ? La chose paraît bien surprenante au premier abord, mais un peu moins à la réflexion, car il s’avère que son mépris des breloques ne l’a pasempêché, jadis, d’aller trouver Henry Roujon pour quémander humblement, mais en vain, lacroix qui eût tant fait plaisir à un Paul Cézanne avide de reconnaissance
2
.On sait aussi qu’ilest arrivé au dreyfusard Mirbeau de faire bizarrement réintégrer dans l’armée – un comble ! – un général anti-dreyfusard, Geslin de Bourgogne, son ex-condisciple du collège de Vannes, etde se découvrir tardivement pour lui une amitié aussi intense que soudaine
3
. Alors pourquoin’en aurait-il pas fait de même avec cet «
ennemi
» inconnu ? La chose ne saurait êtreabsolument exclue, mais le doute est sérieusement permis.Il l’est tout autant pour «
l’homunculus
» qui aurait imposé sa présence à Mirbeaudans les derniers jours de sa vie. Comme Sacha Guitry s’est vanté que Mirbeau soit mort dansses bras, il pourrait être tentant de reconnaître en lui ce «
 jeune crétin
». Mais, franchement,on le voit mal plaider pour une extrême onction octroyée à son vieil ami par un de ces pasteurs qu’il vomissait : c’est d’autant moins le genre de la maison que Sacha Guitry a luiaussi rendu hommage à son grand aîné et stigmatisé sa veuve et ses tripatouillages posthumesdans une comédie inspirée du couple Mirbeau,
Un sujet de roman
(1923). Alors qui peut bienêtre ce freluquet, sans doute introduit par l’épouse abusive, devenue seule maîtresse à bord pendant l’agonie du grand écrivain ? Nous l’ignorerons sans doute toujours. Quant à la«
 femme intelligente
» qui l’assistait pendant ses derniers instants, faut-il à tout prix chercher àl’identifier ? Cela ne semble guère utile. Car, ce qui est frappant, dans ces deux anecdotes,c’est qu’elles sont tout à fait mirbelliennes, tant dans leur statut que dans leur fonction
4
.L’auteur ne cherche visiblement pas à nous en faire accroire et peu lui chaut que ses lecteursmettent en doute leur véridicité historique. Ce qui lui importe, en revanche, c’est la leçon qu’ilen tire pour leur édification. Or elle est en l’honneur du grand démystificateur moribond qui, jusqu'au dernier moment, se sera joué des sépulcres blanchis et se sera offert «
le spectacle del'hypocrisie des passions humaines
».Pierre MICHEL***
2
Voir Pierre Michel, « Cézanne et Mirbeau - Une lettre inédite de Cézanne à Mirbeau »,
Cahiers Octave Mirbeau
, n° 14, 2007, pp. 228-235.
3
Voir notre édition de la
Correspondance générale
de Mirbeau, L’Age d’Homme, 2009, t. III, pp. 694-697 et 816-824.
4
Voir Jacques Noiray, « Statut et fonction de l’anecdote dans
 La 628-E8
», in
 L'Europe en automobile – Octave Mirbeau écrivain voyageur,
Presses de l’Université de Strasbourg, 2009, pp. 23-36.
 
La mort de Mirbeau
. Un des rares qui ont eu la force de garder le silence, durant cette guerre, et ne se sont pas crus obligés de hurler, sinon avec les loups, du moins contre eux. Et si son testament
5
 asurpris un peu ses amis
6
, il ne les a pas trompés.C'est la mort d'une grande puissance littéraire, une des dernières figures d'unegrande génération. Et ceux d'aujourd'hui ignoraient ce violent redoutable, pourtant issu desJésuiteries de Bretagne, et qui, dès 1888, souffrait de toutes sortes de fièvres
7
et croyait déjàmourir, bien qu'il fût le plus courageux des hommes, et seul, déjà, osa garder Maupassant jusqu'au dernier jour, sans lassitude
8
. Comme Maupassant, il connut toutes les passions, fit lanoce aussi terriblement que la critique et ne pouvait ni s'empêcher d'écraser pièces etcomédiens d'un théâtre, ni de refuser à une créature, le même jour, une demande de places pour ce même théâtre
9
!Sain, dans la génération de décadents, emmi les Goncourt, les Rollinat et lesLorrain, il n'en connut pas moins toutes les débauches, fuma jusqu'à cent quatre-vingts pipesd'opium par jour, durant quatre mois
, devint sous-préfet comme Romieu
, boursier commeCapus et même,
horror ingens
! un an et demi, matelot comme Richepin ! ! ! Puis il revint àla littérature, à la peinture, au soleil et aux fleurs. De ses cauchemars d'opium, il écrivit
 Le Jardin des supplices
; de ses débauches, il composa
 Le Journal d'une femme de chambre
; desa fortune, il tira
 La 628-E8.
 Il pardonna à son ennemi
qui, un jour, lui fit dire : — Je suis à la veille de la mort : Mirbeau, réconcilions-nous et fais-moi décorer.Mirbeau fit les deux choses. Un an après, l'ennemi vomissait sur lui, rejouait lacomédie de la mort quand le grand écrivain se fâcha. — Je veux bien y croire encore, fit Mirbeau, bien que je craigne qu'il nous enterretous.Oui. L'ennemi l'enterra. Mais il ne vint pas même à l'enterrement.Cette question chiffonne bien des gens : Octave Mirbeau a-t-il écrit ou dicté lui-mêmeson testament ? Ne fut-il pas rédigé par l’un ou par l’autre ? M. Gustave Hervé, dit-on en
5
Allusion au prétendu « Testament politique d’Octave Mirbeau » que la veuve abusive a fait paraître dans
 Le Petit Parisien
du 19 février 1917. Ce texte, concocté par Gustave Hervé, est reproduit en annexe des
Combats politiques
de Mirbeau (Librairie Séguier, 1990), suivi de la démonstration, par Léon Werth, qu’il s’agit bien d’un« faux patriotique ». Voir la notice Faux testament » dans le
 Dictionnaire Octave Mirbeau
en ligne(http://mirbeau.asso.fr/dictionnaire/index.php?option=com_glossary&id=774).
6
C’est-à-dire essentiellement Léon Werth, Claude Monet, Francis Jourdain, George Besson, GeorgesPioch et Séverine.
7
En 1888, à Kérisper, près d’Auray, Mirbeau avait en effet attrapé la malaria, ce qu’il appelait des«
 fièvres paludéennes
». Michel Georges-Michel était apparemment bien informé.
8
Mirbeau n’a nullement eu à veiller sur Maupassant...
9
Que le jeune Mirbeau ait fait la noce pendant les années 1870 et au début des années 1880, encompagnie de Maupassant et de Forain, entre autres, c’est probable, encore que nous n’en sachions pas grand-chose. Mais, à partir de 1884, il s’est définitivement rangé.
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Georges-Michel ne fait que reprendre les fausses confidences de Mirbeau à Goncourt, un soir de juillet1889, et devenues pendant un siècle parole d’évangile par la grâce du
 Journal des Goncourt 
.
11
L’écrivain Auguste Romieu (1800-1855), auteur d’un drame romantique
 Henry V et ses compagnons
,fut nommé sous-préfet à Quimperlé en 1830. Il manifesta beaucoup de mépris à l’égard des Bretons et s’opposavigoureusement à l’usage du breton.
12
Le singulier ne manque pas d’étonner, tant Mirbeau s’est fait d’ennemis tout au long de sa carrière.

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