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Max Coiffait, « Octave Mirbeau et Léo Trézenik – Un léger soupçon d'échange de mauvaises manières »

Max Coiffait, « Octave Mirbeau et Léo Trézenik – Un léger soupçon d'échange de mauvaises manières »

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Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 14, 2007, pp. 207-213.
Article paru dans les "Cahiers Octave Mirbeau", n° 14, 2007, pp. 207-213.

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05/10/2014

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OCTAVE MIRBEAU ET LÉO TRÉZENIK :UN LÉGER SOUPÇON D’ÉCHANGE DE MAUVAISESMANIÈRES
 Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, àquelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villaqu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement.On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires auxeaux dormantes.
Chacun aura reconnu dans ces quelques lignes un extrait du plus autobiographique desromans d’Octave Mirbeau,
Sébastien Roch
, consacré aux ravages subis dans son corps et dansson âme par un garçon placé en pension au collège Saint-François-Xavier de Vannes.«
 Livre douloureux de la souffrance d’un enfant 
», selon une dédicace de l’auteur àl’acteur Maurice de Féraudy figurant sur un exemplaire du livre en ma possession,
Sébastien Roch
fut publié en 1890, d’abord sous forme de feuilleton dans
 L’Écho de Paris
 puis enlibrairie par l’éditeur Charpentier.Ce qu’on sait moins, c’est qu’un autre auteur avait trois ans avant Octave – choisile collège de Vannes et sa dépendance de Pen-Boc’h pour cadre du premier chapitre d’unroman. Il serait difficile de ne pas soupçonner une parenté, voire un petit zeste de filiation,entre ce livre et
Sébastien Roch
quand on y lit, par exemple :
 Pen-Bock, la maison de campagne des jésuites de Vannes, est en effet  pittoresquement située au bord du Morbihan, à deux lieues et demie de leur collège. C’est une promenade, l’été, que les élèves font deux fois par semaine.
[…]
Bain général à l’heure que permet la marée ; puis dîner, dévoré de grand appétit sur les tables rustiques du réfectoire. Et l’on revient, à la brume, lecaleçon sur l’épaule, en bavardant par les chemins nickelés de lune.
Le roman d’où est extrait ce passage est un récit assez leste (les marges des passagesémoustillants ont été vigoureusement zébrées au crayon bleu, pour être facilement retrouvées, par un précédent lecteur sur l’exemplaire en ma possession). Il a été publié en 1887, trois ansrépétons-le avant
Sébastien Roch
, sous le titre
 La Jupe
. Titre complété par un sous-titre prometteur :
 La Jupe Messieurs, la jupe, la jupe, voilà l’ennemie
.Fait plus troublant pour un mirbeauphile, l’auteur de
 La Jupe
a, comme Octave, passél’essentiel de sa jeunesse dans la bourgade percheronne de Rémalard, où il était d’ailleurs néen 1855. Et, comme lui, il fut placé par son père en pension au collège Saint-François-Xavier de Vannes. À défaut d’une contemption des péchés de luxure dans son œuvre, au demeurantun brin anticléricale, il en ramena un nom de plume. J’ai nommé Léo Trézenik, pseudonymede Léon Épinette (trézenik est la traduction du mot épinette en langue bretonne).
 
Les deux extraits reproduits ci-dessus donnent à croire qu’Octave avait lu
 La Jupe
ets’en est souvenu quand il a écrit
Sébastien Roch
. Ils ne sont pas les seuls qu’on puisse citer àl’appui de cette thèse. Comme Sébastien Roch, le héros du livre est (au début du moins del’histoire) un enfant placé en pension au collège de Vannes. De même que Sébastien, avant cetenfermement, «
n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du sang 
», ce garçon (Georges) est caractérisé par le fait que «
de son enfance, passée à gaminer  par monts et par vaux avec des galopins de son âge, rien de bien saillant ne lui était demeurédans le cerveau
».Léo Trézenik nous montre Georges, tout comme Octave Mirbeau nous montreraSébastien, perdu lors de son installation au collège dans un environnement radicalementétranger, dominé par des enfants de la noblesse bretonne écrasant la roture arrivante de leur arrogance. Il évoque les «
multiples et cruelles brimades
» infligées d’emblée au petitnouveau par cette engeance parce qu’il a «
ingénuement avoué à un camarade
» que son père«
était marchand de nouveautés
». C’est exactement le sort que subira Sébastien sous la plume de Mirbeau pour avoir dit à son fringant condisciple Guy de Kerdaniel que son père àlui était «
quincaillier 
». Ce qui était, soit dit pour le moment en passant, le métier exercé àRémalard par Pierre Barnabé Épinette, le père de Léo Trézenik lui-même (mais on va enreparler).Le plus corsé est à venir. Car que va faire le jeune Georges mis en scène dans
 La Jupe
à sa sortie du collège de Vannes ? Il va passer, à l’âge de dix-neuf ans, son baccalauréat àPoitiers (ce qui fut aussi le cas, à une année près, de Léo Trézenik), et puis il rentre dans sonvillage. Quel village ? Dans le roman, Cormenon-la-Tour. Cette localité nous est décritecomme «
une pittoresque bourgade percheronne campée au faîte d’une colline, aux flancs delaquelle dégringolent ses jardins en escalier, coupés de jolis petits chemins escarpés
». Elleest située à «
huit lieues de route
» de La Ferté-Bernard. Autant dire, connaissant les originesde l’auteur, que Trézenik nous conduit tout droit à Rémalard, que Mirbeau baptisera pour sa part Pervenchères dans
Sébastien Roch
.Et là, que va-t-il arriver à Georges, qu’on nous a présenté d’emblée comme étant«
d’une naïveté absolue
» au point qu’au collège, «
lorsqu’il approchait d’un groupe où setenaient des propos quelque peu licencieux, on s’y taisait d’un commun accord, par respect de son invraisemblable innocence
» ? C’est bien simple, conformément aux lois du genre, ilva être déniaisé.Mais pas par n’importe qui. Par la femme du «
 seul médecin de Cormenon
», la forteen seins Madame Sany (curieux patronyme, qui évoque le vieux mot peu reluisant de sanie,matière purulente s’écoulant d’une plaie infectée), âgée de trente-huit ans et travaillée par lesexigences d’un tempérament de feu. Au terme d’une savante offensive d’attouchements de plus en plus hardis, elle entraînera le pauvre garçon derrière un hallier sous prétexte de luifaire admirer un couchant de soleil. Et là, nous dit le roman, tout en «
le fascinant de la lueur  fauve qu’allumait au fond de ses yeux sombres l’affolement exaspéré de son désir 
», elle
 
«
l’étreignit d’un bras furieux, s’enroula comme un félin autour de lui, en poussant des crisrauques qu’elle étouffait dans sa bouche – et le viola
».La suite du roman (à clés, c’est à peu près certain) conduit Grorges, avec force détailsscabreux, dans le milieu parisien des Hirsutes, des Hydropathes et des Jemenfoutistes,groupes de jeunes écrivains bien connus de Léo Trézenik, qui avait déjà évoqué en 1884l’aventure des Hirsutes dans un texte recueilli par Michel Golfier et Jean-Didier Wagneur enannexe de leur publication des
 Dix ans de bohème
d’Émile Goudeau (Champ Vallon éditeur,avril 2000).Est-il besoin ici de rappeler que Ladislas-François Mirbeau, père d’Octave, étaitmédecin (plus précisément officier de santé) à Rémalard, à l’époque où son fils, puis le futur Léo Trézenik, étaient en pension au collège de Vannes ? De là à voir en lui le modèle dudocteur Sany, décrit par Trézenik sous les dehors peu appétissants d’un individu «
à la face decarême
», «
 gros, pataud, court, un peu emphysémateux et bedonnant 
», «
 si importun et si grotesque avec sa jalousie
» que «
toutes les dames
» de la bonne société de Cormenon «
 seliguèrent contre lui
», il n’y a qu’un pas qu’on se gardera toutefois de franchir avecl’assurance que donnerait une absolue certitude, ne serait-ce que parce qu’il n’était pas le seulmédecin de la localité. Sans compter qu’une telle assimilation jetterait aussi un lourd discrédit posthume sur la mère d’Octave, Eugénie Mirbeau, morte depuis dix-sept ans quand Trézenik a publié
 La Jupe
. Ce n’est pas totalement invraisemblable, non, mais cela paraît un peu gros.On n’avancera donc ici qu’avec prudence l’hypothèse d’une identification du coupleformé par les parents d’Octave à celui des époux Sany du roman de Trézenik. Une telleassimilation expliquerait certes qu’Octave ait apparemment “taillé un costume” en retour au père de Léo Trézenik en attribuant la profession de quincaillier au père de son hérosSébastien Roch. Il fait en effet de cet Elphège Roch l’un des personnages les plus obtus, les plus suffisants, les plus antipathiques de toute son œuvre :
M. Roch était gros et rond, soufflé de graisse rose, avec un crâne tout petit que le front coupait carment en façade plate et luisante. Le nez, d’uneverticalité géométrique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues, sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait, de sa frange cotonneuse, les deux oreilles vastes, profondes, inverties et molles commedes fleurs d’arum. Les yeux, enchâss dans les capsules charnues et trop saillantes des paupières, accusaient des pensées régulières, l’obéissance aux lois,le respect des autorités établies et je ne sais quelle stupidité animale, tranquille, souveraine, qui s’élevait parfois jusqu’à la noblesse. Ce calme bovin, cettemajesté lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient yreconnaître tous les caractères de la race, de la dignité et de la force. Mais ce quilui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, l’universelle estime,c’est que, opiniâtre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait deschoses, pétait, en les dénaturant, des phrases pompeuses, que ni lui, ni personne
 
ne comprenait, et qui laissaient néanmoins, dans l’esprit des auditeurs,une impression de gêne admirative.

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