auriez fait à sa place, je le vois. Vous m’auriez dit : « Vous êtes sans position, j’estime votretalent, donnez-moi pour le journal ce que vous avez de prêt. » C’eût été beau et simple. Aulieu de cela, ce sont des oui un jour, le lendemain des non, des remises sous de fallacieux prétextes, enfin l’invite à lui apporter un chef-d’œuvre. Je me méfie beaucoup. Quand je lui aifait lire deux des petits contes qu’il a encore, il m’affirma que, si Simond les refusait pour le journal, il les ferait passer dans son premier supplément. Notez qu’à ce moment l’article deFouquier contre moi venait de paraître, et que Mendès ajouta même : « Si vous exigiez,comme une sorte de réparation, l’insertion de ces pages à
L’Écho
, je ne crois pas qu’on vousles dénierait, mais… votre intérêt ! C’est abstrus un peu, etc. » Dès le premier jour donc, il me berna. Cependant je crois en sa bonne foi, en sa bonne volonté et, pour lui faire plaisir, j’arrêtai une protestation
qui marchait d’une façon inespérée, puisque, entre autres signatures, j’avais les rédactions presque au complet de
L’Écho
et du
Figaro
. Vint l’histoire de votrearticle
, etc. Aujourd’hui il a l’air de céder à vos instances, mais je ne crois pas, je ne puis pluscroire. Je n’aurai plus jamais confiance en Mendès. Je vous en supplie, n’insistez plus près delui. L’avoir comme une sorte de maître, de
pater familias
armé de pleins pouvoirs, non. À lafondation de
L’Écho
, il leurra Villiers, comme il me leurre en ce moment, et au dernier moment, le lâcha sans aucune tentative sincère pour le défendre. Il aurait pu faire à Villiersune position qui l’eût mis à l’abri du besoin, il s’en garda, ayant contre ce vieux camarade une bizarre haine secrète. Villiers avait peur de lui et cette peur se traduisait par une déférencedont je fus un jour témoin – mais l’instant d’après Villiers s’en vengeait en me disant : « Envoilà un qui connaît la vie. Il sait qu’il n’y a rien — et rien ne l’arrête. » Songez que Mikhaël
était son ami ; plus, son enfant d’adoption, et qu’à ce garçon de talent, mort à la peine dedonner des leçons, il ne fit jamais gagner 100 f., ni même cinquante, en un journal où iln’avait qu’à dire un mot. Pour moi, je ne lui en veux pas ; sa conduite m’est plutôtindifférente : on m’avait d’ailleurs prévenu et raillé quand j’avouais quelque fiance en sondésir de me rendre service. Une seule chose me contrarie, c’est que vous vous soyez donné
ne le crois pas
[Gourmont publiera bien dans le supplément illustré de
L’Écho de Paris
du 6 juin – n° daté du 7 – des « Contes en robe courte »].
Vous me direz le résultat de votre entrevue avec Magnard. J’aimerais mieux pour vous
Le Figaro
, cela va sans dire. Je suis très impatient de connaître ce que vous aura dit Magnard.
[Dansl’édition de la
Correspondance générale
de Mirbeau, Pierre Michel précise ceci : «
Magnard a dû promettre de passer la copie de Gourmont, si l’on en croit la lettre de Mirbeau du 4 juin. Mais le malheureux Gourmont nevoit pourtant rien venir. Voir sa lettre du 11 juin.
»].
Il faut espérer que nous finirons bien par aboutir à quelquechose de bien. Mais quelle tristesse, que l’on soit obligé à tant de luttes pour conquérir, à un homme de votrevaleur, un petit coin dans un journal ! Cela m’étonne toujours, cela m’indigne toujours, quoique je sois habituéaux maux infâmes de la presse. Il n’y a pas à dire, “le talent, c’est l’ennemi”
» (Octave Mirbeau,
Correspondance générale
, t. II, Lausanne, L’Age d’Homme, 2005, pp. 414-415).
3
Plusieurs feuilles de cette protestation circulaient, Catulle Mendès avait bloqué une feuille portant denombreuses signatures en faveur de Gourmont, dans son intérêt à l’entendre (sur l’enveloppe dans laquelle ilavait recueilli quelques unes de ces feuilles, Gourmont a écrit : «
Une liste portant de très nombreuses signaturesa été arrêtée et ÉGARÉE par M. Catulle Mendès. À la suite de cet incident, on arrêta la chose
. »,
ImprimerieGourmontienne
, n° 9, 1924, p. 3). Gourmont est ici sévère pour Mendès. Plus loin, dans la lettre du 7 mai 1891,le ton change, Gourmont est prêt de lui-même à tirer un trait sur la campagne de protestation en cours, ayantconscience qu’il ne faut pas revenir sur la question du patriotisme pour trouver du travail dans certains journaux parisiens acquis au patriotisme ; il est alors plus aimable à l’égard de Mendès dont il attend beaucoup. Dansl’article « Les Beautés du patriotisme » du 18 mai 1891, Mirbeau rappelle les faits sous un jour favorable à sonami : «
M. de Gourmont s’est retiré très dignement. Il a même prié ses amis qui voulaient organiser une protestation contre l’inqualifiable mesure qui le frappe, de ne faire aucun bruit autour de son nom
».
4
« Les Beautés du patriotisme ».
5
Éphraïm Mikhaël (1866-1890), poète et conteur. Présent dans
Le II
me
Livre des masques
de Gourmont.
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