devant ce nouveau mobile inventé par l'homme. «
Sur la route la mort fait les cent pas
»,écrivait Louis-Ferdinand Céline, qui détestait l'automobile.On lui avait rabâché, à lui aussi, que l'homme seul possède, avec quelques autres particularités,
l'intelligence et l'âme
, selon la dualité traditionnelle imposée par le huitièmeconcile œcuménique de Constantinople, en l'an 869. Cette fameuse « âme », qui fit que le petit Octave, élève du collège des jésuites de Vannes, pour en avoir généreusement prêté uneaux animaux, fut marqué au fer rouge de la honte par son professeur devant ses camarades.Être supérieur, possesseur de cette « âme » unique, l'homme s'avère pourtant étrangementincapable de maîtriser son invention roulante, qui avale bon an mal an, de nos jours, 5 000 denos compatriotes, sans compter les blessés.L'œuvre hors-normes d'Octave Mirbeau est doublement méritoire.Publiée en 1907, elle a en effet la particularité de se dérouler en grande partie enterritoire allemand, le territoire de l'“ennemi” qui a subtilisé l'Alsace et la Lorraine à laFrance, et cela sept ans seulement avant le premier de deux conflits qui nous ont opposés àce pays. Mirbeau y réaffirme inlassablement sa confiance dans la marche vers l'unité del'humanité. Cette avancée sera facilitée par la machine, qui contribue à une meilleureconnaissance réciproque des peuples. Ainsi en est-il de l'automobile.L'auteur va à l'encontre d'une fraction non négligeable des français, agités par des“braves à trois poils” du genre de Barrès ou de Déroulède. Ce dernier, armé de son parapluieet précédé d'un nez surprenant, tympanisé par Laurent Tailhade, « tailladé » en quelque sorte pour reprendre l'expression de Sacha Guitry, «
pérore régulièrement contre l'Allemagne, Place de la Concorde, juché sur la statue de la ville de Strasbourg
», notait Paul Moranddans son ouvrage,
1900
. Ce malaise que la société française ressent en se transformant, devait bien s'exprimer, d'une manière ou d'une autre. Pendant ce temps, les sages des deux côtés duRhin, qui pensaient pouvoir digérer la puissance de la montée de la machine, n'arrivaientvraiment pas à se découvrir d'ennemi héréditaire, sinon peut être l'Angleterre...Par ailleurs, une autre partie de l'opinion considérait l'automobile comme un engininutile et dangereux, de même que l'avion, alors à ses débuts, qui était jugé par de nombreuses“autorités”, dont la plupart des chefs militaires, comme sans intérêt pour l'armée. Charronfabriquera pourtant une des premières auto-mitrailleuses, et l'avion favorisera, dans la bataillede la Marne, le tournant que nous connaissons.Le récit du voyage en Allemagne que donne Mirbeau est d'autant plus agaçant, pour ces deux catégories de Français, qu'il montre un pays propre et accueillant, doté defonctionnaires polis, un peuple fier de ses progrès techniques, équipé insolemment de bellesroutes, alors que les nôtres sont hors d'âge et hors d'usage... et ceci même si la Mercedes serévèle inférieure à la Charron, qui venait à bout de tout. On peut discuter entre hommes de bonne compagnie de leurs mérites comparés. Et puis, un peu de patriotisme ne peut pas fairede mal...
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