L'édition originale allemande de Idéologie
et
Utopie parut dans une atmosphère de tensionintellectuelle intense marquée par de vastes discussions qui ne cessèrent que par l'exil ou le silence forcéde ces penseurs en quête d'une solution honnête et défendable des problèmes soulevés. Depuis lors, lesconflits qui, en Allemagne, amenèrent la destruction de la République libérale de Weimar, se sont élevésdans divers pays du monde entier, tout particulièrement en Europe occidentale et aux États-Unis. Lesproblèmes intellectuels qui, à une certaine époque, étaient considérés comme la préoccupation dominantedes écrivains allemands ont virtuellement envahi le monde entier. Ce qui, à une certaine époque, futconsidéré comme l'objet d'un intérêt ésotérique de la part de quelques intellectuels dans un seul pays, estdevenu la condition commune de l'homme moderne.En réponse à cette situation est née une vaste littérature qui parle de la « fin », du « déclin », de la« crise », de la « décadence », de la « mort » de la Civilisation occidentale. Cependant, en dépit del'alarme lancée par ces titres d'ouvrages, on cherche en vain dans la plupart de ceux-ci une analyse desfacteurs et des processus qui sont à la base de notre chaos social et intellectuel. Par contraste avec eux,l'œuvre du Professeur Mannheim se dresse comme une analyse savante, sobre et critique des courants etdes états sociaux de notre époque actuelle qui ont rapport à la pensée, à la croyance et à l'action.Il semble caractéristique de notre époque que les normes et vérités qui étaient autrefois considéréescomme absolues, universelles et éternelles ou qui étaient acceptées avec une béate indifférence quant àleur portée, soient mises en doute. A la lumière de la pensée et des recherches modernes, une grandepart de ce qui était autrefois accepté comme incontestable, est reconnu comme ayant besoin dedémonstration et de preuve. Les critères de la preuve, eux-mêmes, sont devenus des sujets decontestation. Nous sommes témoins non seulement d'une défiance générale envers la validité des idées,mais aussi envers les raisons de ceux qui les affirment. Cette situation est aggravée par la guerre livréepar chacun contre tous, dans l'arène intellectuelle OÙ l'avancement personnel, plutôt que la vérité, estdevenu le prix convoité. Une sécularisation accrue de la vie, un antagonisme social exacerbé et l'accen-tuation de l'esprit de rivalité ont imprégné des sphères que l'on pensait être entièrement sous l'empire de larecherche désintéressée et objective de la vérité.Quelque troublant que ce changement puisse paraître, il a exercé aussi une salutaire influence: il aengendré notamment la tendance à une introspection plus profonde et une prise de conscience pluscomplète des rapports entre les idées et les situations. Sans doute, parler des influences bénéfiques néesd'un bouleversement qui a ébranlé les fondements de notre ordre social et intellectuel, peut sembler l'expression d'un humour sinistre. On peut affirmer cependant que le spectacle du changement et de laconfusion, qui se présente à la sociologie, offre en même temps des occasions sans précédent pour denouveaux et féconds développements. Ce nouvel essor dépend d'une connaissance pleine et entière desobstacles qui assaillent la pensée sociale. Ceci n'implique pas que la clarification intérieure soit la seulecondition du développement futur de la sociologie, ainsi que les pages suivantes l'indiqueront, maissimplement que c'est une condition préalable nécessaire de tout développement à venir.
I
Le progrès de la connaissance sociale est actuellement gêné sinon paralysé, par deux facteursfondamentaux, l'un frappant la connaissance du dehors, l'autre opérant dans le monder même de lascience. D'une part, les forces qui ont bloqué et retardé l'avance de la connaissance dans le passé ne sontpas encore convaincues que le progrès de la sociologie soit compatible avec ce qu'elles considèrentcomme leur,domaine, et, d'autre part, l'effort pour reporter les traditions et tout l'appareil de l'œuvrescientifique, du domaine physique au domaine social, a souvent créé la confusion, le malentendu et lastérilité. La pensée scientifique touchant les faits sociaux a eu jusqu'à ce jour à combattre en premier lieul'intolérance établie et la répression instituée. Elle a lutté pour s'établir contre ses ,ennemis extérieurs,l'intérêt autoritaire de l'Église, de l'État et de la tribu. Au cours des derniers siècles, cependant, ce quiconstitue du moins une victoire partielle contre ces forces -extérieures a été acquis, amenant la tolérance,de l'enquête libre et même l'encouragement à la pensée libre. Pendant un bref intervalle entre lesépoques de ténèbres spirituelles médiévales :,et la naissance de dictatures laïques modernes, le Mondeoccidental donna la promesse de réaliser l'espérance des esprits éclairés de toutes les époques, à savoir
Leave a Comment