réfléchis, je sonde mes aptitudes, j'ausculte mes goûts, je prends conseil. Quand il s'agit du bonheur, on est dispensé de cessoucis. On n'a pas à délibérer sur la fin, mais sur les moyens seulement.Ce désir naturel du bonheur, Pascal l'a formulé de saisissante façon : « Tous les hommes recherchent d'être heureux ; celaest sans exception. Quelque différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but.
La volonté ne fait jamais la moindredémarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre »
.
Que tous les hommes désirent le bonheur, cela est évident ; mais, enchaîne Aristote, les uns peuvent y parvenir alors queles autres ne le peuvent pas, car l'obtention du bonheur présuppose une certaine somme de moyens ou de ressources ; de plus,il arrive que ceux qui possèdent les moyens ne cherchent pas le bonheur où il est
. Les hommes cherchent le bonheur commeles gens ivres leur gîte, disait Boèce au sixième siècle
.Désirer le bonheur, c'est une première chose ; savoir où il se cache, c'en est une autre ; savoir comment le conquérir quandon a découvert sa retraite, c'en est une nouvelle. Autant de points qu'il faut éclaircir à l'intention des chefs, puisque les peuples se donnent des chefs qu'ils chargent précisément de les conduire au bonheur. Selon la conception qu'il entretient du bonheur, le chef multiplie les discothèques ou les bibliothèques ; il construit des centres sportifs ou des centres culturels ; ilouvre des routes ou habitue les gens à vivre dans une chambre ; il sème la « pilule » ou augmente les allocations familiales ;il parque les jeunes dans les écoles ou les force à y travailler dur.Bref, le chef doit savoir en quoi consiste le bonheur humain, car la fin à laquelle tend le gouvernement, c'est la fin mêmeque poursuit l'individu, savoir, le bonheur
. Un chef qui ignore lui-même ce qui entre dans le bonheur est, comme ditl'Écriture, un aveugle qui accepte la tâche de guider.Le maître du bonheur humain, s'il faut en croire Dante, c'est Aristote. Au début de son
De monarchia,
Dante annoncequ'il a quelque chose de neuf à dire pour acquitter envers la postérité la dette qu'il a contractée envers ses devanciers. Il areçu, il va donner. Donner du neuf : on ne s'acquitte pas de sa dette de vérité en répétant. Et Dante de poursuivre : Ce n'estdonc pas du bonheur que je vais parler. Aristote a traité le sujet de façon définitive. Désireux de fréquenter l'école du bonheur,nous allons nous inscrire à celle d'Aristote.
1.La vie intellectuelle, source principale du bonheur
Les biens à la portée de l'homme peuvent être classés de plusieurs manières. Adoptons celle qui en fait quatre catégories :les biens extérieurs (richesses, amis, honneurs, puissance, etc.) ; les biens du corps (santé, beauté, vigueur, force) ; les biensde l'intelligence (sciences : physique, chimie, mathématiques, philosophie ; arts : musique, peinture, danse) ; les biens de lavolonté (vertus morales : justice, véracité, amitié, courage, magnanimité, tempérance, clémence). Et l'homme n'est parfaitement heureux que s'il possède tous ces biens. Le défaut de l'un d'entre eux, ne serait-ce que la beauté, laisse le bonheur inachevé.Je tire ici un rapprochement par les cheveux. Le fleuve du bonheur aristotélicien, comme le fleuve qui arrosait le paradisterrestre, se divise en quatre branches : vie intellectuelle, vertus morales, biens du corps, biens extérieurs. Mais le bonheur ne jaillit pas d'une égale abondance de chacune de ces sources. La source principale du bonheur humain, c'est la vieintellectuelle. La source principale, mais non la source unique. La source la plus abondante : celle qui coule encore quand lesveines des autres sont taries. Notons qu'il est question du bonheur de l'homme. Un enfant n'est pas un homme ; un adolescent non plus ; un jeunehomme, pas encore. Certains en ont l'âge sans la qualité. Celui qui passe sa vie à frapper des balles de golf ne considèresûrement pas l'activité intellectuelle comme la source la plus généreuse de ses joies. L'habitude devenant une seconde nature,cet individu est plus golfeur qu'homme. Il est surtout golfeur. C'est là sa qualité dominante. Or chaque individu trouvenormalement dans l'exercice de sa qualité dominante la source la plus libérale et la plus facile de ses joies.Pour découvrir la source principale du bonheur, plaçons-nous en face de l'homme que la vie n'a ni déformé ni transformé,en face de l'homme comme tel, de l’homme à l'état pur. Demandons-nous quelle est l'activité qui le caractérise, la qualité quilui est propre.Se nourrir, se reproduire ? Les plantes et les animaux en font autant. Selon des modalités différentes, soit : les recettes deJanette Bertrand n'ont pas intéressé les chiens ; celles de Van de Velde non plus. Quant aux opérations de la vie sensitive, lechevrier les partage avec ses chèvres, le berger avec ses moutons, le bouvier avec ses bœufsEn sus de la vie végétative et de la vie sensitive, l'homme possède une autre vie, la vie intellective. Cette vie lui est propre. On parle bien d'un animal intelligent, mais le mot intelligent est alors employé métaphoriquement. D'ailleurs, aucunde ceux qui soutiennent que les bêtes sont intelligentes n'est allé au bout de sa prétendue conviction en se choisissant uneguenon comme secrétaire, un âne comme ministre.Après quelques-uns et avant bien d'autres, Aristote enseigne que la qualité propre de l'homme, c'est d'être intelligent ou, plus précisément, raisonnable. Vous pouvez trouver cette opinion banale. Si tel est le cas, écoutez Hegel : « L'homme se
1
Pensées
, n. 425.
2
Politique
, VII, Ch. 12, n. 2.
3
Boèce,
La consolation de la philosophie
, III, Prose 2.
4
Aristote,
Politique
, VII, ch. 12, n. 2 ; ch. 13, n. 16.
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