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sur la politique.
Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. »
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«
Tu peux m'en croire, c'est un terrible métier que d'être chef », disait à Alain l’ombre de Marc Aurèle
 
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.Et Kant regardait l'art de gouverner les hommes et celui de les éduquer comme les deux découvertes les plus difficiles
 
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. Les critiques dirigées de tout temps sur les détenteurs du pouvoir sont un signe non équivoque que l'exercice du pouvoir est unimpossible métier. Par contre, l'importance d'un pouvoir bien exercé est tout aussi fortement proclamée. Remarquez combien, de nos jours encore, on accuse le pouvoir d'être la cause de tous les maux. La province en difficulté crie vers Ottawa ; la municipalité dansl’embarras se tourne vers Québec
; le citoyen dans le pétrin appelle son député comme autrefois le paroissien son curé.
On se comporte comme si tous les biens venaient d'en haut, de quelque pouvoir.
 Personne ne cherche en soi la solution à ses maux.
 Je prends pour acquis le bien-fondé de l'opinion qui accorde une telle importance au bon exercice du pouvoir, d'une part ; d'autre part, je note le fait de la quasi-générale insatisfaction des subordonnés. J'en conclus que nous sommes en face de l'une des plus graves questions qui doivent agiter le roseau pensant. Persuadé que la sagesse est aussi rare à l'âge du Boeing, qu'à celui de l'âne, j'en appelle d'abord à saint Benoît, patriarche desmoines de l'Occident, pour savoir quelle conduite tenir en semblable occurrence. Dans sa Règle, il conseille à l’abbé aux prisesavec des problèmes ordinaires de ne prendre l'avis que des anciens (les anciens ont l'expérience des problèmes de routine), mais,ajoute-t-il, s'il s'agit de problèmes graves, il convient de convoquer aussi les plus jeunes. Nous sommes aux prises avec un problème grave. Nous ne négligerons donc aucune opinion nous ne fermerons l'oreille à aucunevoix, si faible soit-elle voix d'Aristote, voix de Marcuse, voix de Marx, voix de Thomas d'Aquin, voix de Rousseau, voix d'Alain, voixde Rome, voix de Moscou, voix de Paris, voix de Pékin, voix de Québec, voix de Laval.Mao Tsé-tung étant à la mode, je m'appuie sur sa grasse épaule : « Les communistes sont tenus d'écouter attentivement l'opiniondes non-communistes, et de leur donner la possibilité de s'exprimer. Si ce qu'ils disent est juste, nous y applaudirons et nous nousinspirerons de leurs points forts ; s'ils disent des choses fausses, nous devons quand même leur permettre d'exposer ce qu'ils ont àdire et leur donner ensuite, avec patience, les explications nécessaires
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». J'ignore si les Gardes rouges ont respecté cette consigne du grand Mao. Il me suffit de savoir que l'attitude décrite est éminemment louable. Elle découle, d'ailleurs, de ce qui semble être une conviction de Mao : « Un communiste, écrit-il au mêmeendroit, ne doit en aucun cas s'estimer infaillible, prendre des airs arrogants, croire que tout est bien chez lui et que tout est mal chezles autres. » (Nous n'avons pas, pour le moment, à mesurer la distance qu'il peut y avoir de la coupe aux lèvres.) Les autres, pour moi, ce sont aussi les Anciens. Inutile de heurter le lecteur en disant surtout les Anciens, car il se peut qu'il adhère à l'opinion de Pascal : « Les Anciens, c'est nous ». Il me suffit qu'on accepte de prendre un peu de recul, qu'on permette auxderniers essais de subir l'épreuve du temps.Qu'on m'accorde seulement que la découverte de la vérité est en un sens facile : personne ne la rate tout à fait. Chaque penseur apporte quelque chose à cette entreprise humaine par excellence. L'humanité tout entière croît en science et en sagesse comme un seul homme. Là où la rupture semble le plus nette, il n'y a point solution de continuité.Or les Anciens ont eu sur nous l'avantage de se pencher sur des problèmes moins complexes, des problèmes davantage à mesurehumaine. Tous les problèmes, maintenant, semblent dépasser l'homme. Tous les problèmes paraissent insolubles : inflation, pleinemploi, pauvreté, guerre.Sur chacun des problèmes que nous soulèverons, j’entends consulter aussi les Anciens, notamment Aristote, « le plus grand  penseur de l'antiquité », selon Karl Marx
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.Pas seulement les Anciens, cependant. Car les Anciens ont été nouveaux, un jour. Et sil'on avait été jadis impitoyable pour les Nouveaux, nous n'aurions pas d’Anciens. Dans un premier chapitre, nous parlerons du bonheur. Nous étudierons les sources du bonheur humain. Les quatre sources. L'homme heureux est quadridimensionnel. Marcuse est donc dans le ton quand il dénonce tout système qui fabrique des êtresunidimensionnels. Il faut commencer par le bonheur parce que c'est le but à atteindre. Le but avant les moyens. Comment opter pour une truelle, unâne ou un sous-ministre quand on ignore s'il s'agit de poser la
brique, de la transporter ou d'égayer d'histoires les maçons ?
1. Les sources humaines du bonheur
Parce qu'on a trop parlé du bonheur, il faut en parler encore un peu. Toutes les interviews à caractère sentimental et beaucoup d'autres soulèvent trois petites questions devenues classiques : Croyez-vous au bonheur ? Êtes-vous heureux ? Enquoi consiste pour vous le bonheur ?Beaucoup de gens ne croient pas au bonheur pour avoir vécu la décevante expérience de sa conquête ou pour y avoir assisté. Par un affolant effet de mirage, le bonheur se dresse sans cesse à l'horizon opposé : le pauvre le cherche dans larichesse ; le malade, dans la santé ; le sujet, dans le commandement ; la célibataire, dans le mariage : l'époux, dans l'amour libre ; l'obscur, dans la célébrité ; l'enseignant, à la direction ; le directeur, au Ministère.Mais la déconfiture de ceux que l'illusion du bonheur a pipés confirme la conclusion des philosophes : les hommesdésirent nécessairement le bonheur. Le désirer nécessairement, c'est peser vers lui comme la pierre pèse vers la terre. Lancez-la mille fois vers le ciel, à la mille unième fois, elle retombe aussi lourdement sur la terre que la première fois. Au terme demes études collégiales, je suis libre de choisir les sciences, le droit, la médecine, la philosophie, le Grand Séminaire. Je
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Rousseau,
 Du contrat social 
, p. 50.
2
Alain,
Propos
, p. 841
.
3
 
 Réflexions sur l'éducation
, pp. 77-78.
4
 
Citations du Président Mao Tsé-tung 
, pp. 304-305.
5
 
 Le Capital 
, I, tome 2, p. 100.
 
réfléchis, je sonde mes aptitudes, j'ausculte mes goûts, je prends conseil. Quand il s'agit du bonheur, on est dispensé de cessoucis. On n'a pas à délibérer sur la fin, mais sur les moyens seulement.Ce désir naturel du bonheur, Pascal l'a formulé de saisissante façon : « Tous les hommes recherchent d'être heureux ; celaest sans exception. Quelque différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but.
La volonté ne fait jamais la moindredémarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre »
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.
Que tous les hommes désirent le bonheur, cela est évident ; mais, enchaîne Aristote, les uns peuvent y parvenir alors queles autres ne le peuvent pas, car l'obtention du bonheur présuppose une certaine somme de moyens ou de ressources ; de plus,il arrive que ceux qui possèdent les moyens ne cherchent pas le bonheur où il est 
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. Les hommes cherchent le bonheur commeles gens ivres leur gîte, disait Boèce au sixième siècle
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.Désirer le bonheur, c'est une première chose ; savoir où il se cache, c'en est une autre ; savoir comment le conquérir quandon a découvert sa retraite, c'en est une nouvelle. Autant de points qu'il faut éclaircir à l'intention des chefs, puisque les peuples se donnent des chefs qu'ils chargent précisément de les conduire au bonheur. Selon la conception qu'il entretient du bonheur, le chef multiplie les discothèques ou les bibliothèques ; il construit des centres sportifs ou des centres culturels ; ilouvre des routes ou habitue les gens à vivre dans une chambre ; il sème la « pilule » ou augmente les allocations familiales ;il parque les jeunes dans les écoles ou les force à y travailler dur.Bref, le chef doit savoir en quoi consiste le bonheur humain, car la fin à laquelle tend le gouvernement, c'est la fin mêmeque poursuit l'individu, savoir, le bonheur 
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. Un chef qui ignore lui-même ce qui entre dans le bonheur est, comme ditl'Écriture, un aveugle qui accepte la tâche de guider.Le maître du bonheur humain, s'il faut en croire Dante, c'est Aristote. Au début de son
 De monarchia,
Dante annoncequ'il a quelque chose de neuf à dire pour acquitter envers la postérité la dette qu'il a contractée envers ses devanciers. Il areçu, il va donner. Donner du neuf : on ne s'acquitte pas de sa dette de vérité en répétant. Et Dante de poursuivre : Ce n'estdonc pas du bonheur que je vais parler. Aristote a traité le sujet de façon définitive. Désireux de fréquenter l'école du bonheur,nous allons nous inscrire à celle d'Aristote.
1.La vie intellectuelle, source principale du bonheur
Les biens à la portée de l'homme peuvent être classés de plusieurs manières. Adoptons celle qui en fait quatre catégories :les biens extérieurs (richesses, amis, honneurs, puissance, etc.) ; les biens du corps (santé, beauté, vigueur, force) ; les biensde l'intelligence (sciences : physique, chimie, mathématiques, philosophie ; arts : musique, peinture, danse) ; les biens de lavolonté (vertus morales : justice, véracité, amitié, courage, magnanimité, tempérance, clémence). Et l'homme n'est parfaitement heureux que s'il possède tous ces biens. Le défaut de l'un d'entre eux, ne serait-ce que la beauté, laisse le bonheur inachevé.Je tire ici un rapprochement par les cheveux. Le fleuve du bonheur aristotélicien, comme le fleuve qui arrosait le paradisterrestre, se divise en quatre branches : vie intellectuelle, vertus morales, biens du corps, biens extérieurs. Mais le bonheur ne jaillit pas d'une égale abondance de chacune de ces sources. La source principale du bonheur humain, c'est la vieintellectuelle. La source principale, mais non la source unique. La source la plus abondante : celle qui coule encore quand lesveines des autres sont taries. Notons qu'il est question du bonheur de l'homme. Un enfant n'est pas un homme ; un adolescent non plus ; un jeunehomme, pas encore. Certains en ont l'âge sans la qualité. Celui qui passe sa vie à frapper des balles de golf ne considèresûrement pas l'activité intellectuelle comme la source la plus généreuse de ses joies. L'habitude devenant une seconde nature,cet individu est plus golfeur qu'homme. Il est surtout golfeur. C'est là sa qualité dominante. Or chaque individu trouvenormalement dans l'exercice de sa qualité dominante la source la plus libérale et la plus facile de ses joies.Pour découvrir la source principale du bonheur, plaçons-nous en face de l'homme que la vie n'a ni déformé ni transformé,en face de l'homme comme tel, de l’homme à l'état pur. Demandons-nous quelle est l'activité qui le caractérise, la qualité quilui est propre.Se nourrir, se reproduire ? Les plantes et les animaux en font autant. Selon des modalités différentes, soit : les recettes deJanette Bertrand n'ont pas intéressé les chiens ; celles de Van de Velde non plus. Quant aux opérations de la vie sensitive, lechevrier les partage avec ses chèvres, le berger avec ses moutons, le bouvier avec ses bœufsEn sus de la vie végétative et de la vie sensitive, l'homme possède une autre vie, la vie intellective. Cette vie lui est propre. On parle bien d'un animal intelligent, mais le mot intelligent est alors employé métaphoriquement. D'ailleurs, aucunde ceux qui soutiennent que les bêtes sont intelligentes n'est allé au bout de sa prétendue conviction en se choisissant uneguenon comme secrétaire, un âne comme ministre.Après quelques-uns et avant bien d'autres, Aristote enseigne que la qualité propre de l'homme, c'est d'être intelligent ou, plus précisément, raisonnable. Vous pouvez trouver cette opinion banale. Si tel est le cas, écoutez Hegel : « L'homme se
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 Pensées
, n. 425.
2
 
 Politique
, VII, Ch. 12, n. 2.
3
Boèce,
La consolation de la philosophie
, III, Prose 2.
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Aristote,
Politique
, VII, ch. 12, n. 2 ; ch. 13, n. 16.
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