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Tunisie bouillonnement

Tunisie bouillonnement

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La Vie
- 7 janvier 2010
21
 ACTUALITÉ
Q
C’est un drôle de manège qui serépète continuellement surl’avenue Bourguiba, la grande artèrede Tunis. Ça et là, de petits groupes seforment autour d’un orateur impro-visé. Celui-ci harangue son auditoireavec des gestes passionnés, se frappela poitrine, brandit le doigt vers leciel. Mais à peine a-t-il fini son dis-cours qu’un autre homme capte l’at-tention de la foule. Une semaine aprèsla chute de Ben Ali, les Tunisienssavourent leur liberté retrouvée.Avec frénésie. L’avenue s’est trans-formée en agora à ciel ouvert. On s’ypromène, on y parle surtout, fort etbeaucoup, comme s’il fallait rattra-per 23 ans de silence. Chacun exprimesa haine de Ben Ali, son dégoût duRCD, le parti tentaculaire de l’ancienprésident.
« L’avenue Bourguiba est le Hyde park, le Central Park de Tuni-sie ! »,
s’exclame un passant. La librai-rie Kitab, sur l’avenue, a mis envitrine les livres interdits par la cen-sure. Parmi ceux-ci,
la Régente deCarthage
, une enquête sans conces-sions sur Leïla Ben Ali, l’épouse del’ancien président, honnie par lapopulation. Inimaginable il y a seule-ment sept jours. Les passants se pres-sent devant la vitrine. Certains ont lenez quasiment collé contre la vitre.Sur le trottoir, les employés de lalibrairie font signer une pétition pourla libération de l’importation deslivres interdits. Slim Khaldi, jeunemédecin psychiatre de 38 ans, fixe lavitrine, les yeux humides,
« je suistrès fier de mon peuple,
confie-t-il.
C’est incroyable. »
Avec son associa-tion de psychiatres, il va partir dansles jours qui viennent offrir desconsultations dans le sud du pays.
« On a décidé cela il y a trois jours ! »,
s’exclame-t-il, étonné lui-même deson audace. Tout se passe comme siles Tunisiens découvraient d’un coupla démocratie : la liberté d’expres-sion, l’engagement collectif, lesassemblées générales… Une sorte demai 1968 au Maghreb. Même les poli-ciers ont convergé samedi 22 janvierdevant le siège de l’UGTT, l’Uniongénérale des travailleurs tunisiens,le syndicat dont l’appel à la grèvegénérale en décembre a popularisé larévolution, pour demander la créa-tion d’un syndicat.Pour comprendre, il faut se représen-ter ce que fut la société tunisiennesous Ben Ali. Un théâtre de faux-sem-blants.
« Il y avait une ambiance de je-m’en-foutisme,
se souvient FarahHached, une juriste qui a soutenu unethèse sur les libertés publiques enTunisie, et qui est aussi la petite-fillede Farhat Hached, l’un des pères de laNation.
Chacun faisait ce qu’il voulait à condition de ne pas se mêler de politi-que… »
Le multipartisme n’était quede façade. La presse était muselée,chargée de mettre en valeur le Prési-dent et sa femme dont les photos fai-saient la une quotidienne de
 La Presse
,le journal, sorte de
 Pravda
tunisienne.La vie associative existait, mais elleétait aseptisée.
« Ben Ali agissait comme un ogre,
poursuit la jeunefemme.
 Il a assimilé, digéré tous lesmouvements potentiellement contesta-taires grâce à un arsenal légal qui per-mettait de noyauter les associations enles infiltrant par les membres du RCD. »
Ajoutez à cela un système de sur-veillance policière chargé de répri-mer, de racketter et d’humilier.
« Sous Ben Ali, le rapport entre l’État et lescitoyens était basé sur l’humiliation,
 affirme Taoufik Jebali, metteur enscène, l’un des grands hommes duthéâtre tunisien, qui lui-même parti-cipe ces jours-ci à la création d’un« collectif des artistes libres ».
 L’acte le
Les employés font signerune pétition pour libérerl’importation des livres interdits
20
La Vie
- 27 janvier 2011
XX
Partant du siège de l’UGTT, desfemmes manifestent pour pouvoirse syndiquer. Partout, le slogan«
Liberté, démocratie, laïcité »
 apparaît dans les rues de Tunis.
DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX À TUNIS
Deux semaines de liberté
14 jan  vier
Départ de Ben Ali pour l’Arabiesaoudite.
15 jan  vier
Foued Mebazaa, le président duParlement tunisien, assume l’intérimde la présidence de la République.
16 jan  vier
Annonce d’un gouvernementprovisoire dirigé par MohammedGhannouchi, un cacique du RCD.
17 jan  vier
Libération de tous les prisonnierspolitiques et abolition de la censure.
22 jan  vier
La « caravane des déshérités »arrive à Tunis pour réclamerla démission du gouvernement.
25 jan  vier
Négociations pourcréer un « Conseil des sages ».
TUNISIE
 Après 23 ans de dictature, les Tunisiens retrouvent le goûtde la parole et de la démocratie. Une sorte de mai 1968 au Maghreb.
LE BOUILLONNEMENT
DEMOCRATIQUE´
 
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La Vie
- 27 janvier 2011
XX
d’affiche pour une mobilisation spon-tanée et non structurée organisée surles réseaux sociaux, comme Facebookou bien Twitter.
« Comment voulez-vous que l’on s’engage en politique,nous venons de la découvrir ! »,
lanceArbi, 27 ans.
« C’est une jeunesse non politisée qui a fait tomber Ben Ali,
 affirme Farah Hached.
C’est pour celaqu’il faut absolument que les généra-tions suivantes prennent le relais. »
 Avec d’autres trentenaires, la jeunefemme est en train de lancer une plate-forme d’associations, sorte de vigie dela démocratie tunisienne. Elle s’ap-prête également à partir dans les cam-pagnes pour mener des séances d’édu-cation civique.
« Pour que, danssix mois, au moment des élections, lesTunisiens puissent choisir leur avenir en connaissance de cause. »
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aujourd’hui, ils se sentent un peudépassés par les événements. Per-plexes aussi devant les nouvelles têtesqui apparaissent, comme Moncef Marzouki, l’opposant historique deretour d’exil.
« On ne connaît pas tousces gens,
s’exclame Samira, 27 ans.
 Pendant 23 ans, le RCD a empli l’es- pace… Peut-on leur faire confiance ? Tout ce dont on est sûr, c’est que l’on neveut plus du RCD ! »
Une génération derévolutionnaires sans référence poli-tique à part celle de… Che Guevaradont le visage stylisé apparaît surquelques tee-shirts. Et qui auraitéchangé l’étape tracts et collages
La Vie
- 27 janvier 2011
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SIHEM BENSEDRINE
À 60 ans, la présidente du Conseil nationalpour les libertés en Tunisie (CNLT) était l’une
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quitter Tunis après avoir rédigé une lettreouverte intitulée
Monsieur le Président, partez !
Le 14 janvier, elle est revenue
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 ses espoirs,
« avec prudence »,
sur la Révolution de jasmin.
LA VIE.
 Il y a beaucoup d’énergie dans cette révolution, n’avez-vous pas peurqu’elle se disperse ? 
SIHEM BENSEDRINE.
Nous sommes en trainde coordonner toutes ces énergies. Nous nous organisonsen ce moment pour créer une sorte de « Conseildes sages » auquel participeront les acteurs importantsde cette révolution : les grandes associations, les avocatsdu barreau, l’UGTT, qui en a été le principal architecteet dont les antennes locales ont servi de cadre danslesquels se sont mobilisés les habitants des régions.L’idée est de lui donner des prérogatives législativespour élire les représentants d’une constituante.L’objectif est de protéger les acquis de cette révolution.
Un retour en arrière est-il encore possible ? 
S.B.
Il faut rester vigilant. Les forces de la contre-révolution sont encore présentes. Pour diriger,Ben Ali s’est appuyé sur un appareil policier puissant.Or celui-ci existe toujours, même si certains policiersse sont désolidarisés et ont rejoint le peuple. Les RCdistessont encore là un peu partout, à la tête des principalesinstitutions. Ils sont actifs, ils essayent de récupérercette révolution. Désormais, le défi est de réussirla transition politique malgré nos ennemis de l’intérieuret de l’extérieur, comme Kadhafi, qui a essayé d’introduiredes armes. L’heure est critique, il faut être conscientdes dangers et ne pas brûler des étapes. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas aller trop vite en faisant fuirce gouvernement mais mettre en place ce conseil dontle rôle sera de le superviser.
Quel regard portez-vous sur la jeunesse tunisienne ? 
S.B.
J’en suis très fière. C’est la jeunesse qui a fait cetterévolution. C’est eux qui sont allés au front, en premièreligne. Ils l’ont fait sans nous ! Sans les vieilles structures, juste avec Facebook. C’est à nous désormais de réussircette transition, pour qu’ils aient ensuite toute la libertéde s’organiser et d’investir la cité. Mais soyons prudents,tout reste à faire. On peut accomplir de grandes chosesà condition de savoir naviguer dans les eaux troublesd’aujourd’hui.
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INTERVIEW ANNE GUION
« Un Conseil des sages »pour sauvegarder la révolution
 ACTUALITÉ 
TUNISIE
« Comment voulez-vous quel’on s’engage en politique,
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alertent contre les dangers d’unerupture trop brusque comme SihemBensedrine, la grande figure de lacontestation revenue d’exil qui pro-pose la création d’un « Conseil dessages » (voir encadré) chargé dans unpremier temps de superviser le gou-vernement provisoire.
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semble un peu désarmée.
Au café
TamTam
, l’un des cafés à la mode auxabords de l’avenue Bourguiba, ungroupe de copains discutent autourd’un café. Ils ont le profil type du« révolutionnaire tunisien ». Pas vrai-ment des rebelles mais des diplômésréduits à travailler pour 200
par moisdans les centres d’appels, et que l’im-molation de Mohammed Bouazizi aprofondément bouleversés. Mais,
XX
 plus banal, comme celui d’aller cher-cher un papier à l’administration, setransformait bien souvent en camou- flet. D’ailleurs, Mohammed Bouazizine s’est pas immolé parce que son étal avait été confisqué mais bel et bien parce qu’il a été giflé par une policièredevant tout le monde. La révolutiontunisienne n’est pas seulement unerévolution de la faim, c’est d’abord unerévolution de la dignité. »
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se sont retrouvés
devant un grandvide.
« C’est comme si les partis politi-ques, les associations, tout ce qui faisait la société civile n’avait jamais existé »,
 nous a ainsi confié une avocate. Ilss’emploient désormais à le remplir.Résultat : cela part un peu dans tousles sens. Comme un spectateur assistranquillement dans la salle et quel’on pousse brusquement sur la scène.Dans les manifestations, les grandesbanderoles sont rares. Chacun sebricole sa bannière, la plupart dutemps une feuille format A4 impriméeà la maison, ou un carton de pizzaretourné. On descend dans la rue avecsa propre revendication, son histoirepersonnelle, comme ce jeune hommequi brandit la photocopie de sondiplôme de maîtrise au milieu de l’ave-nue Bourguiba :
« Ça fait neuf ans que je passe le Capes d’anglais chaqueannée, sans jamais l’obtenir,
lance-t-il.
Toutes les places sont prises par des gens pistonnés. »
Avec quelques excès.Dans la presse, la liberté de ton estparfois désarçonnante. Des nomsd’oiseaux s’échangent dans les nou-veaux
talk-shows
à la télé. Et des situa-tions cocasses comme ce rendez-vousmanqué de l’Ordre des médecins. Le23 janvier, celui-ci prévoyait unegrande réunion de mobilisation. Mais,à l’heure prévue, personne n’est là. Legérant de la salle attend depuis uneheure, un peu perdu au milieu de400 chaises vides :
« Je viens de recevoir un coup de fil du responsable. Il m’a dit qu’ils ne s’étaient pas encore mis d’ac-cord sur le fait de se réunir ou pas, et sioui, à quelle heure… Le problème, c’est que personne n’est d’accord avec per-sonne ces jours-ci en Tunisie ! » « Il faut nous comprendre,
tempère KhalilCherfi, un chef d’entreprise membrede l’Utica, le Medef tunisien, qui a faitégalement sa révolution interne endébarquant son président, jugé tropproche de Ben Ali.
Chaque jour apporteune multitude de questions auxquellesnous devons répondre ! Voulons-nousde ce gouvernement ? Quel type d’État voulons-nous, faut-il une laïcité à la française ou à l’anglaise ? »
Les Tuni-siens sont partagés entre ceux quiveulent épurer le gouvernement despersonnalités du RCD. Et ceux qui
« Quel type d’État voulons-nous,
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