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 Vendredi10avril2009
CAHIERDU« MONDE »DATÉVENDREDI10 AVRIL2009,N
O
19971.NEPEUTÊTREVENDUSÉPARÉMENT
D
anslasalledessportsdeTokyo où il s’entraînait,Haruki Murakami sesouvientd’avoirlucettemiseengarde:
« Ilestdifficiled’ac-quérirdesmuscles,facile delesper-dre. Il est facile de prendre de la graisse, difficile d’en perdre. »
Cen’était ni du Shakespeare ni du Victor Hugo, mais une remarquede bon sens, cent fois vérifiée. Ledernier livre du romancier japo-nais, qui passe pour nobélisable, vole à peine plus haut. On diraitqu’iladécidérésolumentderesterau ras des pâquerettes.
« Pardond’énoncerdestruismes »
,lâche-t-ilaudétourd’unparagraphe.Il s’agit, ni plus ni moins, d’unouvrage sur la course à pied. Cen’est pas un coureur qui réfléchità l’écriture, mais un écrivain quicourtetanalyse–avectalent–cet-te activité quotidienne (dix kilo-mètres par jour, six jours parsemaine),devenueunepartessen-tielledesavie. A l’automne 1982, âgé de33 ans,Murakamiaconjuguécesdeuxactivités.N’enpouvantplus
« d’écrirecontrelamontre »
aprèsdes nuits exténuantes, il a ferméleclubdejazzqu’iltenaiTokyoavecsonépouse,ets’estatteléàsatable de travail. Les kilos n’ontpastardéàarriver.Pour retrouver une silhouetteacceptable,ilacommencéalorsàcourir. Un calvaire ! Il s’essouf-flait dèsles premiers mètres. Peuà peu, se couchant tôt, mangeantmieux, développant ses muscles,il a remodelé son corps et prisgoûtàlacourse. Aprèsavoirenseignéleslettres japonaises à Princeton (Etats-Unis), le romancier est rentré au Japon, en 1995. Il voyage beau-coup. Le succès considérable deseslivres, notamment
La Balladede l’impossible
(Seuil, 1994), luipermet d’organiser librement sa vie,deNewYorkàHawaï,avecunsacdesportquinelequitteplus.Murakami ne pense pas qu’unécrivaindoive
« meneruneviedéré- gléeafindepouvoircréer »
.Dénon-çant cette
« vision stéréotypée »
, ilaffirme,dansuneformuleunpeucurieuse :
« Une âme malsaine abesoind’uncorpsenbonnesanté. »
Desécrivains cyclistes,comme Antoine Blondin, ont admirable-ment célébré le vélo. La course àpiedinspiremoinsd’exerciceslit-téraires. Récemment, Jean Eche-noz a consacré un beau livre aumarathonien Emil Zatopek (
Cou-rir 
, Minuit, 2008), mais sans semettre lui-même à nu, comme lefaitMurakami. Voicieneffetunromancierquinousparledesessemelles,desonshort,desatranspiration,decha-cundesesmuscles,lescomparantà
« des animaux au travail, trèsconsciencieux »
, qui ne se plai-gnentpas,quitteà
« fairelagrima-ce, parfois »
. Ils sont capables eneffet de donner le meilleur d’eux-mêmes,pourpeuqu’onsacheleurparler,
« leur rafraîchir la mémoi-re »
etleur
« montrerquicomman-de »
.Sinonilsserelâchent,etc’estla catastrophe. UncertaingoûtdelasolitudeapousMurakamiversl’écritureetlacourseàpied.Ilnecra-chepassurlacompétitionpuisqu’ilparticipeàunmarathon(42kilomè-tres) tous les ans et participe à destriathlons. Son souci, assure-t-il,n’est cependant pas de battre lesautres,maisdesevaincresoi-même.Murakamiamêmetâtédel’ultra-marathon (plus de 100 kilomètres)enjuin1996danslenordduJapon,etcetteépreuvenousvautunchapi-tre saisissant. Vers la fin du par-cours,lesdifférentesparties desoncorps n’étaient plus qu’un concertdeplaintes.Iladûparlementeravecelles,lesencourager,lesgronder,lesflatter… Il voulait atteindre la ligned’arrivée, fût-ce en rampant, et il y estarrivé.Ce jour-là, le romancier a vrai-mentcomprisquelesépreuvesoules blessures représentent unepart nécessaire de la vie.
« Ce qui nousprocurelesentimentd’êtrevéri-tablementvivants,
écrit-il,
c’estjus-tementlasouffrance,quenouscher-chonsàdépasser. »
Murakamin’estpasdecesécri- vainsdontlaplumecourttouteseu-le.C’estunbesogneux,quidoits’at-taquer à
« la montagne »
à coupsdepiolet,
« creuser un trouprofond avantdedécouvrirlasourcedelacréa-tivité »
.Maissil’onn’estpasmaîtrede son talent, remarque-t-il, onpeut
« acquériretaffûter »
lesdeuxautres qualités d’un écrivain, quisontlaconcentrationetlapersévé-rance.Celasefait
« avecdesexerci-ces»
,dans
« untravailtrèssembla-bleàl’entraînementmusculaire »
. Au-delàdesmétaphores,Mura-kami constate que l’écriture d’unroman est bel et bien un travailphysique, qui donne lieu, à l’inté-rieur de soi, à
« une dynamiquelaborieuse et exténuante »
. Il assu-requecequ’ilaapprisencourantestàl’originedetoutesses
« tech-niques de romancier »
. Lesquel-les ? On aurait aimé qu’ilse mon-tre ici aussi détaillé que sur sesdouleursàlahanchegaucheouaugenou droit… Nous devons nouscontenter de ce postulat :
« Si jen’avais pas décidé de courir de lon- gues distances, les livres que j’ai écritsauraientétéextrêmementdif- férents. »
En tout cas, ce livre-là,écritd’uneplumelimpideetmus-clée, donne une envie irrésistibledeseremuer.Sursatombe,Murakamiaime-raitquefigurel’inscription:
« Ecri-vain (et coureur) »
. On notera quele deuxième terme est, quandmême,entreparenthèses.
a
RobertSolé
Littératures : Virginia Woolf selon Viviane Forrester...
 
p. 3, 4 et 5
Essais : la Shoah en Roumanie ; les défis des technosciences
p.
6 et 7Rencontre : Ferran Adrià, chercheur en cuisine
p. 8
La plume musclée d’un marathonien
Patrick Chamoiseau,plain-chant
U
nrapacetraverse leciel et observe lemondeetsescongé-nères. Il apprend àréformer sa natureetretientlaleçonduplusfaible.Ensedétournantappa-remment de la narration réalisteetenchoisissantlafable,Chamoi-seau n’innove pas tout à fait parrapport à ses précédents romans.Car ses lecteurs savent que sesconstants recours à un ton oniri-queetmerveilleuxdeconteurins-piréontimpriméàsonœuvreunemarque unique, qui la décale parrapportaunaturalismedominantdes romans antillais. Commentrendre justice à une réalité socia- le,politique,historiqueetesthéti-queenusantd’unstylenoble,allé-gorique, dont les humains sontabsents, tout en apparaissant enfiligrane ?Cedéfi,PatrickChamoiseaul’amagnifiquement relevé, en osants’en tenir, sur les 250 pages des
 NeufConsciencesdumalfini 
(Galli-mard),àceprincipe.Faceaurapa-ce, habité par une incontrôlable violencequifinitparluifairehor-reur à lui-même, un
« insigni- fiant »
, un
« inconsistant »
, un
« négligeable »
, un infime oiseauquitientplutôtdel’insecte,lecoli- bri,etun
« Foufou »
,autrevolati- le fugace et imprévisible. Lesoiseauxont étésouvent les porte-parole de la sagesse (de la pièced’Aristophane au poème persande la Conférence des oiseaux). La légendedel’oiseauSimorghafas-ciné Borges, Hector Bianciotti,MohammedDib.C’estàcettebel- letraditionqueChamoiseauserat- tache.Etlui-mêmeasouventjouésursonnom,
« OiseaudeCham »
,enréférenceàlalégendedufilsdeNoé, maudit par son père pouravoir surpris sa nudité, et fonda- teur, malgré lui, d’une race d’es-claves.Les oiseaux accaparent doncsoudain l’imaginaire de l’écrivainetdonnentcelivre,audacieuxparsaforme,admirableparsonlyris-me, touchant par sa générositépoétiqueetpolitique.
RenédeCeccatty 
 Lirelasuitepage4
 Jean-LucBertini
 Autoportraitdel’auteurencoureurdefond
d’HarukiMurakami
TraduitdujaponaisparHélèneMorita,Belfond,182p.,19,50¤.
 
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 Vendredi 10 avril 2009
Retrouvez « Le Monde des livres »,l’émission présentée chaque semainesur LCI par Florence Noiville. Invitéde cette semaine,
Claude Lanzmann
pour
Le Lièvre de Patagonie
(Galli-mard). Diffusion : jeudi 9 avrilà 13 h 40. Rediffusions : vendredi 10à 15 heures, samedi 11 à 16 h 30 etdimanche 12 à 13 h 10. Aussi accessi- blesurLemonde.fretLci.fr(l’intégraledes émissions est consultable sur www.wat.tv/explorer/2000960).
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des Livres
Sur LCI
15avril
Trapiello
.AParis,l’écrivainespagnolAndrésTrapielloserainterrogé,ausujetdesonlivre
 LesArmesetlesLettres.Littératureetguerred’Espagne
(LaTableronde),à19heures,parJuanManuelBonet,àl’InstitutCervantès.
7,rueQuentin-Bauchard,Paris8
e
.cenpar@cervantes.es
18-19avril
Lecture
.AAutun,la12
e
Fêtedulivre,laplusimportantemanifes-tationlittéraireenBourgogne,accueilleraprèsde90auteurs.
 www.lireenpaysautunois.fr
21-25avril
Koltès
.Metz,villedenaissancedeBernard-MarieKoltès,organiseunfestival« Koltès,années 60 »,avecl’associationQuaiEst.
 www.metz.fr
Dictionnaireenligne
Le Grand Robert, Le Petit Robertet le dictionnaire bilingue fran-çais-anglais Le Grand Robert etCollins, les trois fleurons des édi-tionsLe Robert, sont aujourd’huiaccessiblesenligne,àdestinationdugrandpublic,grâceàunsystè-med’abonnementpayantetsécu-risé. De nouvelles fonctionnalitésliées au numérique permettent,parexemple,deretrouverl’ortho-graphe exacte d’un mot ou laconjugaison de tous les verbes àtous les temps ou encore lescontraires et synonymes d’unmot, etc. Les dictionnaires enligne sont accessibles sur www.lerobert.com
« Rivages/Rouge »
Les éditions Payot-Rivages lanceune nouvelle collection« Rivages/Rouge », qui seradédiée aux contre-cultures et à lamusique née des révoltes desannées1960et1970.Elleseradiri-géeparPhilippeBlanchet,ancienéditeurauCastorastral,etpublie-ra de 4 à 6 titres par an. Les deuxpremiers, à paraître le 15 avrilsont :
L.A. Byrinthe
, de RandallSullivan, et
Hippie Hippie Shake,
deRichardNeville.
Prixinternationaux
L’écrivainégyptienGamalGhita-nia a reçu le prix
Cheikh-Zayedde littérature
, décerné à la Foired’AbuDhabi,l’undesmieuxdotés(environ 200 000 euros). Lesessais de Galaade,
Israël, les Ara-bes, la Palestine. Chroniques1956-2008
, de Jean Daniel, et
Les Laboratoiresdutemps.Ecritssurlecinéma et la photographie 1,
d’Alain Fleischer, ont reçu la
médaille de bronze du meilleurdesign
danslecadreduconcoursinternational des plus beauxlivres.Les éditionsdel’Epure ontété élues
meilleur éditeur 2009
au Gourmand World Cookbook  Awards. La Foire du livre de jeu-nesse de Bologne a lancé pour2010un
Prixinternationaldel’il- lustration
dotéde22 000 ¤.
LeDoigtdeDieu(lepouce)
deRonnyEdry 
RonnyhabiteTel-Aviv,avecsonamieMichal.IlsontquittéJérusa-lem
« parcequecelan’arrêtaitpasdepéter »
.Fahad,lui,habiteTulk-arem,enCisjordanie.Chaufféà blanc,ilseprépareàêtreunmar-tyretàexploseràTel-Aviv.Maisilsedemandesurtoutquellevier-geilchoisiraparmiles70quil’at-tendentauParadis.Plutôtunerousse,pastropgrossemaispastropmaigrenonplus…ToutlemondeenprendpoursongradedanscettepremièreBDdel’artis-teisraélienRonnyEdry :la bureaucratie,les« nouveaux »arrivantsfiersdeleur
alya
(émi-grationenIsraël),lesterroristespalestiniensquicomparentlenombredeleursmartyrs,lesmèrestropjuives,etcesjeunesEuropéenspacifistesenvacancesdanslesterritoiresoccupés.UnpoucesectionnéetvoilàMichaletRonnypartisàl’hôpitalMaccabi,tandisqueFahaddécouvrelescharmesvénéneuxdelagrande ville.Jusqu’aumomentoùcetriosecroise,etqueFahaddevienne victimed’un
« accidentdutra-vail »
Ce
 DoigtdeDieu
,dontlamiseenpagetrèslibrejongleavecdessinslégendesetbulles,estunréquisitoirecontrelaguerreisraé-lo-palestinienneauquotidienetunpamphletcontrel’absurditédeshumains.Maisc’estsurtoutunpetitchef-d’œuvred’humournoir.
a
 Y.-M.L.
Ed.LaCafetière,54p.13,50¤
DaphnéeetIris
deGéraldineRanouil, VéroniqueGrisseauxetGlenChapron
 JeunesParisiennesbranchées,DaphnéeetIrisdéroulentlescha-pitresdeleursamourscontra-riées,deleursgarde-robesenper-pétuellemutationetdeleursdésirscontradictoires,style
« pasdegras,pasdesucre,pasdemec »
.Cepourraitêtreune« BDdefilles »deplus,maislesdeuxscé-naristesdynamitentlesrodomon-tadesdeleurshéroïnesetlespro- blèmesquotidiensdelajeuneactived’aujourd’huilesex,lemariage,letravail,lessorties,lechatconsolateur,etc.LedessindeGlenChapronetlesdétournementsréussisdepubsdesannées1950-1960apaisentle jeudecesdeuxhéroïnesdéjan-tées,qui,sérénitéenpocheetchoixassumés,ferontlegrandécart,enpassantducocktailhyperalcooliséàl’Alka-Seltzer.
a
 Y.-M.L.
Ed.KSTR,136 p.,16 ¤.
BottomlessBelly Button
(Nombrilsansfond)deDashShaw 
Lemagazineaméricain
 Publisher’sWeekly 
asaluéla
« conceptionmagistrale »
decepavédanslequelunjeuneauteurde25 ansmélangetouslesgenres :saga,récitpsychologique,fantastique…Publiéen2008,
 Nombrilsansfond 
débuteparlaréuniondesLoony,familletypiquedelaclassemoyen-neaméricaine,dontlepèreetlamèreannoncentleurséparationaprèsquaranteansdeviecommu-ne,
« parcequ’ilsnesontplusamou-reux»
.Conversations,rêves,rivali-tés,fantasmesalimententl’espritdechacun.CetteBDinégalableaudessinsimplifiéenbichromie,ponctuédemotsgriffonnés,dedes-sinsminimalistesetdeplansenfantins,s’inscritdansl’universdu
nonsense
 britannique,delapsy-chanalyseetdestravauxdel’Ouli-po.Un
 Nombril 
quiest,sansaucundoute,unique.
a
 Y.-M.L.
Ed.çàetlà,720p.,30 ¤.
UneaventurerocambolesqueduSoldatinconnu
(T. 5,Crevaisons)deManuLarcenetetDanielCasanave
Lesguerressontloin,laTerren’estplusqu’unimmensecimetiè-re.Sonsurveillant,EbenezerRai-dart,n’estplusravitailléetcenesontpaslesClashoulesSexPis-tols,qu’ilécouteencontinu,qui vontlenourrir.Survientungode-lureaudelaguerrede1914-1918,Fernand,enquêtedelacote704oùilcombattaitetoùilestmort.SelonRaidart,cetofficierfrin-gantetidiotestleSoldatincon-nu.Aprèss’êtrechamaillés,lesdeuxsurvivantsvontcultiverleurterresurles« crevaisons »lesderniersmacchabées.ManuLar-cenetaécritunefarcecontrelaguerreetlepouvoiravecunhumouretunà-proposquesouli-gneletraitstylisédeDanielCasa-nave.
a
 Y.-M.L.
Dargaud,« Poisson pilote »,48 p.,10,40 ¤.
 /b a n d e s d e s s i n é e s
Q
ui connaît Mayotte ? Cedernierdesconfettisdel’ex-Empire colonial français,égrené dans l’archipel desComores,aunord-ouestdeMada-gascar,évoquedesplagesdesable blanc, lagon bleu turquoise, tor-tues marines et pêche au gros…Mais l’envers de ce décor réservéaux
mouzoungou
(étrangers,qu’ilssoient expatriés ou touristes) estunenferpourbeaucoupd’autres.Mayotte, appelée à devenir le101
e
département français depuisleréférendumdu29mars,estcom-me la France, sujette à l’immigra-tion clandestine. Ici, les clandes-tinsneviennentpasduMalioudeRoumaniemaisdeMadagascaretsurtoutd’Anjouan,îlesœurdel’ar-chipel. Ils traversent sur des bar-ques dépareillées et surchargées,les
kwoiça
. Les passeurs mon-naient chèrement le voyage, par-fois au prix du corps des femmes.Chaquenuit,unetrentainede
kwoi-ças
accostentl’île.Une fois à Mayotte, les « clan-dos »tententdesurvivre.EnbutteauméprisdelaplupartdesMaho-rais et au cynisme de nombreuxexpatriés,ilsfuientlagendarmerieet la police aux frontières (PAF),chargéesdefairerespecterlesquo-tas – une quarantaine d’expul-sionsparjour– fixéspar laRépu- bliquefrançaise.
Ingrédientsautobiographiques
Labandedessinée
 Droitdu sol 
,deCharlesMasson,racontecever-sant de Mayotte. Médecin ORLexerçant à La Réunion depuis2002,ilfaitdefréquentsrem-placements à Mayotte. Ilobserve, note et dessine lesdestins de ces Français du bout du monde, Noirs etBlancs mêlés.
« Je dessine depuisl’adolescence.Ici,j’aidu tempset jeboucleuneplancheentroisheures !
,confie cet ancien urgentiste,
qui aime vivre au soleil, en short et entongs… »
Sondessinautraitépaisen noir et blanc rehausse le ton,sescadragesrenforcentl’expres-sion d’un geste ou d’un senti-ment. La mièvrerie n’est pas lefort de cette BD réaliste où lesingrédients autobiographiquessontperceptibles.L’auteurdécritdesviesauboutdurouleau,qu’ilsoitsentimental,professionnel ou idéologique.Les personnages se croisentsans pour autant transformer
 Droitdusol 
en« BDchorale ».Il y a ceux qui découvrentMayotte et ceux qui en sontdéjàdesbriscards,cynismeetdésillusionenguisede roset-te. Danièle est sage-femme.Fatiguée de son mariage etde sa vie en métropole, ellepart à Mayotte pour aider et voirdu pays. Pierre, médecin, malmarié, rejoint une ONG de l’île. A Mayotte,Jeff,uninstit,etJacques,un ex-héroïnomane qui a épouséune Mahoraise, trompent leurennuienpicolantetenpêchantaugros sans oublier leur gauchismedejeunesse.Serge,« beauf »évo-lué, responsable d’une agence detéléphones mobiles, attend legrand amour et tient un journalintime. Et puis il y a les expatriés,laplupart débordant de mépris etde morgue envers
« ces bons àrien »
etcetteîle
« oùiln’yamême pasdeMcDo ! »
Enfin,ilyalesjeu-nesfemmes,Lucie,Anissa,Marie.ClandestinesouMahoraises,ellesn’ontqu’uneenvie :s’ensortir,enfiniraveclaclandestinitéoulapau- vreté.Pourcertaines,la
« prostitu-tionlight »
estunchoixprovisoire.
« Quand t’as trouvé une minijupe,t’as déjà fait la moitié du chemin poursortirdelamisère »
,ditunper-sonnage, ce qui donne lieu à desscènesoùlesordidevoisineaveclegrotesque. Mais pour obtenir cessatanés papiers, le seul horizon viable ?c’estsouventlemariageavec un
mouzoungou
. Or lalâchetédeshommesblancs va de pair avec les illu-sions des jeunes Noires.De retour en métropole,les serments d’amours’espacent et les man-datsaussi…Les clandestins sont omnipré-sents. Leur navigation en
kwoiça
 jalonne les pages de
Droit du sol 
.Parfois, leurs cadavres jonchentles plages. D’autres s’en tirent
« mieux »
: Yasmina accouched’ungarçonqu’elleprénommeBri-ce(
« Sic’estunefille,ceseraRachi-da ! »
)dansundispensaireoùlessoinssontencoregratuits ;ungar-çonnet découvre son cadeau deNoël ;Anissadégustelapremièreglacedesavie.Maislapeurdemeu-re. Et la PAF sait où trouver dequoi atteindre ses quotas. Le titre
 Droit du sol 
indique que celui-ciestde plusenplusremisencausepar des Français de
« souche »
etpar des Mahorais, furieux que lesclandestins anjouannais, et sur-toutleursenfants,puissentbénéfi-cierd’avantagesmédicauxgaran-tisjusqu’iciparlatolérancedecer-tains et l’humanité d’autres. Cechantier, comme ceux de la CMUetduRMI,devrait êtreouvertparlerécentréférendum.Avecunzes-te d’espoir et beaucoup de crain-tes,laBDdeCharlesMassonaler-tesurlefutur.
a
 Yves-MarieLabé
 Amours naissantes et bonheurs fragiles : de la délicatesse en BD
D
epuis le moment où tu esvenu me chercher devant la fac,j’avaisenviedet’embras- ser. On parlait, on parlait, mais tune m’embrassais pas… »
Ainsiparle l’héroïne de
Dans mes yeux 
,deBastien Vivès, dont une précé-denteBD,
Le Goût du chlore
, a étédistinguée par le récent Festivald’Angoulême. Cette jeune fille,qui avoue aussi simplement sondésir,lavingtained’années,cheve-lurerousse,yeuxtrès bleuset lar-ge écharpe autour du cou, est lepersonnagecentraldecetalbumànulautrepareil.Dessiné aux crayons de cou-leur,
 Dans mesyeux 
décritlanais-sance d’un amour en petitstableaux vifs, au rythme d’une ouplusieurs pages, offrant ainsi lefilaged’unrécitdontl’issue,com-me souvent chez Bastien Vivès,est incertaine. Mais si le sujet estd’un classicisme absolu, l’auteursait sortir des sentiers battus.L’amoureux,ouceluiquiendossece rôle, se situe toujours hors-champ.Ilregardecettejeunefille,ilnefaitmêmequecela.Envérita- ble voyeur amoureux, à travers leseulprismedesesyeux,ildécorti-que l’amour naissant chez cette jeune fille : ses premières appro-ches, ses étonnements plus oumoins fictifs, ses goûts partagéspourun livre, unemusique ou unplat–étapesnécessairesetmémo-rables d’un lien à venir –, sespetitsjeuxdeséductionetsesinex-plicables chagrins. Bastien Vivèsacertesunœildecinéaste,maiscetoutjeunehomme(24 ans)mani-feste surtout une compréhensionprécoce du
« féminin »
, qu’ildépeint avec une finesse et unetendresse qui font de lui le petit-filsd’EricRohmeroudeJeanEus-tache.Il est aussi question d’amourdans
Quelques jours ensemble,
de Alcante et Fanny Montgermont,mais de celui qui unit un père àson fils. Pas n’importe quel père,pas n’importe quel fils. Xavier,35 ans,estunjeuneentrepreneurdynamique, viveur et fêtard. Jus-qu’au jour une ancienneconquête lui confie un jeune gar-çon de 13 ans, Julien, son fils.Celui-ciestvictimed’unemaladiegénétiquerare,laprogeria,quisetraduitparunvieillissementaccé-léré donnant à de jeunes enfantsl’aspectdevieillards.Entre ce père, qui refuse de vieillir, et ce fils, qui n’a pas ledroitàl’enfanceniàsesfrasques,le choc est rude. Mais au fil dutemps et des événements, dontune bataille de boules de neigehéritéedelamémoireduscénaris-te,Alcante,cepèreetcefilsàl’en- versvont se rencontreret se bles-ser puis apprendre à se connaîtreet à vivre des moments de bon-heur qui éloigneront pour untemps le spectre du malheur.NominélorsdurécentFestivalduroman et de la BD adaptables aucinémadeMonaco,cetalbumbou-leversantsurlamaladieetladiffé-rence,cerécitsurlefildurasoiroùl’émotiongardetoujoursàdistan-ce un inutile pathos, doit beau-coup à la finesse du dessin et auxteintes douces-amères de Fanny Montgermont.
a
 Y.-M.L.
Les Français du bout du monde
Charles Masson raconte, en dessins, le quotidien des habitants de Mayotte
Droitdusol
deCharlesMasson
Casterman,« Ecritures »,436p.,24 ¤.
Dansmesyeux
deBastienVivès
Ed.KSTR,134p.,16 ¤.
Quelquesjoursensemble
deAlcanteetFanny Montgermont
Dupuis,« Airelibre »,80p.,15 ¤.
 
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 Vendredi 10 avril 2009
3
E
mbarquementimmédiat !Leslecteursintrépidesqui,suivantlestracesdeChris-tianGarcin,s’engagerontsur
 La Pistemongole
,sesouviendrontdupériple.Traverséedelasteppe,de
« litsderivièredesséchés »
,dansle4 × 4conduithardimentparDokhbaar,lechauffeurmon-gol,maisaussitransportschama-niquesdanslemondeparallèledesespritsetdesmorts.Levoyage,queGarcinconsidèrecommeun
« déclencheurd’écritu-re »
,aétéenpartiesuscitéparunrêve:
« C’est,
dit-il,
unrêvecarto- graphiquequej’aifaitmoi-même,etquej’aiintégrédansundemesromans. »
Onl’auracompris,
 LaPistemongo-le
,ampleromanpolyphonique,n’estpaslesimplerécitdecevoya-ge–quiaréellementeulieuen2006etdontrendcompteun
« carnetderoute »
,
 DuBaïkalauGobi 
(L’Escampette,2008).lls’agissait,expliquel’auteur,
« de s’imprégnerdeslieuxoùsedéroule-raitleromanàvenir »
.SurlechemindelaMongolie,l’at-traitpuissantdulacBaïkalluiins-pireunépisode :levoyageinitiati-qued’undespersonnages,Chen.
« C’estlelacleplusvieuxetleplus profonddumonde,celainfluesur notreperception
,commenteChris-tianGarcin.
 SelonlesBouriates,ilaurait,suruneîledecelac,unpoindepassageprivilégiéentremondevisibleetinvisible. »
L’Orient
« aimante »
depuislong-tempscetécrivain,quivitàMar-seille,oùilestnéen1959.
« J’ai essayéd’expliquercetteattirancedans
Itinérairechinois(uneénig-me)(L’Escampette,2001).
 Deux demesarrière-grands-pèresétaient commandantsdanslamarinemar-chande,etmagrand-mèremerépé-taitquej’iraisenChine. »
C’estenChinequeleromancierad’abordenvoyéEugenioTramon-ti,journalisteetécrivain,dans
 LeVoldupigeonvoyageur 
(Galli-mard,2000):unpersonnagequel’onretrouvaitàNewYorkdans
 LaJubilationdeshasards
(2005).
 LaPistemongole
estletroisième voletdutriptyque:
« Triptyque plutôtquetrilogie
,préciseGarcin:
onn’estpastenud’avoirlulesvolu-mesprécédents. »
Dans
 LaPistemongole
,onrecher-cheEugenioTramonti,qui,naguè-reenquêted’absents,a,àsontour,disparuenMongolie,alorsqu’iltentaitderetrouverungéo-graphesibérien,EvgueniSmolien-ko.Sonami,RosarioTraunberg,unFranco-ArgentindeMarseille,partpourélucidercesdisparitionsencascade,ennedisposant,pourtoutindice,quedetroisnomsins-critssurunpapier.Maislapistegéographiquesedoubledepistesnarratives:époustouflantjeudefictions-gigognes,gravesoubur-lesques,oùplusieursnarrateursfontalternerleursvoix–une jeunechamane,Pagmajavetungalopin,Shamlayan,quiinter- vientdanslesrêvesd’unChinois,ChenWanglin.
« Rhizomesnarratifs »
« Lespersonnagesviennentdel’imaginairedescontesetlégendesdecettepartiedumonde
,expliqueChristianGarcin:
unsyncrétismerusso-sino-mongol(lasorcièreSür- gündüestunesortedeBabaYaga). J’aimêlétoutcela,sansplanprééta-bli,enveillantàlacohérencedurécit.. »
Oncirculeallégrementdanscelabyrinthe,sansjamaisperdrelefil:
« Ilya
,ajoute-t-il,
unniveaudenarrationhorizontal toutsimple:unpersonnagequienchercheunautre.Etdespuitsfic-tionnels,quisontàlafoislesvoya- gesintérieurs,lesrêvesetleshistoi-resqueraconteChen. »
Desréseauxsouterrains,
« desrhizomesnarratifs »
relientceromanàlaplupartdes24livresprécédentsdeChristianGarcin–poèmes,essais,nouvelles,biogra-phiesfictives–qui,depuis
Vidas
(1993),constituentuneœuvredéjàconsidérable.
« C’est 
,dit-il,
unsystèmed’échos,depasserel-les »
.Notammentaveclethèmeobsédantduterrier,delagrottedessolitairess’enfouissentjus-qu’àlamort.Commecepersonna-ged’unmagnifiqueroman,
 Sorti-lège
(ChampVallon,2002),EzraBembo,quiréapparaîtdans
 La Pistemongole
.
« Ilfautquejevousraconteunetrèsbellecoïncidence:troissemai-nesavantdepartirpourleJapon,cetété,j’aidécouvertquelesascètesdel’anciennesecteYamabushi,intégréeauIX 
e
 siècledansleboudd-hismeshingon,laissaientleur corpssedessécheravantdes’enter-rerdansunterrier.Moiquivenaisd’acheverceroman,oùplusieurs personnagesfinissentainsi,j’aiété remuéquandj’ailucelaMêmeleshistoireslesplusinvraisembla-blesreflètentunevérité.Jenecrois pasàlasincéritéenlittérature.Jetiensdesjournaux,descarnetsàla premièrepersonnequejepubliedansdesrevues.Iln’yapaslàplusdemoiquedanslesfictionsque j’écris. »
a
MoniquePetillon
 VivianeForresteralongtemps« vécuauxs »delavieetdel’œuvredelaromancière.Elleluiconsacreaujourd’huiunebiographieaudacieuse
E
lle avait planté sa cannenonloindel’eauets’étaitemplilespochesdelour-des pierres. C’était auprintemps 1941. Dans le lit de larivière Ouse, on avait cherchélongtempsavantderetrouversoncadavre.Sesderniersmots,Virgi-nia Woolf les avait adressés à sonmari, Leonard, quelques heuresavant de se suicider.
« Jamaisdeux personnesn’ont été aussi heu-reuses que nous
, écrivait-elle.
Je sais que je gâche ta vie, sansmoi tu pourrastravailler. »
Et Virginia de rappeler alors,en un murmure continu, tel undormeur en hypnose, toute lapatience et le dévouement de sonmari.
« Toutlemondelesai
,insis-tait-elle.
Tout le monde le sait. »
 Aujourd’hui,c’estpourpulvérisercette évidence – qui s’inscrit aucœur de la légende de Virginia etLeonardWoolf –queVivianeFor-resteraentreprisunenouvellebio-graphie, audacieuse et magnifi-que, de l’auteur d’
Orlando
et de
 Mrs.Dalloway 
.LechoixdeWoolfpourraitsur-prendrechezcetécrivainqui,trei-zeansplustôt,publiait
 L’Horreur économique
(Fayard,1996).Com-ment donc glisser, avec tant desouplesse, d’un sujet à l’autre ?
« En politique comme en littératu-re
, répond Viviane Forrester àmi-voix,
écrire c’est ne rien admet-tre de ce qui est pensé d’avance ;c’esttenterdesaisirleschosesavant mêmequ’ellesneprennentracine. »
Unevastemosaïque
En vérité, cette biographie de Woolf, Viviane Forrester y pensedepuistoujours,ellequiaenregis-tré, il y a plus de trente ans, cinqémissions sur France Culture,avantderéaliseraussiunfilmcom-mandéparBernardPivot :
« Woolf  s’est mise à vivre en moi, ou plutôt,c’est moi qui ai sans cesse vécu à sescôtés,parmilessiens. »
 Aufildesannées,Forresteraluetannotél’ensembledesjournauxdeWoolf,lescinqtomesdesacor-respondance, ainsi, entre autres,que les lettres de son père, LeslieStephen, et celles de sa sœur, Vanessa Bell, adulée et enviée par Virginiaduranttoutesavie.Autantdefragmentsd’unevasteetcomple- xe mosaïque qui, recomposée icipar la biographe, offre une visionnouvelle de Virginia Woolf. On ladécouvre ainsi au plus près d’elle-même, fuyante, insaisissable, touràtourfragile,féroce,resplendissan-te ou perverse. Car Forrester s’estrefuséeàjamaisdetenircomptedecequel’oncroyaitsavoirsurWoolf,préféranttranscrire,selonlesmotsdecelle-ci,
« desmultitudesdecho- sesjusqu’icifugitives »
,desfluxsou- ventcontradictoires,maisembras-sés lestement au détour d’unemêmephrase.
« Cequin’arrivepasetsepassevraiment. »
Dansunstylevifetlimpide,For-rester s’attaque d’abord auxmythesquisesontcalcifiésautourdeWoolf.Enpremierlieu,celuidesa« folie ».Lafolieest,d’évidence,leverdictqui,dèslajeunessedeVir-ginia, a été rendu par sa famille ;c’est celui qui sera sanctionné parla première biographie de l’écri- vain, rédigée en 1972 par sonneveu, Quentin Bell, lequel dia-gnostiquechezsatante
« uncancer de la pensée »
,
« une corruption del’esprit »
. Fatalement, ce sont sescrisesde
«démence »
quilacondui-ront au suicide. Or Forresterdémontre,lettresettémoignagesàl’appui, que Virginia Woolf n’a vécu, contrairement à la légende,aucune crise de
« démence »
lorsdesvingt-cinqdernièresannéesdesavie.Troiscrisessurviennent,àlamort de son père en 1904 (elle a22 ans), puis une décennie plustard, après le fiasco deson voyagede noces, et au moment où Leo-nardluirefuseàjamaisdesenfants(alors que son médecin traitant y est favorable, ce qu’elle ignoreratoujours).CarLeonard,c’estbeletbienunautre mythe de la vie de Virginia.Telqu’ilserévèledansseslettres,ilestloind’êtrele« pilier »quel’onafaitdelui.Ilestlui-mêmedépres-sif, proche de la destruction, lors-qu’ilest« proconsul »àCeylanetordonne des pendaisons dans sonenfer tropical. On découvre qu’iln’aime pas le corps des femmes,que le sexe, en vérité, lui répugne,etdoncqueVirginiaestsonparfaitalibi.
Contradictions
C’est pour revenir à Londresqu’ill’épouse(elledésespèredesoncôtédenejamaistrouverdemari),etentreainsiaucœurd’unesociétélui-même,
« juif et sans le sou »
(dit Virginia), n’aurait pas trouvésaplacesanselle.Enunsens,selonForrester,
« c’est lui-même qu’il a soignéensoignant Virginia »
.Il estobsessionnel ;Virginiadevientsonobsession. Il lui fait boire du laittouslessoirs,cedontelleahorreur,etchaquejourilnote(entamoulouencinghalais)ledegréd’appétit,ladatedesrègles,lesheuresdesom-meil, le poids ou l’humeur de safemme.Virginia,quantàelle,
« est entresesmainset le sait. Ilale pou-voirdelafaireinterner »
.Pourtant,làaussi,Forresterrefu-se de simplifier et entrelace à des-sein les contradictions. Car Leo-nard sera tout autant le compa-gnonetl’éditeurpassionnédeVir-ginia (ensemble ils ont fondé laHogarthPress),l’uniquelecteurdeses manuscrits, et
« un juge fiable,redouté, jamais acquis d’avancemaispresquetoujoursconquis »
.Sous la plume de Forrester,donc, Virginia n’est pas une folle,mais elle n’est pas non plus unemartyre. C’est elle qui, souvent,martyrise. Sa sœur Vanessa, entreautres, qu’elle croit la plus volup-tueuseetlapluscombléedesfem-mes, et dont elle séduit, ivre de jalousie,lepremiermari.Plus proche d’elle-même, c’estson propre mari qu’elle humilie,parsonantisémitisme,ataviqueetmondain, certes, mais viscéral.
« Comme j’ai détesépouser un juif »
,écrira-t-elleàune confiden-te, dix-huit ans plus tard. Un élé-mentdesaviequel’onasouventtu,etqui,néanmoins,estl’undescen-tres névralgiques de sa relation àLeonard,luiquiapleuréenlisantlemanuscrit des
Années
:
« Le juif  prendun bain
(…)
demain il y auraune raie de crasse autour de la bai- gnoire. »
Cetteterribleblessure,ilasulaluirendre.
« Ilestjugémargi-nalentantquejuif ? 
,écritForrester.
 Elle le sera entant que folle. »
Maisils resteront liés par la profondeentente qu’ils trouvent autour del’œuvredeVirginia.C’est toutefois Leonard, le«pilier »,qui,enmai 1940,suggè-reàVirginiadesesuicideraveclui,augaz,danslegarage,sil’invasionallemande s’annonçait imminen-te.(Tousdeuxfigurent surlalistenoire du III
e
Reich.) Il ouvre une brèche. Elle accepte, prête, sou-dain, à épouser
« le destin juif »
,ditForrester.Mais,aumêmemoment,lavoilàquihurleaussisondésirdevivre,etnotedanssonjournal:
« Non.Jeneveuxpasquelegaragevoiemafin.Jedemande dix années de plus et de finir mon livre. »
Un an plus tard,alors qu’elle vacille au seuil d’unenouvelle crise, Leonard ne semblepas prendre acte de la dangereusesolitudequelaguerreaprovoquéeautourd’elle.LesamisdeBlooms- burysesontdispersés,lareconnais-sancelittérairesemblemoinsvive.Etaprèsuneultimevisite,sasœur, Vanessa, décide de la raisonner :
« Queferons-nous,une foisenvahis, situesuneinvalideimpotente ? »
 A 17 ans déjà, dans un étrangerécitparodiqueintitulé
Terribletra- gédiedanslamareauxcanards
,Vir-ginia Stephen s’était imaginée en jeunefillenoyée,revenuedesatom- beliquide.
« J’aisombréetsombréet  sombré 
, écrivait-elle,
l’eau s’infil-trait dans mes oreilles, ma bouche, jusqu’à ce que je la sente se refermer au-dessusdematête.Cela,mesuis-jedit,c’estsenoyer.Uneéternitésembla sepassersousl’eau… »
a
LilaAzamZanganeh
l’atelier d’écriture
PortraitdeVirginiaWoolf(détail)parFranciscoFonollosa.
PrismaArchivo/Leemage
« Leonardnelavoitpas,épui-sée,solitaire,alleràladérive ;ilnelavoitpasselaisseraspirerparleslignesqu’elletrace.Iltrou- venormaldelavoirfrotterlespar-quetspouratténuersonangois-se.Ilnelavoitpasdépérirloindesautres,isoléeaveclui.Ilinsis-teaucontrairepourlafairedemeureraucalmeetdansl’isole-mentsuscitéparlaguerre.
(…)
Ilnel’observepas,lasurveilleseulement,aunomdesesvieillesthéories ;leverredelaitdemeu-re,liturgique,scellédansleurrou-tine.Elleestsansappui.Leonardpoursuitlaviequ’elleluiapermisdemener,qu’ilasuconduire,quilecombleetqu’ilapoursuivieavecconstanceprèsd’elle,àunedistancejusqu’icipropice.Maisàprésent,ilnelavoitplus,semblelasséd’elle.Etpuis…etpuisleprestigedeVirginiaWoolfneladéfendplus,aujourd’huisansécho,sansaudience,dumoinsperceptiblescommeavant.L’entourageestdis-persé,quipermettaitàlafemme brillanted’étinceler(sousleregardréprobateurmaisimpres-sionnédeLeonard),etdes’affir-mer,decompterauxyeuxdetous,protégéepareux.Lerem-partdupublic,deBloomsburyadisparu.Elleestseuleavecsonmari,etsembles’estomperàses yeux.
(…)
SiLeonardconnaît,etcommenulautre,lavaleurdel’œuvre,elleestàsesyeuxleproduitdu“géniedesafemme,etlegénieétantliépourluiàlafolie,cetteœuvrenelaprotègepas.Impensable :enjanvier1941,
 Harper’sBazaar 
retourneàVirgi-niaWoolfunenouvellequ’illuiavaitcommandée.Refusée.“Je bataillecontreladépression,etlametsendéroute(j’espère)ennet-toyantlacuisine.Enenvoyantunarticle(nul)auN.S.
 [New  Statesman] 
etenmejetantpourdeuxjoursdansP.H.
 [Point’z hall] 
oudansmessouvenirs.Cetaccèsdedésespoirnem’englouti-rapas,jelejure.Lasolitudeestgrande.”Et,déjà,cequ’ellerépé-teradanstroismoisàLeonard :“Nousvivonssansfutur.Lenezpressécontreuneporteclose.” »
 La Mongolie onirique de Christian Garcin
LaPistemongole
deChristianGarcin
 Verdier,318p.,18 ¤.
l i t t é r a t u r e s
/
 Virginia Woolf,une légenderevisitée
 VirginiaWoolf 
deVivianeForrester
 AlbinMichel,352 p.,22 ¤.
Extrait
« Nous vivons sans futur »(p. 298)
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