COURRIER DE L
’
ACAT
—
AVRIL
-
MAI
2009 —21
Au Rwanda, les sites mémoriaux du génocide cor-respondentà plusieurslogiquesdeconservation,quirelè-vent à la fois du volontarisme politique et de pratiquessocialesplusinformelles.Eneffet,ilssontprisenchargepar un dispositif institutionnel, une direction adminis-trativeduMIJESPOCrelayéedepuis2008parlaCom-missionnationaledeluttecontrelegénocide,maisaussipardesinitiativesprivées.Cettediversitécorrespondauxparticularités du pays dont l’espace, on pourrait mêmedirelagéographie,estfortementmarquéparlesouvenirdugénocide.Laproximitéentrehistoireetmémoiresyn-thétiséeparlelieusedoubleenoutred’unesecondesin-gularité. Celle-ci réside dans la transformation d’en-ceintesfamilièrescommeleséglises
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,lescollinesoulesécolesenlieuxdésormaissacralisésparl’entreprised’ex-termination.Ceslieuxsedéfinissentdèslors,commel’é-critPierreNora,en«
lieuxmixtes,hybridesetmutants,inti-mement noués de vie et de mort, de temps et d’éternité ; dans une spiraleducollectifetdel’individuel,duprosaïqueetdusacré,del’immuableetdumobile.
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» L’ambivalenceainsisoulignéecommandeuneanalysecomplexeprenantenconsidéra-tionlesvariationsd’échellesetdesignificationsauxfinsd’esquisser une possible typologie de ces lieux demémoireauRwanda.
La mémoire nationale
. En premier lieu, on repère unemémoirenationale,incarnéedanslacommémorationoffi-cielle, dans l’érection des sites mémoriaux, et dans l’en-sembledesinitiativesgouvernementalestendantà inscrirele génocide dans la mémoire collective. Une entreprisequi révèle toute une série d’ambiguïtés politiques. Eneffet, pour la première fois depuis 1995, date de la pre-mièrecommémorationdugénocide,ladénominationducrimementionnelesprincipalesvictimes,c’est-à -direlesTutsis.Lesbanderoles,lesdiscoursofficielsetlesmémo-riauxinaugurésen2008rappellentqu’ils’estagien1994du génocide des Tutsis –
Jenoside y’Abatutsi
en kinyar-wanda. Jusque-là , les discours publics et les mémoriauxmentionnaient«
legénocided’avrilÂ
»ou«
de1994
».Cetteoccultationdelaréférenceauxvictimespeutêtreéclairéepar deux hypothèses. Comme le soulignait déjà JoséKagabodanssoninterventionà Kigalilorsdeladixièmecommémoration du génocide en 2004, comment rap-peler qu’il s’est agi d’un génocide contre les Tutsis sansrenvoyer
ipsofacto
à l’identitédeceuxquil’ontcommis,etpartant,ouvrirlavoieà lacollectivisationducrime?Enoutre, cette notion d’ethnie se révèle politiquementembarrassante.Commentd’unepartennierlapertinencescientifique, historique et culturelle, tout en reconnais-santparailleurssapuissanceidéologiqueetpolitiquequiaconduitaugénocide?Lesparadoxessoulignésicisem-blent avoir été surmontés par l’adoption de l’expression«
 Jenoside y’Abatutsi
».Commentrendrecomptedecetteévolution?Àcestade,onpeutémettreunehypothèse.Eneffet,l’inflationdesdiscoursnégationnistesdepuis2005apeut-êtremotivél’adoptiond’uneformuledénuéed’am-biguïté. Certains auteurs négationnistes se sont en effetemparés de la formule «
génocide rwandais
» pour nier laréalité du massacre des Tutsis et le noyer dans un flot detueriesspontanées,sansprofondeurpolitiqueethistorique,nourrissantainsileclichééculédela«
barbarieafricaine
».
Lamémoirepersonnelle.
Auxcôtésdelapompecommé-morative officielle, la mémoire personnelle du génocidefaitappelà desmanifestationsplurielles.Laplusévidented’entre elles correspond au souvenir quotidien des êtreschersdisparus,entretenunotammentparlaprésencedestombeaux dans l’enceinte des concessions familiales. Lamémoire personnelle trouve d’autres supports de trans-missiondansleschantsenregistrésetvendusdanslecom-merce mais également dans les messes et veillées mor-tuaires. Pendant la commémoration, un grand nombrede ces veillées funèbres sont organisées. Elles créent unespacedeparoleparticulierpourlesrescapés.Ilspeuventlaisserlibrecoursà leurémotionetà leurdouleur.Cetteexplosionémotionnelleressortd’unecatharsispopulairesingulièredansuncontextesocialordinairementmarquéparunegranderetenue.Car,au-delà descrisetdespleurss’exprime un fort potentiel de violence que les autoritéss’efforcent de canaliser par le recours à une politique deréconciliation nationale. Le discours de la raison poli-tiqueetdelapacificationsocialeestmisentreparenthèseslorsdecesmomentsderecueillement.Toutefois,onpeutégalement s’interroger sur la brutalité émotionnelle decescérémoniesoùlestémoignagesrappellentdemanièretrèscruelessouvenirsdugénocide.Cettemodalitésisin-gulière du témoignage en période de commémorationprovoquedesexpressionstraumatiquesimpressionnanteschezlesrescapésprésents.BeaucouptombentensyncopeetsontévacuéspardesmembresdelaCroix-Rouge.
Établir la vérité.
Les commémorations annuelles et lessitesmémoriauxneconstituentpaslesseulsespacesoùlegénocide est remémoré. En effet, exclusivement consa-crées à l’instruction et au jugement des dossiers relatifsau génocide, les juridictions gacaca ont pour vocationessentielled’établirlavérité.Laportéepunitivedelajus-ticesedoubled’uneviséeréconciliatrice.
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