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Chronique d'une candidate au suicide assisté-LeMonde 02juin13

Chronique d'une candidate au suicide assisté-LeMonde 02juin13

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10/11/2013

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Chronique d’une candidateau suicide assisté
I
Lundi 11 avril 2011
Il est 18h05, mon « contact » me tend son mobile, au bout du fil un médecin étranger qui accepte de venir aider ma mère à mourir chez elle. Je me présente, bafouille en anglais, et je propose rapidement de le rappeler le lendemain. J'appelle Maman le soir, et l'informe àmots couverts, elle est ravie. « Ah, je respire ! » s’exclame-t-elle, et elle me remercie...Son accident vasculaire cérébral du 1er décembre dernier et ses séquelles sont selon elleles gouttes qui ont inutilement débordé d'une vie complète et bien remplie, « Tu comprends, je suis orgueilleuse comme un paon, et je veux partir toute guillerette vers une nouvelleaventure ! » Voilà cinq mois que Maman affirme, confirme son intention d'arrêter là sa vie, àquelques amis très proches, à un ou deux parents, à son decin raliste, à sonkinésithérapeute et à nous, sa fille et son fils. Ma sœur Hélène, psychomotricienne, n'est pasdu tout d’accord, elle respecte le choix de Maman, mais elle ne veut participer à aucunedémarche en ce sens. Ma mère serait-elle dépressive ? Un ami psychiatre s’est cassé les dentsquand il est venu vanter à Maman les bienfaits des antipresseurs en lui faisantmaladroitement miroiter qu’au bout de quinze jours de traitement, elle verrait peut-être leschoses autrement. Le mot de trop pour ma mère qui a toujours rejeté tout ce qui pouvaitaltérer sa conscience. Moi, je ne suis pas médecin, et je ne crois pas ma mère déprimée, oualors elle l’a toujours été, car c’est bien la même femme qui est devant moi, et je me fous bien qu’elle soit bancale et claudicante, sa mémoire est intacte, et elle a toujours l’esprit vif.Mais je l’entends marteler son inquiétude de « baisser » encore, d'être plus dépendante, de seretrouver de nouveau hospitalisée, piégée, condamnée à vie à l'indignité ! J'entends salassitude et sa plainte : « Il faut que tu m'aides ! » Sa supplique est terrible, mais au nom dequi ou de quoi ne devrais-je pas obéir une dernière fois à ma mère, ou simplement répondre àson ultime souhait, fut-il contre nature. J'ai vu la peur au fond de ses yeux quand elle était àl’hôpital, et je n'ai aucun cas de conscience, « Oui Maman, tu peux compter sur moi ».Oui, mais comment faire pour que cette mort soit douce et certaine. Maman a beau êtreadhérente de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité depuis plus de dix ans,son cas est complètement hors cadre, elle n'a aucune maladie incurable et elle ne souffre pas physiquement. Cette association permet à tout adhérent d’exprimer son souhait de n’être jamais l’objet d’acharnement thérapeutique, en rédigeant des « directives anticipées »explicites, mais la législation française actuelle interdit l’euthanasie active ou toute forme de
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suicide assisté. Rien n'est prévu ici pour des gens simplement vieux et las qui préfèrents'éteindre à coup sûr mais sans souffrir plutôt que de se pendre, se défenestrer, ouvrir le gazou avaler n'importe quoi de peu fiable. Quand Maman évoque la Suisse, la Belgique ou leLuxembourg, où la législation est plus « ouverte » pour leurs concitoyens, voire pour lesétrangers, on lui fait comprendre à l’ADMD que son dossier n'est pas assez solide. En effet,comme avis médical, elle n’a que celui du centre de rééducation « le Rebond » qu’elle aquitté début janvier, et ce bilan de sortie est évidemment optimiste, « Excellente évolution à 4semaines d’une ischémie de la cérébrale antérieure gauche… »Je pourrais assez facilement me procurer de l'héroïne, une overdose serait sans doutefatale, mais en cas de complications, que faire ? Maman ne veut rien de violent, elle veut sa potion miracle. Cette potion, qui n'a rien de miraculeux, a un nom, c'est le pentobarbital desodium. Il faut en ingérer quelques grammes, mélangés à un verre de jus de pomme par exemple, pour s’endormir dans les deux minutes, et mourir dans la demi-heure. Maiscomment le trouver ?Aujourd’hui, la solution nous vient de l'étranger, fiable, éprouvée, mais illégale, et j'éviterai donc de remercier ceux qui nous l'ont proposée. Ce service coûte cinq mille euros.Elle respire, elle, mais moi je suffoque. Je me reprends et la provoque. « Veux-tu qu'ilvienne demain, après-demain ? » Même pas choquée, Maman se marre, réfléchit, et meconfirme son intention de mourir avant l'été, « Il va faire à crever ! »
Mardi 12 avril
J'ai attendu toute la journée, rien pu faire d'autre, il est 18h16, et je rappelle le Doc. Monanglais n'est pas meilleur. Il est sur l'autoroute, un malentendu lui fait croire que noussouhaitons sa visite juste après Pâques, dans 12 jours ! No, in June ! Je prends note de sesdisponibilités, call you tomorrow !Le soir, Maman et moi négocions au téléphone, agendas en mains, le meilleur moment pour son envol en fonction des différents événements à venir ; anniversaire de ma sœur,Ascension, Pentecôte, vacances d'été. Maman insiste pour partir au début du mois de Juin…
Mercredi 13 avril
Depuis ce matin, je craque et ce midi, quand j'ai appelé Maman, j'ai pleuré « devant »elle pour la première fois depuis décembre. « Mon chéri, à quinze jours près, ça ne changera pas grand chose pour vous, j'en peux plus, tu sais ». « J'ai simplement de la peine de te perdre, Maman ». Mes larmes m'ont-elles fait gagner quinze jours ? « Oui, d'accord, plutôtfin juin ».Il est 18h08, et je viens de prendre date avec le Doc. Le temps de la quête de la solutions'achève, un compte à rebours de 68 jours commence. 
Jeudi 14 avril
Maman trouve le délai bien long « Plus de deux mois ! » mais accepte avec le sourire,elle est tellement soulagée. Par ailleurs, d'ici là, plusieurs visiteurs sont annoncés. Ses demi-frères en particulier, qui ne savent rien.Et s'il arrivait un accident au Doc, il est toujours sur la route. En plus, il voulait prendrele train et il m'a dit hier qu'il viendrait en voiture. En effet, début juin, il sera en vacances, ilm'indique où, et il viendra seul le dimanche prévu. Je regarde les cartes routières. 400 km. Je prie pour la tenue de route de son auto, une grosse et solide, j'espère ! Je n'ose imaginer ledrame, la déception de ma mère en cas de défection.
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Vendredi 15 avril
Le prix de l'acte scandalise ma sœur, « Il doit se faire un fric fou ! », l'illégalité de lachose l'angoisse, « Et si la police… ». Nous sommes au téléphone, le sujet est justementsensible, il vaudrait mieux en parler de vive voix... Moi, je suis bien plus inquiet par lafragilité d'un contrat qui repose sur un seul homme. Je ne doute pas de lui, mais tant dechoses peuvent arriver en deux mois. Ai-je eu tort de vouloir repousser, retarder pour peut-être rater une occasion aussi volatile ?Peut-être devrais-je penser à un plan B. 
Samedi 16 avril
Quelques-uns de mes amis connaissent les intentions de ma re sans y croirevraiment.Robert, le plus ancien, a de la peine. Enfants, nous habitions dans le même immeuble,nous avions passé des vacances ensemble, plus tard, mon père, ancien militaire, l’avait sortid’un mauvais pas quand il faisait son service dans le Nord, et ma mère a ensuite toujours euune oreille attentive à ses soucis. Il a beaucoup d’affection pour elle, mais il est trop viterepris par ses propres problèmes de famille pour pouvoir m’apporter son aide, voire sonconcours.Louise, une copine analyste, me raconte le calvaire de sa mère qui était atteinte d’uncancer, et m’avoue que ses souffrances ont pu être abrégées par sa sœur médecin qui a sutrouver le produit idoine à injecter. Concernant ma re, elle évoque son refus às'abandonner ? Mais elle n’est plus sûre de rien, elle-même s’interroge sur ses vieux jours.Mon ami écrivain fronce les sourcils et semble craindre le sujet. Dany écrit pourtant des polars, ça meurt tout le temps dans ses bouquins, il ne devrait pas craindre le sujet. Jen'insiste pas, nous avons heureusement d’autres sujets et terrains d’échange.Pour Maurice, mon voisin et ami psychiatre, elle est simplement primée, et ildésapprouve la démarche « folle » d’une mère coupable à ses yeux de traumatiser le fils que je suis. Pour m’aider à supporter cette épreuve, il est déjà prêt à me donner quelques boîtes deLexomil, voire mieux, c’est sans problème. C’est un homme attentionné et généreux, mais je préfère ses autres qualités.Ma tendre amie Laurence est au courant de tout, elle parle « d'exécuteur » à propos duDoc, mais je ne lui en veux pas, deux morts la hantent déjà. En effet, son mari avec lequelelle ne fait plus que cohabiter depuis de longues années, est atteint d'un cancer généralisé, etvient d’être hospitalisé. Ce n'est pas exactement l'issue que nous attendions, mais nousreconnaissons à demi-mot que cette mort prochaine là nous arrange. Par ailleurs, la mère deLaurence vient de mourir dans des conditions sordides, et je comprends son effroi.Enfin, presque tous mes amis ont perdu leur mère, parfois depuis longtemps, et je fais plutôt figure de chanceux parmi tous ces vieux orphelins. Alors, comment oser me plaindre. 
Dimanche 17 avril
Mes deux grandes filles, elles ont vingt-deux et vingt-trois ans, ont beaucoup pleuréquand je leur ai appris que leur grand-mère allait suivre l'exemple de leur grand-père, quis’est donné la mort il y a sept ans. Larmes, colère, larmes encore, mais bientôt un début decompréhension, de compassion. Je leur dis également que ma mère serait heureuse que ses petites-filles soient là, le jour J. Moi, je ne le souhaite pas, elles non plus, tant mieux. Elles neveulent pas connaître non plus la date prévue. L'une reste traumatisée par la dernière visitequ'elle rendit à son grand-père, alors qu'elle savait le voir et l'embrasser pour la dernière fois,
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