« Espérance : en alchimie, l'espérance se fonde sur la certitude qu'il y a un but. Jen'aurais pas, dit-il, commencé, si l'on ne m'avait clairement prouvé que ce but existeet qu'il est possible de l'atteindre dans cette vie. »Tel fut mon premier contact avec l'alchimie. Si je l'avais abordée par les grimoires, jepense que mes recherches n'auraient guère été loin : manque de temps, manque degoût pour l'érudition littéraire. Manque de vocation aussi : cette vocation qui saisitl'alchimiste, alors qu'il s'ignore encore comme tel, au moment où il ouvre, pour lapremière fois, un vieux traité. Ma vocation n'est pas de faire, mais de comprendre.N'est pas de réaliser, mais de voir. Je pense, comme le dit mon vieil ami André Billy,que « comprendre, c'est aussi beau que de chanter », même si la compréhension nedoit être que fugitive (1). Je suis un homme pressé, comme1. Dans sa geôle de Reading, Oscar Wilde découvre que l'inattention de l'esprit est lecrime fondamental, que l'attention extrême dévoile l'accord parfait entre tous lesévénements d'une vie, mais sans doute aussi, sur un plan plus vaste, l'accord parfaitentre tous les éléments et tous les mouvements de la Création, l'harmonie de touteschoses. Et il s'écrie : « Tout ce qui est compris est bien. » C'est la plus belle parole que je connaisse. Je suis un homme pressé, comme la plupart de mes contemporains. J'eus le contact leplus moderne qui soit avec l'alchimie : une conversation dans un bistrot de Saint-Germain-des-Prés. Ensuite, lorsque je cherchai à donner un sens plus complet à ceque m'avait dit cet homme jeune, je rencontrai Jacques Bergier, qui ne sortait paspoudreux d'un grenier garni de vieux livres, mais de lieux où la vie du siècle s'estconcentrée : les laboratoires et les bureaux de renseignements. Bergier cherchait, luiaussi, quelque chose sur le chemin de l'alchimie. Ce n'était pas pour faire unpèlerinage dans le passé. Cet extraordinaire petit homme tout occupé des secrets del'énergie atomique avait pris ce chemin-là comme raccourci. Je volai, accroché à sesbasques, parmi les vénérables textes conçus par des sages amoureux de la lenteur,ivres de patience, à une vitesse supersonique. Bergier avait la confiance de quelques-uns des hommes qui, aujourd'hui encore, se livrent à l'alchimie. Il avait aussi l'oreilledes savants modernes. J'acquis bientôt la certitude, auprès de lui, qu'il existe d'étroitsrapports entre l'alchimie traditionnelle et la science d'avant-garde. Je vis l'intelligence jeter un pont entre deux mondes. Je m'engageai sur ce pont et vis qu'il tenait. J'enéprouvai un grand bonheur, un profond apaisement. Depuis longtemps réfugié dansla pensée antiprogressiste hindouiste, Gurdjieffien, voyant le monde d'aujourd'huicomme un début d'Apocalypse, n'attendant plus, avec un désespoir très grand,qu'une vilaine fin des temps et pas très assuré dans l'orgueil d'être à part, voici que jevoyais le vieux passé et l'avenir se donner la main. La métaphysique de l'alchimisteplusieurs fois millénaire cachait une technique enfin compréhensible, ou presque, auvingtième siècle. Les techniques terrifiantes d'aujourd'hui ouvraient sur une méta-physique presque semblable à celle des anciens temps. Fausse poésie, que mon retrait! L'âme immortelle des hommes jetait les mêmes feux de chaque côté du pont.
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