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l'Ile des esclaves: lecture analytique scène 6 et 10

l'Ile des esclaves: lecture analytique scène 6 et 10

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06/16/2009

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original

 
Objectif 1 :
 
Situation de la scène dans l'
œ
uvre :
-
elle se place au milieu de la pièce et on peut en attendre que l'enjeu dramatique y soit à son apogée. Trivelin a
quitté la scène, satisfait des portraits railleurs qui ont composé la première épreuve infligée aux maîtres par leurs
esclaves. Ceux
-
ci se trouvent maintenant face à face sans la médiation du gouverneur de l'île. Que pourra
-
t
-
il en
résulter ?
 
-
 
Investis de leur nouveau pouvoir, les domestiques peuvent en effet en user diversement : ils peuvent multiplier lesbrimades à l'égard de leurs anciens maîtres et oublier en cela les leçons de Trivelin ("point de vengeance"); le
spectateur les attend aussi à ce véritable piège qui les ferait tomber dans les travers qu'ils ont condamnés. Ainsi lascène ne peut manquer de représenter un tournant qui, lançant un nouvel enjeu, décidera du dénouement.
 
Choisissons
-
nous ce projet de lecture :comment cette scène ravive
-
t
-
elle l'enjeu dramatique ?
 
Objectif 2 : La distribution de la parole
:
-
 
le spectateur a tôt fait d'être informé de l'intention des domestiques : le choix de Cléanthis de faire "la belle
conversation", "comme dans le grand monde", et d'être l'objet d'une conquête amoureuse ("poursuivez mon c
œ
ur")
répond à la seconde de nos attentes, d'autant que les maîtres resteront muets : évincés du jeu, ils assisteront
impuissants au dialogue de leurs esclaves. Cette situation révèle une double intention : il s'agit de marquer leurdéchéance par la privation de la parole, qui a été jusque là signe de leur pouvoir ; leur éviction du champ "à dix pas"
fait aussi d'eux des spectateurs et accentue le caractère théâtral de l'entretien qu'auront les valets. Ceux
-
ci, d'ailleurs,donnent l'impression de préparer une représentation : Cléanthis conseille le jeu d'Arlequin, sur le plan du langage("n'épargnez ni compliments, ni révérences") comme sur celui du jeu scénique ("promenons
-
nous plutôt de cette
manière
-
là"), indications de mise en scène auxquelles Arlequin ajoute ses directives ("vite des sièges pour moi",
"n'épargnez point les mines"). Après cette "répétition" et l'ordre donné aux maîtres de se retirer, la didascalie marquesolennellement le début du spectacle.
 A nouveau se manifeste le goût du dramaturge pour la "mise en abyme" : mais comment mieux stigmatiser les
affectations du grand monde qu'en en faisant la parodie ? Cette scène de "théâtre dans le théâtre" s'inscrit donc dansle projet moral de l'
œ
uvre et fait même de l'art dramatique l'instrument privilégié de la
catharsis
: on peut s'attendre à
ce que, pour les maîtres, le jeu des esclaves soit un miroir impitoyable tendu sur leurs mines et leurs caprices. Il s'agit
donc bien d'une seconde épreuve, qui répond à l'entreprise de régénération annoncée par Trivelin. Pourtant avisons
-
nous de l'intention affichée par Cléanthis : "il faut bien jouir de notre état, en goûter le plaisir". La servante ne
savoure
-
t
-
elle pas sa revanche en prenant un plaisir dont elle a été privée ? Il faudra donc dans ce dialogue
constamment veiller à la double énonciation : jouant à être les maîtres, les esclaves ne trahissent
-
ils pas leur vraie
nature ?
-
 
la scène est nettement divisée en trois parties : après les préliminaires, commence l'entretien galant. Mais lesinterruptions successives d'Arlequin finissent par y mettre un terme et s'amorce alors un nouvel enjeu : conquérir lesmaîtres. Si la scène nous semble faire culminer ici la puissance des valets, elle relance néanmoins l'intérêt en laissant
Lecture analytique dirigéede l'intégralité de la scène
.
 
 Les Comédiens
-
 Italiens
par Lancret
 
attendre une nouvelle épreuve qui l'attesterait bien davantage.
 
.
la première partie (
 
>
"qu'on se retire à dix pas") donne l'avantage à Cléanthis : la servante impose la belleconversation et affirme à plusieurs reprises sa nouvelle identité avec une évidente satisfaction. Le
vocabulaireemployé révèle son plaisir d'accéder à une classe dont elle a pourtant condamné les affectations ("devenus maîtres,
allons
-
y poliment, comme le grand monde, nous sommes d'honnêtes gens, procédons noblement"), révélant par làune secrète fascination.
 
.
dans la deuxième partie (
>
"vous gâtez tout"), la parodie de l'entretien galant ne résiste pas longtemps à ladistanciation d'Arlequin. Malgré les rappels à l'ordre de Cléanthis, celui
-
ci ne peut s'empêcher d'apprécier son
propre jeu et la qualité nouvelle de son langage. Son fou
-
rire révèle son incapacité à échapper longtemps à sa nature
et fait de lui un personnage authentique et lucide ("nous sommes aussi bouffons que nos patrons, mais nous sommesplus sages").
 
.
la dernière partie de la scène lui donne l'avantage : il renonce à cette parodie mensongère pour proposer de partir àla conquête des maîtres et sait conseiller Cléanthis dans cette entreprise nouvelle. Ici encore, celle
-
ci y mettra unedimension vindicative et personnelle ("mais enfin me voilà dame et maîtresse d'aussi bon jeu qu'une autre ; je la suis
par hasard ; n'est
-
ce pas le hasard qui fait tout ? Qu'y a
-
t
-
il à dire à cela ? J'ai même un visage de condition ; tout lemonde me l'a dit.")
 
 La scène dans sa progression donne donc
l'avantage au naturel
et s'inscrit dans le propos moral de la pièce. Le
dialogue, tout en manifestant la fusion des deux personnages, en signale aussi les différences. Sans Arlequin, quiprend sensiblement l'avantage, la parodie aurait manifesté plus encore l'ambiguïté de Cléanthis, plus occupée à jouir
de son nouveau rang qu'à en représenter les tares. La scène nous prépare ainsi au rôle déterminant d'Arlequin dans
le nouvel enjeu dramatique : le valet semble avoir mieux compris que Cléanthis l'entreprise de Trivelin, ou y mettre
moins de ranc
œ
ur. Il ne s'agit pas d'endosser l'habit des maîtres pour en reproduire les défauts, mais bien de lessoigner par l'épreuve.
 
Objectif 3 : L'occupation de l'espace
:
-
 
l'effet le plus notable à cet égard est la relégation d'Iphicrate et Euphrosine à dix pas des protagonistes. A cetteoccasion, la didascalie sait noter les regards croisés des domestiques sur leurs maîtres, signes d'une convoitiseamoureuse que le projet final d'Arlequin concrétisera, et du choix, pour chacun des valets, du vrai spectateur à
conquérir. Ainsi la place des maîtres renforce la "mise en abyme", d'autant qu'il est loisible d'imaginer les gestes, les
mimiques par lesquels les deux maîtres accompagnent sans doute l'entretien de leurs valets. Déjà, obéissant à l'ordre
d'Arlequin, la didascalie indique leur expression d'"étonnement" (au sens fort) et de "douleur". Leur position prend
valeur de symbole : spectateurs de leurs doubles, ils se trouvent en situation de domestiques (Arlequin ordonne àIphicrate d'apporter des sièges, ce qui donne à ce dernier l'occasion de s'en indigner dans son unique réplique), mais
cette distance leur offre surtout l'occasion de jeter sur leurs affectations un regard extérieur qui devrait favoriser
l'autocritique. Si rien dans la scène n'en donne encore de signe, on peut penser que l'évolution des deux maîtres
devra beaucoup à cette épreuve comme à celle des portraits.
 
-
du côté des valets, les effets scéniques appartiennent à la comédie de caractères. La didascalie signale le regard
appuyé de Cléanthis sur Iphicrate et d'Arlequin sur Euphrosine, anticipant sur le nouvel enjeu que posera la fin de lascène. Dans leur parodie galante, si Cléanthis a souhaité "prendre l'air assis", Arlequin donne tous les signes d'une
distanciation burlesque : ravi de ses trouvailles, il saute de joie, s'applaudit, accentue sa déclaration en se mettant àgenoux. C'est le
 zanni
de la commedia dell'arte, lâché dans la rhétorique amoureuse, et cette rupture perpétuelleentre le discours et les gestes, soulignée par les reproches de Cléanthis, rend cette scène franchement comique.
 
Le rire d'Arlequin a une autre vertu : il renvoie aux maîtres l'image de leur ridicule et signale au valet la fausseté del'entreprise. C'est au nom de la vérité qu'il propose d'ailleurs à Cléanthis un autre jeu ("vous ne m'aimez pas, sinon
par coquetterie, comme dans le grand monde"). Le jeu scénique souligne donc le
désir d'authenticité par lareprésentation ridicule du mensonge
.
Objectif 4 : Les relations entre les personnages
:
-
 
Il faut d'abord remarquer leur relation de complicité, qui se manifeste par des rôles strictement parallèles. Cléanthis
 
donne l'idée de l'entretien amoureux, et les deux valets s'emploient avec autant d'initiative à le préparer puis à le jouer. Arlequin suggère ensuite de conquérir les maîtres, et tous deux à nouveau en fixent chacun les règles. Leurdialogue est marqué par autant d'injonctions et de conseils. Cette fusion renforce le clan des valets comme elle exclut
les maîtres dans le même silence consterné. Si le mot de "lutte des classes" a quelque sens dans la pièce, ce n'est jamais autant que dans cette scène où le théâtre sépare l'une et l'autre et consacre la liberté imaginative desdomestiques.
 
-
De la même manière, les deux valets rivalisent de verve dans la parodie du langage galant. Ils en reprennent tousles poncifs, révélant par là quels spectateurs, voire quels espions, ils ont su être :
 
.
le vocabulaire :
grâces
,
flammes
,
 feux
,
affaire
appartiennent au code précieux ;
 
.
l'évitement du pronom de la présence ("quand on se trouve en tête à tête, on n'en croira rien, vous ne persuaderezpas, faut
-
il vous dire qu'on vous aime") marque une distance aristocratique ;
 
.
les interjections (
 palsambleu!
), l'abus des exclamations et des interrogations expriment les désordres du c
œ
ur ;
 
.
la fausse pudeur est particulièrement singée par Cléanthis, qui prétend résister pour n'appeler qu'à plus d'assauts.
 
-
 
Cependant les personnages diffèrent sensiblement. On a vu comment Arlequin désamorçait par le rire le jeu galant,
pendant que Cléanthis s'identifiait à son personnage. A cette bouffonnerie, le valet substitue une entreprise jugée
raisonnable
qui pourrait être beaucoup plus subversive : se faire aimer des maîtres paraît concevable à qui se trouve
"un visage de condition" ou ne s'estime "pas désagréable". Cléanthis trouve même à cette occasion un argument surlequel le dramaturge ne s'étendra pas, mais qui constitue un réquisitoire révolutionnaire :"me voilà dame et maîtresse
d'aussi bon jeu qu'une autre : je la suis par hasard ; n'est
-
ce pas le hasard qui fait tout ?" Justifier par le hasard ladifférence des conditions est en effet priver l'aristocratie de toute légitimité. Trivelin dira le contraire (et la morale dela pièce aussi) lorsqu'il présentera cette différence comme "une épreuve que les dieux font sur nous". Pourtant
Cléanthis se prend à son propre jeu. Jouer à la grande dame ne tarderait pas, sans Arlequin, à la transformer
durablement : le langage, ici, fait le moine. Après quelques répliques galantes, Cléanthis avoue que pour aimerArlequin, "il ne s'en fallait pas plus que d'un mot". Lorsqu'elle demande à Arlequin de parler pour elle à Iphicrate,
c'est en vertu de codes de bienséance qu'elle semble idéaliser. On peut penser ici encore à Molière : dans la
première scène de
 Dom Juan
, Sganarelle fait le portrait de son maître en pérorant, et, bien qu'il renâcle à servir "ungrand seigneur méchant homme", nous le voyons dans la pièce l'imiter maladroitement. Arlequin, au contraire, ne sefait pas faute de se révéler moins complaisant en rappelant à Cléanthis que "le grand monde n'est pas si façonnier".
La scène renouvelle donc efficacement l'enjeu dramatique : comblant notre attente d'une libération des valets,
elle sait en suggérer une autre, dont Arlequin est le centre. Personnage plus authentique que Cléanthis, il lance une
nouvelle entreprise dont la charge lui incombe d'abord. Sa sensibilité, son bon naturel peuvent laisser le spectateurincertain de ses chances de succès.
 
Commentaire composé dirigé de
l'intégralité de la scène.
 
 Vous pourrez, pour la lecture méthodique préalable, suivre le modèle de la précédente. Nous vous proposons icid'organiser les remarques autour de deux grands axes, ce qui vous permettra de préparer un commentaire composédestiné à déterminer comment, vrai dénouement de la pièce, cette scène nous y fait parvenir à travers un dernierenjeu d'ordre moral. Organisez les remarques suivantes dans les tableaux qui les accompagnent :
 
Valeur de la saturnale
:
1
. Le réquisitoire de Cléanthis oppose les conditions du maître et du valet de manière rigoureuse et paradoxale.
 
SCÈNE X

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